‹ Mme (Madame) de StaëlChapitre 37 sur 70 · WEIMAR · texte numérisé non relu

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ment, leurs heures de réflexions, toute une vie réglée et régulière de penseurs, qu'ils redoutaient de voir troubler par ce météore.

Avec son besoin insatiable de répandre ses idées, sa curiosité impatiente des idées d'autrui, Mme de Staël voulait employer tous ses instants. Elle ne pouvait admettre que l'on ne prît point à ses entretiens l'intérêt qu’elle y trouvait elle-même. Elle prétendait se faire expliquer l'Allemagne, son génie, sa littérature, par des hommes qui savaient incomplètement le français ou qui même, comme Gœæthe, le sachant, ne le parlaient pas sans difficulté. Rien de plus contraire à leur conception de la vie intellectuelle que cette prétention de tout apprendre dans des conférences où elle parlait presque toujours, et de tout réduire en propos de conversation. « Je comprends tout ce qui mérite d’être compris, et ce que je ne comprends pas n'existe pas », réponditelle à un ami qui lui servait de trucheman et qui lui déclarait qu’elle n’entendait jamais Gœthe. Ajoutez, chez ce grand poète, en particulier, la crainte d'être mystifié et de paraître dupe. Il se tint sur ses

gardes. Il était d’ailleurs absent de Weimar quand

Mme de Staël y arriva, et il se fit beaucoup prier pour y revenir.

On a comparé spirituellement l'effet que produisit Mme de Staël sur la cour et la ville de Weimar à quelque chose comme l’incursion d'un écureuil dans une fourmilière. Elle fut invitée tout de suite au château et y fut traitée sur le pied de l'intimité.

äüssitôt la conversation sur la supériorité de la tra- gédie française. C'était un de ses thèmes favoris, et son talent de déclamation lui foürnissait le meilleur

dé ses argunents. Les Allemands l'entendaient vo-

lontiers réciter et l'applaudissaient, mais elle ne les convertissait point au culté de Racine. Elle s'im- . posait à l'adtnifation, mais elle fatiguait. « Elle est tout d'une pièce, écrivait Schiller. Rien de faux ni de mäladif en elle; ce qui fait que, malgré l'énorme

différence des natüres et des manières de penser,

on se trouve parfditeiñiént bién avec elle; on peut tout entendre d’elle ét tout lui dire. Elle représente la culture française dans toute sa püreté.….Le naturel et le sentiment valeñt mieux chez elle que la métaphysique, et sä bélle intelligence s'élève à la puissance du génie... Quänt à ce que nous appelons poésie, elle n'en a aucun sentiment; elle ne peut

ne Il était én üniformé de cour; elle L brie. 2 pour un général. On le lui présenta; elle engagea

s'approprier dans les ouvrages de ce genre que te

qu'ils ont de passionné, d’oratoire, d'universel..…. » Puis venaient les réserves : « L'étonnante volubi-

lité de sa parole : il faut se faire tout oreilles pour

la suivre... Elle veut tout expliquer, pénétrer, me- ». Surf, ile n ‘admet rien d' obscur, d’ inaccessible, et,

dans les régions qu 'ellé ne peut éclairer de son . flambeau, il n’éxistée rien pour él ». «Nous sommes

däns üne pérpeélüélle tension w’esprit, ajoute Char- è

px

lotte Schiller:.:. Il faut, quand on aimerait à se re- D cueillir, se tenir sur les pointes; chercher des traits. de

ets ingénier:.… C'est un mouvement perpétuel : : elle veut tout savoir, tout voir, tout connaître... » Et tout cela en courant, au hasard des improvisa- tions de table ou de Salon; äbordant de préférence les problèmes insolubles, ces grands mystères de | l’âme et de la passion « qui ne doivent, disait Gœthe, se poser qu'entre Dieu et l'homme »; les discutant, les tranchant d'un beau mouvement de cœur où d'un beau trait d’éloquence, toujours pressée de conclure; sauf à tout remettre en question le lendemain et à recommencer toujours. Elle effarouchait ces hommes à la pensée plus lente et plus soutenue, qui discu= taient sans cesse, sauf à ne conclure jamais. Elle exige d'eux qu'ils démontent leur machine, s’analysent, s'expliquent eux et leurs ouvrages, au vol;. pour ainsi dire; et du premier coup: Schiller y perdait patience: « Il me semble que je relève d’une maladie », dit-il quand elle s’en alla. ‘2% Se trouvant ün jour dans uñe compagnie avec Fichte, elle l'interpella : « Dites-moi, monsieur Fichte, pourriez-vous en-très péu de temps, un. quart d'heure, par exemple; me dünner tin aperçu de votre système et m'expliquer ce que Vous éntendéz par vôtre moi; je le trouve fort.obscur? » Fichte Avait emiploÿé toute sa vie à couver ce moi et à en ce, imaginer les surprenantes métamorphoses: La quéstion lui parut impertinente. Toutefois il fit le gälant é et il s'éxécuta: Mais il lui fallait se traduire en fran

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çais, et il y suait sang et eau. l n'avait pas encore parlé dix minutes que Mme de Staël s'écria : « C’est

assez, monsieur Fichte, c’est bien assez. Je vous. comprends à merveille. J’ai vu votre système en

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illustration : c’est une des aventures du baron de

. Münchhausen. » Le philosophe prit une attitude

tragique, et il se fit un grand froid dans l’assem- ré blée. Pa %] Voilà de ces propos qui lui faisaient refuser l'esprit par les Allemands; elle leur refusait, de É son côté, le sens de la vie du monde : « Il n’y a pas 4 l'ombre de comparaison entre ce que nous appelons 4 société en France et ceci. Et je ne suis pas étonnée à que les savants aient en Allemagne plus de temps pour l’étude que partout ailleurs, car la séduction ve de la société n’existe pas. » Le temps, qui lui coûtait à si peu et qu'elle était toujours si pressée de dis- 4 siper, était pour ses hôtes la chose la plus pré- 1 cieuse de la vie. Elle leur en ravissait une part, et É c’est en cela qu'elle les importunait tant. Re, Gœthe lui apparut tel que Benjamin Constant l’a | esquissé à la même époque : « finesse, amour- de “

propre, irritabilité physique jusqu'à la souffrance, aspect remarquable, beau regard, figure dégradée ». Werther engraissé, et la patte-d'oie sur les tempes de cette tête olympienne! Ce fut une déception. «Je voudrais, écrivit-elle, mettre son esprit dans un autre corps; il est inconcevable qu'un esprit aussi supérieur soit aussi mal logé. » Elle lui disait : «Je |

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