MADEMOISELLE DE RABUTIN-CHANTAL
Elle était la petite- fille d'une sainte. Son père fut ce jeune Rabutin que notre imagination nous montre toujours couché à travers le seuil du château paternel; sa mère allait le franchir pour fonder, avec saint François de Sales, Tordre de la Visitation. La sainte passa outre ; elle enjamba le corps de ce fils résolu ; elle s'éloigna, emmenant ses filles ; et Celse-Bénigne, délaissé de sa mère, devint le plus beau cavalier de son temps, brave, braque, et même bretteur. Malgré son humeur cassante, il se faisait aimer à cause de son inépuisable gaieté : il n'était jamais plus joyeux ni plus gaillard que lorsqu'il allait se battre. Un jour de Pâc|ues, il quitta la sainte table pour aller servir de second au fameux comte de Bouteville, duelliste célèbre. Et, pendant l'été de 1627, ayant appris que les Anglais allaient faire une descente pour protéger les huguenots de la Rochelle, il vola au secours de son ami le maréchal de Tohas, gouvernem' de l'île de Ré. Le 22 juillet, Buckingham mit deux mille hommes à terre, et la bataille fut acharnée. Elle dura six heures ; le baron de Chantai fit tuer sous lui trois chevaux ; à l'heure de la ^dctohe on le
Madame de Sévigmi. 1
trouva mort, le corps percé de ^^ngt-sept coups de lance.
H s'était marié trois ans plus tôt avec Marie de Coulanges, la fdle du conseiller d'État ; il laissait une orpheline de dix-huit mois, seul rejeton de la branche aînée des Eabutin : la future marquise de Sévigné. C'était une héritière. La veuve était toute jeune ; le dix-septième siècle n'approuvait pas les longs veuvages ni les enfances sans tuteur, et on parlait de remarier la baronne de Chantai avec ce maréchal de Toiras qui avait été le camarade d'armes du héros mort. Mais une brusque disgrâce de cet admirable soldat interrompit les démarches ; et, avant qu'il revînt de son exil, Mme de Rabutin-Chantal mourut à Paris. Elle laissait, sans père ni mère, sans frère ni sœur, cette jeune enfant de six ans, qui, plus tard, devait ressentir avec tant d'abandon heureux le sentiment exquis de la famille.
Le sang noble et vif des Rabutin animait ce cœur d'enfant, mitigé délicieusement par la douceur et la justesse des Coulanges. Mme de Sévigné aura la grandeur de la famille paternelle sans son extravagance, et la prudence des Coulanges sans leur petitesse. On est tout étonné de trouver si sage et si aimable la fille de ces Guy et de ces Christophe, paladins et grands seigneurs « qui avaient une veine excellente à la poésie », mais qui étaient tous plus ou moins fantasques et fous ; comme, d'autre part, on est surpris de voir si lai"ge et si libérale la pupille de l'abbé de Coulanges.
A cause de son beau nom, comme à cause de son mariage, Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, nous paraît le type même de la grande dame. Et en effet les Rabutin sortaient de souche quasi royale, se vantant