‹ Mmme de SévignéChapitre 11 sur 29 · CONTRAIRES · texte numérisé non relu

CONTRAIRES

D'Ormesson.

La Toison.

Samte-Hélène.

Héraut.

Le Feron.

La Baume.

Pussort.

Poncet.

Moussy.

Verdier.

Gisaucourt.

Voisin.

Brillac.

Masnau.

Féiiol.

Le chanceUer

Kenard.

Catmat.

Noguès.

Bernard.

Pontchartrain.

Roquesaute.

(2) Par des signaux.

leiu- recommander de s'en aller toutes deux à Montluçon en x\uvergne ; le marquis et la marquise de Charost à Ancenis, et le jeune Fouquet à Joinville en Champagne. La bonne femme a mandé au roi qu'elle avait soixante et douze ans, qu'elle suppliait Sa Majesté de lui doimer son dernier fils pour l'assister sur la fin de sa vie, qui apparemment ne serait pas longue. Pom* le prisonnier, il n'a point encore su son arrêt. On dit que demain on le fait conduire à Pignerol, car le roi change l'exil en une prison. On lui refuse sa fenmie, contre toutes les règles. Mais gardez-vous bien de rien rabattre de votre joie pour tout ce procédé : la mienne est augmentée, s'il se peut, et me fait bien mieux voir la grandeur de notre victoii'e. Je vous manderai fidèlement la suite de cette liistoire : elle est curieuse. Voilà ce qui s'est passé aujouidhui ; à demain le reste.

Lundi au soii'.

Ce matin à dix heures on a mené M. Fouquet à la chapelle de la Bastille. Foucault tenait son arrêt à la main. Il lui a dit : « Monsieur, il faut me dire votre nom, afin que je sache à qui je parle. » M. Fouquet a répondu : « Vous savez bien qui je suis, et pour mon nom, je ne le dirai pas plus ici que je ne l'ai dit à la chambre ; et, pour suivre le même ordre, je fais mes protestations contre l'arrêt que vous m' allez hre. » On a écrit ce qu'il disait, et en même temps Foucault s'est couvert et a lu FaiTêt. M. Fouquet l'a entendu découvert. Ensuite on a séparé de lui Pecquet (1) et Lavalée, et les cris et les pleurs de ces pauvres gens ont pensé fendre le cœur de ceux qui ne l'ont pas de fer ; ils faisaient un bruit si étrange, que M. d'Ai'tagnan a été obhgé de les aller consoler, car il semblait que c'était un arrêt de mort qu'on vînt de hre à leur maître. On les a mis tous deux dans une chambre à la BastiUe : on ne sait ce qu'on en fera.

(1) Jean Pecquet, anatomiste célèbre et médecin de Fouquet, et qui lui resta fidèle.

Cependant M. Fouquet est allé dans la chambre de M. d"Artagnan ; pendant qu'il y était, il a vu par la fenêtre passer M. d'Ormesson, qui venait de reprendi'e quelques papiers qui étaient entre les mains de M. d'Ai'tagnan. M. Fouquet Ta aperçu ; il l'a salué avec un \isage ouvert et plein de joie et de reconnaissance ; il lui a même crié qu'il était son très humble serviteur. M. d'Ormesson lui a rendu son salut avec une très grande civilité, et s'en est venu, le cœur tout serré, me compter ce qu'il avait vu.

A onze heures, il y avait un carrosse prêt, où M. Fouquet est entré avec quatre hommes, M. d"Artagnan à cheval avec cinquante mousquetaii'es ; il le conduira jusqu'à Pignerol, où il le laissera en prison sous la conduite d'un nommé Saint -Mars, qui est fort honnête homme, et qui prendra cinquante soldats pour le garder. Je ne sais si on lui a redonné un autre valet de chambre ; si vous saviez comme cette cruauté paraît à tout le monde, de lui avoir ôté ces deux hommes, Pecquet et Lavalée ! c'est une chose inconcevable ; on en tire même des conséquences fâcheuses, dont Dieu le préserve, comme il a fait jusqu'ici ! il faut mettre sa confiance en lui et le laisser sous sa protection, qui lui a été si salutaire. On lui refuse toujours sa femme. On a obtenu que la mère n'irait qu'au Parc, chez sa fiUe, qui en est abbesse (1). L'écuyer sui^Ta sa belle-sœur ; il a déclaré quïl n'avait pas de quoi se nourrir ailleurs. M. et Mme de Chai'ost vont toujours à Ancenis. M. Bailly, avocat général, a été chassé pour avoir cht à Gisaucourt, avant le jugement du procès, qu'il devait bien remettre la compagnie du gi'and conseil en honneur, et qu'elle serait déshonorée si ChamiUard, Pussort et lui allaient le même train. Cela me fâche à cause de vous ; voilà une grande rigueur. Tantœne animis cœïestihus irœ?

Mais non, ce n'est pas de si haut que cela ^àent. De telles vengeances rudes et basses ne sauraient partir d'un cœur comme celui de notre maître. On se sert de son nom, et on le profane,

(1) Marie-ÉUsabeth Fouquet, sœur du surintendant, abbesse du Parc-aux-Dames, près Senlis.

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comme vous voyez. Je vous manderai la suite : il y aurait bien à causer sur tout cela ; mais il est impossible par lettres. Adieu, mon pau\Te monsieur ; je ne suis pas si modeste que vous ; et, sans me sauver dans la foule, je vous assure que je vous aime et vous estime très fort. J"ai va aujourd'hui la comète ; sa queue est d'une belle longueur : j'y mets une partie de mes espérances. Mille compliments à votre chère femme.

AU MEME

Jeudi au soii*, janvier 1665.

Enfin, la mère, la belle-fiUe et le frère ont obtenu d'être ensemble ; ils s'en vont à Montluçon. La mère avait permission d'aller au Parc-aux-Dames avec sa fille ; mais sa belle-fille l'entraîne. Pour M. et Mme de Charost, ils sont partis pour Ancenis. Pecquet et Lavalée sont encore à la Bastille. Y a-t-il rien au monde de si horrible que cette injustice? On a donné un autre valet de chambre au malheureux. M. d'Artagnan est sa seule consolation dans le voyage. On dit que celui qui le gardera à Pignerol est un fort honnête homme. Dieu le veuille ! ou, pour mieux dire, Dieu le garde ! Il l'a protégé si visiblement, qu'il faut croire qu'il en a un soin tout particulier. La Forêt, son défunt écuyer, l'aborda comme il s'en allait ; il lui dit : « Je suis ravi de vous voir ; je sais votre fidélité et votre affection : dites à nos femmes qu'elles ne s'abattent point, que j'ai du courage de reste, et que je me porte bien. » En vérité, cela est admirable. Adieu, mon cher monsieur ; soyons comme lui, ayons du courage, et ne nous accoutumons pas à la joie que nous donna l'admirable arrêt de samedi.

Mme de Grignan (1) est morte.

(1) Augélique-Clahe d'Aiigennes, première femme de M. de Grignan.

Veudiedi au soir.

Il me semble, par vos beaux remerciements, que vous me domiiez mon congé ; mais je ne le prends pas encore. Je prétends vous écrire quand il me plaira ; et dès qu'il y am'a des vers du Pont-]S"euf et autres, je vous les enverrai fort bien. î^otre cher ami est par les chemins, Il a couru un bruit qu'il était très malade ; tout le monde disait : a Quoi ! déjà... » On disait encore que M. d'x\i-tagnan avait envoyé demander à la cour ce qu'il ferait de son prisonnier malade, et qu'on lui avait répondu durement quïl le menât toujom's, en quelque état qu'il fût. Tout cela est faux ; mais on voit par là ce qu"on a dans le cœur, et combien il est dangereux de donner des fondements sm- quoi on augmente tout ce qu'on veut. Pecquet et Lavalée sont toujours à la Bastille : en vérité, cette conduite est admirable. On recommencera la chambre après les rois.

Je crois que les pau\Tes exilés sont ai'rivés présentement à leur gîte. Quand notre ami sera au sien, je vous le manderai ; car il le faut mettre jusqu'à Pignerol ; et plût à Dieu que de Pignerol nous le puissions fah*e venir où nous vouckions bien (1). Et vous, mon pauvre monsieur, combien durera encore votre exil? J'y pense bien souvent. Mille compliments à monsieur votre père. On m'a dit que madame votre femme est ici ; je lirai voir. J'ai soujjé hier avec une de nos amies, nous parlâmes de vous aller voir.

.Mardi.

N'oilà de quoi vous amuser quelques moments, assurément \(>us trouverez quelque chose de beau et d"agi'éable à ce que je vous envoie. C'est une vraie charité de vous divertir tous deux

(Ij EuiKiLUji Uiouiut prisuuiiier le 2o mars IGbU.

dans votre solitude. Si l'ainitié que j'ai pour le père et le fils vous était un remède contre Fennui, vous ne seriez pas à plaindiT. Je \iens d'un lieu où je l'ai renouvelée, ce me semble, en parlant de vous à cinq ou six personnes qui se mêlent comme moi d'être de vos amis et amies ; c'est à l'hôtel de Xevers, en un mot. Madame votre femme y était ; elle vous mandera les admirables petits comédiens que nous y avons vus. Je crois que notre cher ami est arrivé ; je n'en ai pas de nouvelles certaines. On a su seulement que M. d'Ai'tagnan, continuant ses manières obHgeantes, lui a donné toutes les fourria-es ordinaires pour passer les montagnes sans incommodité. J'ai su aussi qu'il avait reçu des lettres du roi, et qu'il avait dit à M. Fouquet qu'il fallait se réjouir et avoir toujours bon courage, que tout allait bien. On espère toujours des adoucissements ; je les espère aussi ; l'espérance m'a trop bien servie pour l'abandonner. Ce n'est pas que, toutes les fois qu'à nos ballets je regarde notre maître, ces deux vers du Tasse ne me reviennent à la tête :

Goffredo ascolta, e in rigida semhianza, Forge più di timor che di speranza (1).

Cependant je me garde bien de me décourager ; il faut suivre l'exemple de notre pauvre prisonnier : il est gai et tranquille, soyons-le aussi. J'aurai une sensible joie de vous revoir ici. Je ne crois pas que votre exil puisse être long. Assurez bien monsieur votre père de ma tendresse ; voilà comme il faut parler et me mander un peu votre avis des stances. Il y en a qui sont admirées, aussi bien que des couplets.

(1) Gérasaïemme lilerata, cant. V, st. xxxv.

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