‹ Mme (Madame) de StaëlChapitre 64 sur 70 · DANS L'HISTOIRE ET DANS LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

DANS L'HISTOIRE ET DANS LA LITTÉRATURE

En écrivant, Mme de Staël se préoccupait surtout de persuader. Elle ÿ a réussi. Peu d’écrivains ont x exercé, dans autant de directions différentes, une influence aussi prolongée. Cette influence a été plus eflicace et plus reconnue après la mort de Mme de Staël qu'elle ne ‘l'était de son vivant. C’est que les cabales de son salon prévenaient contre la sincérité de ses discours, et que l’intempérance de son langage contrariait l’effet de’ses écrits. On peut dire de sa vie tout entière et de la destinée de ses ouvrages à ce que Chateaubriand disait de ses premières années, à | les années d’épreuve et-de passion : € À mesure que sa jeunesse pesait moins sur sa vie, Sa pensée : se dégageait de son enveloppe et prenait plus d'immortalité ».

Elle a eu ce rare privilège d’une postérité doublé,

en quelque sorte, et également glorieuse. Elle à =

fondé une dynastie,et peu de maisons, parmi les plus illustres, présentent une telle succession de talents originaux. Mais ses descendants ne sont point, à proprement parler, ses disciples, et si l’on vent suivre son inspiration directe, c’est dans une autre

postérité, la postérité purement intellectuelle, qu'il

‘la faut chercher. Cette inspiration apparaît, nettement définie, dans la politique, dans l’histoire et dans la littérature.

La Restauration ouvrit le monde politique à Mine de Staël. Ses amis forment un groupe qui a sa droite avec Mathieu de Montmorency, sa gauche avec Sismondi, son centre avec Camille Jordan. Béhjamin erre sür les confins des partis; hoëtile à tüus et impatient d’urie pläce où il ne sauräit Se fixer. À te groupe des familiers, Se joigient les hommes qui Ont reçu d’ün peu plus loin l’impülsion, mais ui Ia ressentent directement encôre : le due Victor de Broglie qui gardera jusqu'à la fin, avec la feriieté du caractère, l’étincellé généreuse du cœur; le Sèrre, l’homiñie Qui à jamais mis le plus d'âme lans li politique : Sa campagne de 1819, cette époque héroïque de la monarchie constitutionnelle, est tüut animée de l’esprit de Mme de Staël; elle ÿ Setñble ressusciter. Puis vient la ligriée libérale de li Restauration, le tionde de la « Doctrine » et du Globe : politiques, lettrés, oriteurs d'académie autant que de tribune, plus éloquents qu'actifs, et Süpérleurs dans l'opposition à cé qu'ils seront au gouvernettient. Ils procèdent tous de Necker, ils

ont tous eu Royer-Collard pour précepteur; ét Mme de Staël est leur muse. Le plus grand d’entre eux, leur représentant dans l'histoire sinon leur chef de file, est en même temps celui qui traduit le mieux, dans cette opposition libérale de la Restauration, l’esprit politique de Mme de Stäël : Guizot. Homme de salon, homme de science, causeur d’un éclat incomparable, la bienveillance même avec ses familiers; l’abord hautain äux äütres; passionné sous lé8 dehors calvinistes, c'est Necker très élevé au-dessus de lui-même, doublé d’un grand ministre de l'instruction publique, d’un diplomate d'envergure, d’un orateur sans rival, et d’un des premiers historiens du siècle. Avec lui, Mme de Staël s’avance jusqu'à la révolution de 1830. On voit reparaître alors la chimère d’un changemer.t de dynas- “2 tie et cette analogie préconçue avec la révolution es anglaise de 1688, qui a déçu autant de constitutionnels que la légende de Monk a trompé de royalistés: Le cabinet d'octobre 1832, qui réunit Guizotet le duc Victor de Broglie, consacre l'avènement politique de Mme de Staël; mais son règne s’arrête là:

Plus tard elle ne se reconnaîtrait plus que parmi 1 quelques opposants, aux côtés de Lämäïtine, par exemple. C’est un tournant de l’histoire. L'esprit be de 1789 s'évanouit. Lies souffles nouveaux qui s’élèvent viennent d’autres régions de la Révolution : ‘ c'est la démocratie qui envahit; c’est le socialisme qui monte, c'est le césarisme qui, come un corollaire funeste, s’insinue à la suite. C’est l’ère de la

Démocratie en Amérique de Tocqueville (1839), du procès des saint-simoniens, des complots anarchistes, des apologies de la Terreur, des /dées napoléoniennes de Louis Napoléon (1838), du retour des cendres (1840), des odes impériales de Victor Hugo (1835-1840) : Za Colonne, l'Arc de Triomphe, Mu huit cent onze : A Laure, duchesse d'A.

Je garde le trésor dès gloires de l'Empire; Je n'ai jamais souffert qu'on osât y toucher.

L'influence de Mme de Staël sur l’école historique françäise subit des phases analogues. On la constate à chaque ligne dans l’AÆistoire de Louis XVI du sage Droz; mais, ici encore, le disciple par excellence, celui qui reprend, grandit et achève l’œuvre, c’est Guizot. Il est impossible de ne pas constater dans les Essais sur l'histoire de France (1823) l'impression toute vive des derniers écrits de Mme de Staël. Guizot y dégage dans leur cause première et leur complexité les crises intermittentes de la liberté en France, que Mme de Staël avait soupçonnées confusément, qu’elle avait trop simplifiées et trop directement dirigées vers le gouvernement représentatif. L'Histoire de la Civilisation (1828-1829) est inspirée du plus large souffle des Considérations : C’est la civilisation conçue comme le progrès constant de la justice dans la société et dans l'État : les conditions extérieures de la vie humaine améliorées, l'homme intime rendu plus intelligent et plus moral. Enfin l'Histoire de la révolution d'Angleterre, avec le Discours philosophique qui la précède

(1827-1828), cette histoire où les réflexions se mêlent aux récits, est pénétrée de la méthode des Considérations. Le lien se révèle jusque dans les épisodes. C’est a Mme de Staël que Guizot emprunte l’idée du noble récit qu’il a intitulé l'Amour dans le mariage.

Je rattacherai, mais de plus loin, à la même influence les Essais historiques de Charles de Rémusat sur l’Angleterre. Charles de Rémusat, qui débuta dans les lettres par une notice dithyrambique sur les Considérations, S'est plus enthousiasmé pour le génie de Mme de Staël qu'il ne s’en est inspiré. La concéption fondamentale des Considérations s’efface avec la nouvelle école des historiens révolutionnaires, ceux qui prétendent isoler la Révolution française ‘dans l’histoire de France, et en faire non une série d'événements, mais une série de symboles, une quasirévélation qui a eu ses prophètes et ses précurseurs, mais qui n'a point de précédents historiques. Le livre de Tocqueville sur l'Ancien Régime remet en honneur le dessein de Mme de Staël : il renoue les liens avec Montesquieu et avec le passé de la France. Quelque chose d’analogue se passe pour l'histoire de l'Empire. La merveilleuse chronique de M. Thiers (1845) réhabilite les temps flétris par le livre des Années d'exil. Lanfrey, qui tient d’ailleurs à Mme de Staël par Rousseau, reprend cette histoire -en sous-œuvre, et ramène dans les annales de l'époque napoléonienne l'esprit des Considérations (1867). Mme de Staël atteint avec Lanfrey l'extrême limite de son action sur les historiens.

DRLo

Son inflüence littéräiré, eñeoré que très éteñdué, n'ivancé pas 8i loin: Lié livre de Z Allemagne fut, à son äpparition, ët résta Iüngtetips, un événement. Il révéla au grarid püblic éuropéen üne forme du genie moderne. «Il fut; à dit Gœthe, comme ün bélier puissant qui ouvrit utie large brèche datis là furaille de Chine des vieux préjugés élevée entre nous et la France. Il fit; ce livre; que l’on voulut nous cofnaîtré au délà du Rhin, puis au delà dé la Manche, et fous y avons gägtié d’éxercér tine inflience vivante aü loin dans l'Occident. Bénissons donc la gêne de ce Séjour et lé conflit des originalités nätionales qui nous Setnbläient alors väines et importunes. »

Cé n'est pas seulerhent le goût dé là littérature âllemande, c'est le goût même des littératures étrangères que ce livre propageä en France. Îl convient d’ÿ rattacher le grand travail de diffusion littéraire et de traductions qui réunit les intimes et les disciples de Mme de Staël, Fauriel, Prosper de Barante, qui traduit Schiller, Guizot, qui remet àü point la traduction de Shäkespeare. L'influence dé lä pensée ällenahde sut là penséé frähçaise à partir de 1820 à été considérable. Pari ceux qui ont alors réçu, Subi où réparidu cette influence, il n'en est aucun qui ne là tieéñne plus ou inoins directement de Mnie de Staël. L’ifipulsion première lui appartient et on là décolivre jusque chez les hoïimes qui, dans d’aütres directions, s'éloigteront le plus d'elle : Quinet; bir exemple, et Michelet. Où là Suit, immediate, chez Nôdier; par contré-coùy chez Hugo

dans sa préface de Cromwell et dans ses drames. Elle se disperse à l'infini dans la nuée des ballades fantastiques, des effusions et des rêveries du romantisme; évocations artificielles d'une Allemagne de convention qui remplissent bientôt la littérature

française et, de la littérature, passent dans les ate-

liers et dans les concerts. Le Rhin de Victor Hugo, le Tyrol de Musset, dans Za Coupe et les lèvres, pour citer au hasard; le cortège des Mignon, des Marguerite; des Méplusto, de Delacroix à Gounod, de Johannot et Scheffer à Berlioz, procèdent en droite ligne de ce livre,un des plus « suggestifs » qui aient été jamais composés. On n’en peut distraire, non plus, l’école brillante et féconde des voyageurs et des critiques qui s’engagèrent dans le sillon et le prolongèrent en le creusant : J. J Ampère, Gérard de Nerval, Saint-René Taillandier. Je ne rappelle que les morts. Les derniers toutefois décrivent une Allemagne sensiblement différente de celle de 1810, et, en suivant, la trace de Mme de Staël, ils marquent le point que ses vues n’ont pas dépassé.

L'Allemagne de Mme de Staël est, dit-on, une chimère, et on à reproché à à l'auteur d’en avoir illusionné les Français. Personne ne le lui à reproché avec plus d'esprit qu'un Allemand, Henri Heine, mauvais . Allemand, disent ses compatriotes qui le renient, malgré son génie de poète, plus mauvais F ançais à coup sûr et très perfide à ceux d’entre nous qui le croiraient des nôtres parce qu'il a su, comme autrefois Frédéric, se moquer de nous avec notre propre esprit.

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