MADAME
Son Allemagne est la contre- ae et : be mordante de celle de Mme de Staël. « Vous avez, lui dit-il, admiré des fleurs dont vous ne connaissiez à
ni les racines ni le langage symbolique. » Elle r n'a, : ajoute Heine, entendu que les dithyrambes de la . coterie romantique, elle n’a observé que des fenétres du palais de Weimar, à travers les rideaux
brodés, derrière un éventail, en écoutant les beaux esprits de cour. Elle n’a pa; démêlé dans la littéra- 4 ture le fatras et le bric-à-brac romantique; dans les ”
mœurs, l'hypocrisie piétiste; dans le monde poli- | tique, la corruption et l'intrigue; dans le peuple, la rancune, la convoitise et la brutalité qui couvent sous la bonhomie et la servilité apparentes, Elle Fe pas vu sortir du chaos métaphysique l'État-Dieu de Hegel, monstre plus dévorant, plus écrasant, plus destructeur de libertés humaines que l’État- “Homme de Louis XIV et de Napoléon. Elle n’a pas pressenti | leffroyable aridité que la philosophie de Kant ré. pandrait sur les âmes, le néant de son idéal, les dérè- à
glements de la raison débridée, l'invasion furieuse du moi transcendant, la révolution sociale qui en. découle, la terreur philosophique qui en sortira et près de quoi la terreur sensible de Robespierre ne era qu'un divertissement de badaud. « Vous avez. plus à craindre, dit Heine aux Français, dè lAlle /
magne délivrée que de la Sainte-Alliance tout entière avec tous ses Croates et ses Cosaques. » Henri Heine e. écrit ces lignes en 1839. L'Allemagne qu'il annonce. germe en 1840 et surgit ÿ: 1848. a
L'INFLUENCE LITTÉRAIRE. 205 Mme de Staël est-elle aveugie de ne lavoir pas discernée trente ans auparavant. Si elle s’esttrompée, Heine l’a rectifiée et vigoureusement. Mais l’Allemagne que Heine a, après elle, pour la contredire, révélée à la France, a laissé plus d'illusions et fait plus de dupes que celle de Mme de Staël n’a jamais risqué d'en faire. Heine, malgré ses réserves réitérées, a répandu dans les esprits le rêve d’une Allemagne révolutionnaire et républicaine dont le premier acte de foi serait, en reconnaissance du baptême des Droits de l'homme, d'offrir aux Français la rive gauche du Rhin. Une autre Allemagne, celle qu'on entrevoit dans les notes de Stendhal, observée d'un fourgon de réquisitions par. un intendant de Napoléon, a donné l'impression d'un peuple de « grands hommes blonds d’une apparence indolente », pusillanimes, obséquieux, peuple de fumeurs, de musiciens, d’aubergistes et de contribuables, impression plus décevante encore sous sa couleur d'observation réelle et de vue positive des
choses. Mme de Staël a prévu l'Allemagne de 1813;
cette Allemagne-là est la sève même de celle qui s’est agitée en 1840, qui s’est levée en 1870, qui marchait à la bataille en chantant des Zieder populaires : le « Bon Camarade » et la « Veillée du soldat». Cette Allemagne était et est, ne nous y trompons pas, la force cachée que la machine d'État prussienne exploite et met en branle. On s’est étonné, en 1870, de reconnaître mélés à des croyants mystiques de Wagner, à des disciples ingénieux de Schopenhauer,
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à des érudits, à des penseurs, à des savants, à des poètes, à des artistes, les soudards de Blücher, et de voir, dans une guerre qui passionnait toute une nation arinée, prévaloir des furieux, des convoiteux et des brutaux. Il est aussi frivole et aussi injuste de s’en prendre à Mme de Staël qu’il le serait, si la guerre ramenait les Russes au centre de l'Europe, de contester le génie de Tolstoi et les belles révélations de M. de Vogüé parce qu'on retrouverait, dans cette invasion, autour des chercheurs tourmentés de l'idéal k et des pèlerins de l’au delà, les bandes terribles de | Souvarof et les féroces vainqueurs de 1812. Corinne contribua à relever l'Italie devant soie même et devant le monde. Elle dévoila le « mystère » . de cette nation et de ce pays; elle propagea en Europe cette pensée qui devint un programme de De politique : « Les Italiens sont bien plus remarquables KR par ce qu'ils ont été et par ce qu’ils pourraient être que par ce qu'ils sont maintenant ». Mme de Staël a initié les Italiens au romantisme; Silvio Pellico
| s’est évidemment inspiré d'elle; enfin elle a mérité AN. ce jugement d’un Italien : « Elle a entrevu l'Italie de l'avenir, elle a été le précurseur d’un nouvel ordre de choses; elle s’est, par là, montrée prophétesse, et elle a devancé, dans ses appréciations, tout ce que d’autres ont dit depuis, sans la nommer ».
Mas Dans la littérature française, on aperçoit Mme de Staël à l'éveil de toute la génération qui la suit. « Elle a été », disait Sante-Beuve en lui consacrant un de ses derniers écrits, en 1868, « elle a été un
des cultes de ma jeunesse, et ce culte, je ne l'ai pas abjuré ». « Elle à contribué, ajoute-t-il, avec Chatcaubriand, après Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, à exalter dans les âmes le goût du merveilleux et de l'infini ». Elle l’a fait, mais elle n'espérait pas y réussir. Elle proposait pour inspiration à la poésie à venir : « l'énigme de la destinée humaine, le recueillement contemplati[..…. La solitude . des forêts, l'horizon sans bornes, le ciel étoilé, .… l'éternel et l'infini dont l’âme des chrétiens est remplie ». Mais elle n’imaginait pas que la poésie française fût disposée à cette inspiration. « Notre: versification, disait-elle, s'oppose à l'abandon de l'enthousiasme. » Elle n’était pas morte depuis trois ans que le poète appelé par elle se révélait au monde et lui empruntait bientôt non seulement l'inspiration, mais le titre même d’un de ses poèmes : les Recueillements.
Lamartine accomplit Mme de Staël dans la poésie, comme Guizot l'accomplit dans l’histoire. Il avait, en 1811, sur les traces de Corinne et de Nelvil, parcouru l'Italie. [l avait dévoré le livre de l'Allemagne et le livre des Passions. Il exécrait l'Empire, 1] maudissait en Napoléon « le génie infernal parvenu à
dégrader une génération tout entière, à déraciner :
tout un enthousiasme national! » Mme de Staël fut sa Jibératrice. « Tribun sublime, au cœur tendre et expansif, de la femme, femme adorable et miséricordieuse! » Il se réclame d'elle dans une de ses premières Méditations, datée de 1820 :
=, Mais mon âme, à Coppet, s'envole vers tes rives!