M. DE ROCCA
jamais : l'illusion de la jeunesse, et elle connut le bonheur d’être parfaitement aimée. Coppet se ranima tout à coup. Ce fut un « tourbillon’ de fêtes et de divertissements ». Elle écrivit des comédies joyeuses pour son théâtre naguère tout ensanglanté de tragédies : /e Capitaine Kernadec, le Mannequin. Ses amis en étaient déroutés : « Elle me confond tous les jours davantage, disait Sismondi..…. Elle a pris désormais son parti; elle ne songe plus à Paris, elle a oublié son livre, et n’en a point d'autre dans la tête : elle vit dans le présent. » Oublier Paris! Ces mots donnaient la mesure de la révolution. Benjamin reparaissait par échappées. La verve de Mme de Staël réveilla la sienne, ét ils éblouirent encore une fois leurs amis de leurs passes d'armes. Un jour qu’ils étaient allés — durant une excursion en Savoie — se promener #n voiture avec Mme de Boigne et Adrien de Montmorency, la conversation tomba sur les lettres de Mlle de Lespinasse. Mme de Staël et Benjamin commencèrent d’en parler, et ils en parlèrent si bien que personne ne remarqua ni un épouvantable orage qui éclata, ni les routes inondées, ni le long refuge de la voiture sous une porte cochère d’auberge. La tempête finit : Benjamin et Mme de Staël parlaient toujours, et ils parlaient encore quand, revenus au logis, les voyageurs apprirent de leurs gens l'aventure qu'ils avaient essuyée. Mais Benjamin ne pouvait pas être longtemps la dupe de ce renouveau de Coppet. La jalousie le saisit et ranima les anciennes flammes. Il se vit supplanté, et ce fut
à son tour de s "emporter. Ji provoqua, et par deux fois, Rocca. Puis il se résigna à la retraite, aussi : humilié de partir qu'il l'était autrefois de rester.
| Coppet eût été désormais la terre promise si as.
police n'en eût rendu le séjour insupportable et
bientôt même dangereux. L’empereur entendait y faire le vide. Schlegel fut expulsé; Mathieu de És: Montmorency et Mme Récamier, qui avaient per- : sisté à venir, reçurent des lettres d’exil. Mme de Staël se désespéra de ne plus les voir; plus encore, 23 d’être la cause de leur disgrâce. Puis elle commença À de trembler pour Rocca : il appartenait à l'armée; ‘une consigne, d’une heure à l’autre, pouvait le lui ravir. Enfin elle trembla pour ses enfants et pour 3
elle-même. Elzéar de Sabran lui écrivait : « Si vous
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restez, il vous traitera comme Marie Stuart : dixneuf ans de malheur et la catastrophe à la fin »: Sans
être traitée en reine d’ancien régime, elle pouvait
l'être en pape concordataire ou en évêque. Les fantômes l’assaillirent : elle ne pouvait plus travailler.
Elle ne dormait qu'à force d’opium. Elle pensait constamment à la mort. Elle décida de fuir. Mais = une grossesse la retenait : elle accoucha,en cachette, laissa l’enfant aux soins dévoués d’un ami dans le
Jura bernois, et prépara son départ dans le plus grand mystère. 21" Ses fils avaient des biens et quelques intérêts en | Suède, et elle y retrouverait, qualifié de roi présomptif, un de ses anciens amis de la jus pe. à