‹ Mmme de SévignéChapitre 12 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dans la dernière de ses lettres à M. de Pomponne, Mme de Sévigné lui dit, à brûle-pourpoint : Mme de Grignan est mortel Nous lisons ces mots avec un petit hautie-corps instinctif ; mais rassm'ons-nous ! Celle qui est morte est Angélique-Claii'e d'Angennes, la sœm* de Julie (l'héroïne de la Guirlande), la fille de la belle Artémise : une précieuse à tous crins, que notre marquise connaissait bien pour avoir beaucoup fréquenté l'Hôtel de Rambouillet. C'était la première femme du comte de Grignan, grand seignem' de la Provence, qui épousera ^Ille de Sévigné en troisièmes noces.

IN^ous la connaissons peu, jusqu'à présent, cette Mie de Sévigné; à l'automne de l'an 1664, elle venait d'avoir dix-huit ans. Elle était extrêmement belle : « D'une beauté à brûler le monde », disait Tré ville, l'arbitre des élégances pom' ces années-là. Son jeune visage montrait une perfection de traits et une blancheur de lis qui faisaient rêver.

Bussy, qui ne l'aimait guère, Bussy qui disait « qu'elle avait de l'esprit, mais un esprit aigre et insupportable », l'appelait « la plus jolie fille de France ». Saint-Simon, qui la détestait sur ses vieux jours, admet son indéniable beauté.

Et pourtant... Je ne sais si notre époque l'aurait tant

admirée. C'était une jolie Me; nous possédons plusieurs de ses portraits. Elle avait un beau visage, doux et régulier ; un petit nez droit, trop classique pour son goût (qui l'aurait voulu, paraît-il, un peu de travers, comme plus expressif), des yeux d'un bleu turquoise, grands et beaux, fendus en amande, pleins d'une amoureuse languem*. Sa petite bouche était rouge, toute plissée et ramassée pom- un baiser. Mettez là-dessus le teint éblouissant de sa mère, les mêmes cheveux blonds abondants et déliés, coiffés en mille bouclettes sm' les oreilles. C'est, en effet, une belle personne. Mais quelque chose de paresseux et d'ennuyé dans son air arrête notre admiration. Cette bouche aux lè^Tes froncées a l'aii' de fake la moue, de bouder contre le destin ; ces beaux yeux ne connaissent pas le rayon de gaieté qui brille dans le regard de notre marquise ; une âme fatiguée, d'une sensibilité craintive, habite le charmant corps un peu trop bien nomii. Et nous pensons aux vers que La Fontaine fit pour elle :

Sévigné, de qui les attraits Servent aux grâces de modèle, Et qui naquîtes toute belle, A votre indifférence près...

Il y a des mères, jeunes encore, fort courtisées, à peine moins belles à trente-cinq ans qu'elles ne l'étaient dix ans plus tôt, qui, lorsqu'elles voient éclore à leurs côtés une beauté de seize ans, ont un premier moment de saisissement, de recul devant la vieillesse prochaine. Pom- Mme de Sévigné, c'était le beau moment de sa ^de. Souvent, dans ses lettres, elle se rappelle ces années épanouies où elle vivait avec sa jolie fille, comme deux sœurs. Nous les voyons, dans un petit bois, fort occupées à graver sur les

arbres de belles sentences prises dans les poètes : Piaga (TAmor non si sana mai, à moins que, par espièglerie, la jeune beauté y trace quelque boutade, comme par exemple : Dieu, que faime la tigreriel Ou bien, les voici dans leur cabinet, penchées sur leurs écritoires à faire des entrelacs autom' des lettres initiales de lem's amoureux : un L pour le comte de Lude (qui avait inspil'é à Mme de Sévigné une passionnette malheureuse dont elle était la première à plaisanter) et un D : nous ne savons rien de ce D ; c'était peut-être Descartes ! Xous les voyons marcher sous la feuillée dans les bois des Kochers, ou bien dans la forêt de Bondy, qui s'étendait autour de leur jolie abbaye de Li\T:y : elle était connue alors pom' un repah*e de brigands. Jamais la mère et la fille n'y firent de mauvaise rencontre, et parfois Mie de Sé\dgné, qui s'ennuyait un peu, osait désirer à moitié quelque romanesque aventure, soit un voleur, soit un loup. Mais la forêt familière paraissait toute belle, si (( trait able » que les jolies promeneuses trouvaient plaisant « qu'elle fût la terreur des Champenois et des Lorrains )\ Et pourtant, à quelques années de là, un prêtre de l'Abbaye, qui s'en revenait paisiblement, y fut assassiné.

Mlle de Sévigné était moins bonne marcheuse que sa mère, et parfois elle s'allongeait sur un beau siège de mousse, à l'ombre d'un hêtre, pour y rêver à son aise : comme ]\Ime de La Fayette, elle aimait à se baigner dans de la paresse. Cependant, la mar'quise allait et venait, vh'ait et voletait, fredonnait mille chansons, faisait mille découvertes : « Je suis grossière, comme votre frère, disaitelle. Les choses abstraites vous sont natm'elles et nous

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sont contraires... Je ne puis jamais rien aimer comme vous. » Aussi, dans ces bois de Li\Ty, chacune avait son allée favorite : celle de la marquise était large, gaie, bien ensoleillée, ouverte, et tout embaumée de cliè\Tefeuille ; mais la jeune fille préférait un sentier sombre et tortueux, sous de grands arbres mélancoliques « dont la sainte horreur n'est interrompue que pai* les horribles galanteries de nos cerfs », Ne dirait-on pas Rosalinde et Céha qui se promènent dans la forêt des Ai'dennes? Et, lorsque la ^de les am-a séparées, constamment la mère et la fille reviendront, dans leurs lettres, sur ces randonnées d'autrefois, se rappelant les deux allées qu'elles avaient baptisées : l'une, « l'humeur de ma mère » (c'était la large, la gaie) et, celle qui était solitaire et pleine d'ombre, « l'humeur de ma fille ». Elles s'émerveilleront alors que la vie eût pris leurs goûts à contresens. « Cependant, à notre honneur (écrit la marquise à Mme de Grignan), vous vous accommodez de votre place, souveraine, exposée, brillante : la pauvre femme! Et moi de ma médiocre fortune, de mon obscurité, et de mes bois. » {Lettre du 10 juin 1680.)

MUe de Sévigné aimait la rêverie. Sa mère était bien la femme la plus active, la plus allante qui existât, au point que, dans leur entourage, on disait qu'elle ne faisait pas marcher les pieds, comme le reste du monde, l'un devant l'autre, par un mouvement articulé. Non, elle était montée sur une petite boule qui roulait sans effort dans un va-etvient perpétuel. Mais la jeune fille aimait à se retirer dans quelque petit cabinet, et se consolait de tous les divertissements avec sa chère paresse. C'était même ce défaut (disait sa mère, en raillant) qui l'aidait à supporter dans une élégante tranquillité l'ennui des étés en Bretagne;

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du moins on ne l'y dérangeait guère. Elle aimait, quand les sièges de mousse étaient hors de saison, à se coucher devant le feu qui flambait dans la cheminée, roulée dans un grand manteau sombre. Un feu qui monte et qui mem't ; des étincelles et des flammèches qui brodent le fond de l'âtre enfumé, ont un grand attrait pour une jeune rêveuse. Sa mère, arrivant alors, lui dira qu'elle se creuse l'esprit : « Vous rêvez noii', si vous n'avez de la conversation. «

Ce philosophe était un esprit fort, on l'appelait « la fille de Descartes », quoique, parfois, elle lui ait préféré Platon. Mais elle était aussi une jeune personne parfaitement entichée de son charmant visage. « Hélas, lui dka un jour sa mère, où est le temps que vous ne mangiez qu'une tête de bécasse par jom*, et que vous mouriez de pem' d'être trop gTasse? » Elle aimait fort à s'attifer devant la glace ; elle « contemplait son essence, comme un coq en pâte ». Bref, c'était une beauté de seize ans, remplie de ses propres charmes.

— Tout cela pourrka, mademoiselle, lui dit un jour son précepteur, l'abbé de La Mousse.

— Oui, monsieur, mais tout cela n'est pas pourri, répondit Mlle de Sévigné.

Personne, à la cour, ne dansait aussi bien que IVIlle de Sévigné : la légèreté, la grâce, la justesse de ses pas étaient célèbres. Parfois sa mère, lorsqu'elle se trouvait un peu triste ou lassée, demandait à la jeune fille de vouloir bien danser, pour elle toute seule, un pas de menuet et, à la vue de tant d'harmonie, son esprit se détendait, mystérieusement rafraîchi. Un jour, beaucoup plus tard, chez le duc de Chaulnes, à Rennes, comme i\Ime de Sévigné admirait un passe-pied merveilleux, elle sm'sautait d'entendre à côté d'elle sa pensée formulée tout haut par un inconnu

qui disait : « Je n'ai jamais vu si bien danser que Mme la comtesse de Grignan ! » C'était un chevalier de Cissé qui l'avait vue à Toulon : « Vous dansâtes, vous étiez belle comme un ange ! » Cet ange avait bien de l'esprit : ses petits mots, ses épigrammes — quoique un peu tarabiscotés et précieux pour notre goût — étaient aussi célèbres que ses triomphes comme reine du bal... Douée de tant de façons, elle ne tardait pas à être distinguée par le roi ; à certain ballet royal, où elle fit « un petit pas admh-able sm- le bord du théâtre », Mme de Sévigné assista toute rieuse ; et ce soii'-là, malgré la récente disgrâce de ses amis, la marquise trouva le roi un aussi grand monarque qu'elle le dit un jour déjà lointain, où il la fit danser, elle, la jolie frondeuse. De nouveau elle fut sur le point de crier : Vive le roi ! Elle prévoyait pour sa fille un beau mariage, un avenu' brillant, une place à la com\ Et Bussy, ce terrible Bussy, que nulle pudeur ne retenait, commençait déjà à escompter les avantages dont pourrait profiter le proche parent d'une favorite.

Mais ]\Ille de Sévigné était une jeune fille sage ; sa mère lui avait donné le goût de la vertu ; elle avait travaillé non seulement à son esprit, mais à son âme, développant chez elle l'idée de la perfection morale. Et puis cette mère prévoyante lui avait conté le peu de sincérité des hommes, elle lui avait exposé leurs tromperies, leurs infidélités, et aussi quelle tranquillité suit la vie d'une femme honnête, et combien la chasteté donne d'éclat et d'élévation à une personne très belle et bien née. Ses leçons avaient porté leurs fruits. Mlle de Sévigné avait une âme haute et droite, avec, en plus, une sincérité exquise. Le roi, qui avait du discernement, et qui, du reste, n'aimait guère les bas bleus, ne se permit qu'une flamme innocente et brève pour tant

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de vertu et tant de raison. La beauté de son teint et ses clieveux blonds (qui lui donnaient un éclat incomparalile) n'empêcliaient pas la demoiselle de parler presque trop bien de la méthode de Descartes. Et rien ne fit suite à son triomphe d'un soir.

C'était pourtant un succès que ni la mère, ni la fille ne pouvaient oublier. Elles rêvaient d'une charge de dame d'honneur, ou de dame d'atours. La jeune personne aimait le faste et les cérémonies. Sa natm*e craintive et délicate avait besoin de se vok* entourée de considération et de respect. Son esprit, un peu raide et guindé, aimait à se draper dans les règles du protocole. Elle n'était pas de ces riches tempéraments, pleins d'un abandon charmant, c|ue la certitude de réussu*, nïmporte oii et n'importe comment, soutient dans les occasions les plus imprévues. On la déroutait facilement. Les usages, les rites lui créaient une protection et même une sorte d'alibi; derrière lem*s formules, elle se trouvait libre de poursuivre à son gré le rêve intérieur. Ainsi elle trouvait bonne la routine de la cour.

Le premier pas était de bien se marier ; et certes, Mlle de Sé\dgné voulait se marier bien, mais selon son cœur. Elle refusait plusieurs partis : grands seigneurs de province, qui n'étaient peut-être pas tout à fait à la hauteiu* de ce qu'elle considérait son niveau. Les épouseurs ne se présentaient pas en foule. Et, pourtant, cette jolie fille était une héritière. Grâce à la parcimonie de l'abbé de Coulanges, elle avait cent mille écus de dot. Elle était aussi ])ien née qu'on peut l'être, mêlant dans son blason les trois cent cinquante ans de chevalerie des Sé^dgné avec les armoiries plus anciennes et plus illustres encore des Kabutin.

Mais la France qui faisait fête aux vingt ans de IVIlle de

Sévigné était bien différente du royaume turbulent et chevaleresque qui Tavait vue naître. Le roi avait pu réduire en servitude ces grands féodaux brutaux et désordonnés qui lui avaient contesté le pouvoir absolu ; et maintenant on n'aimait plus que l'ordre, la règle ; on faisait bien des bassesses par esprit de dignité. C'était un sujet perpétuel d'étonnement pom' les impénitents de l'ancienne Fronde. La Eochefoucauld (qui, à trente ans, avait pensé, dans sa folie, à enlever la reine de France) voyait son fils s'enorgueillir de ne pas avoir manqué, pendant dix ans, un seul jour à présenter au souverain sa chemise. Chez le duc de La Feuillade une lampe brîilait nuit et jour devant l'image de Louis XIV. Nous verrons Tiu^enne, ce héros, ce petitfils de Guillaume le Taciturne, se convertu' à l'Eglise de l'État « par respect de la règle ». Voilà le ton de la cour. Et voilà pom'quoi l'on craignait une alliance avec ces dames de Séngné, nièces de Retz, cousines de Bussy, partisans de Fouquet, amies de Port- Royal ; or, l'on sait que le jansénisme n'est, à peu de chose près, que la Fronde entrée en religion.

En somme, on aurait dit que personne n'osait penser à Mlle de Sévigué par crainte de déplahe au maître. Les années passent... elle n'a plus seize ans. On conçoit que la mère en ait senti un certain dépit, un peu de chagrin mêlé de colère et d'étonnement. Quoi, sa merveille, sa perle incomparable restait fille encore dans sa vingt- quatrième année? Bussy, son confident, avoue que « la bizaiTerie du destin » s'afîirmait bien dans ce long célibat de la plus jolie fille de France. « C'est un nom assez agréable (répond la marquise). Je suis pourtant lasse d'en fake les honneurs. » Un autre jour, elle y re^àent : « Sa destinée est si difficile à comprendre que, pour moi, je m'y perds. »

C'est à ce moment même que Mlle de Sévigné fut remarquée par le comte de Grignan. C'était un grand personnage, beaucoup plus âgé qu'elle, déjà veuf de deux femmes, point beau, mais d'une belle et grande taille, magnifique dans ses façons, qui tenait son titre d'un énorme château, près de Montélimar, où il battait monnaie. C'était le dernier chef d'armes des Adhémar. Deux fois veuf, âgé de quarante ans, M. de Grigiian était, quand même, un bien beau parti. Il appartenait à une des plus \âeilles et des plus illustres familles de l' ancienne France. Suivant certaines chroniques, Charlemagne fit duc de Gênes un Adhémar, pour le récompenser d'avoii' expulsé les Sarrasins de l'île de Corse. Jusque sous Louis XI, les Adhémar possédaient en Provence leur ville forte, Montélimar : Monteil-Adhémar, puis Monteil-Aimar. Le comte de Grignan était encore, sous Louis XIV, un très haut et très puissant seigneur. Mme de Sévigné accueillait sa demande avec une joie de belle ogresse qui voudi-ait gober telle aubaine toute crue. Les mères la comprendront, — mais j'avoue que nous l'avons rarement vue si peu charmante. Elle ne fait pas la difficile, elle ne demande pas à M. de Grignan d'être beau, jeune et à ses premières amours. Elle n'examine même pas sa situation de fortune, ce qui la fit bien gronder par le cardinal de Retz. Écoutez-la qui annonce à son cousin de Bussy la gi'ande nouvelle :

4 décembre 1668.

H faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnera de la joie : c"est qu'enfin la plus jofie fille de France épouse, non pas le plus joh garçon, mais un des plus honnêtes Tiommes du royaume : c'est M. de Grignan, que vous connaissez

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il y a longtemps. Tontes ses femmes sont mortes ponr faire place M votre consine, et même son père et son fils, par nne bonté extraordinaire ; de sorte qu'étant pins riche qu'il n'a jamais été, et se trouvant d'ailleurs, et par sa naissance, et par ses établissements, et par ses bonnes qualités, tel que nous le pouvions souhaiter, nous ne marchandons pas, comme on a accoutumé de faire : nous nous en fions bien aux deux familles qui ont passé devant nous. Il paraît fort content de notre alliance, et, aussitôt que nous aurons des nouvelles de Farchevêque d'Arles, son oncle, — son autre oncle, l'évêque d'Uzès, étant ici, — ce sera une affaire qui s'achèvera avant la fin de l'année. Comme je suis une dame assez régulière, je n'ai pas voulu manquer à vous en demander votre avis et votre approbation. Le public paraît content, c'est beaucoup : car on est si sot, que c'est quasi sur cela qu'on se règle.

Elle reprend la même aiiiieiine quelques semaines plus tard :

l^r janvier 1669.

Je suis fort aise que vous approuvez le mariage de M. de Grignan : il est vrai que c'est un très bon et un très honnête homme, qui a du bien, de la qualité, une chai'ge, de l'estime et de la considération dans le monde. Que faut-il davantage? Je trouve que nous sommes fort bien sortis d'intrigue.

Feu le marquis de Sévigné avait eu d'autres charmes, et c'est peut-être à quoi songeait sa veuve — qui avait été si malheureuse avec son joli mari, — en assurant à sa fille un époux déjà mûr, doué apparemment pour la vie de ménage, et d'une laideur spirituelle peu apte à séduire les ]^inon et les (( belles Lolo )\ Elle ne craignait point de donner à sa fille un mari qu'elle ne pouvait aimer. Les articles furent

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conclus ; on parla au roi ; et le mariage fut su de tout le monde.

Mais oiï avons-nous lu tout cela? Où avons-nous vu cette mère, dévouée, spiiituelle, ambitieuse, « dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaii'es », tout occupée de travailler, non seulement à Tesprit et à la beauté, mais aussi à l'âme de sa fille? Où donc avons-nous rencontré cette jeune personne si belle et si blonde, qui pourtant, malgré sa fortune et son mérite, a tant de mal à se marier? Cette mère, brillante et bonne, toute heureuse d'avoir trouvé un parti pour sa fille qui l'exaltait au-dessus de ceux qui l'avaient négligée? Cette fille, indifférente et douce, un peu gaffeuse (nous le verrons par la suite), d'une sincérité délicieuse et parfaite, mais non sans aigreur, non sans froidem*, non sans une dignité hautaine? Ce caractère de vierge altière n'est pas de ceux qu'on approche sans les remarquer. Parfaite avec tension, réprimant avec effort une acrimonie secrète, il faut toute la pureté, il faut toute la noblesse de Mie de Sévigné — il faut ce cœur sincère, vrai — pour fah*e pardonner ce penchant à la rigueur : « une hauteur qui déplaît et qui n"est point tendre », avoue la mère idolâtre. (Lettre 291. 1672.) On n'oublie pas une fille pareille. Mais où avons-nous vu cela?... Ah, maintenant nous la reconnaissons. C'est Mlle de Chartres ; c'est là le mariage de la princesse de Clèves !

Les noces furent célébrées le 29 jamier 1669, et le jeune ménage se mit à quêter discrètement un emploi à la corn*. Le comte était lieutenant général de Languedoc, mais bien peu assujetti à la résidence, car il y avait deux autres lieutenants, puis un commandant et un gouvernem' : la

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province avait rarement besoin de tout ce monde à la fois. C'est donc à Paris que le jeune couple conmiençait sa vie de ménage en attendant d'être appelé à Versailles. La marquise quitta son logis de la rue du Temple, pom* louer, rue Sainte- Avoye, une maison plus spacieuse, qu'elle partageait avec ses enfants. Là, comme à Liviy, lorsqu'ils y passaient la belle saison, le vieil oncle, la marquise et les jeunes mariés faisaient ménage ensemble.

L'automne à Lîvyj était délicieux. La jeune femme paraissait heureuse entre sa mère et son mari, malgré que le comte eût à peu près l'âge d'Arnolphe, un grand nez sévère, ime barbe de capucin : « A Li\Ty, avec sa touffe ébouriffée, vous ne pensiez pas qu'Adonis fût plus beau. » ]\Ime de Sé\^gné jouissait de ce bonheur ; elle ne pouvait plus revoir ce jardin, ces allées, ce petit pont, ce moulin, cette prairie, sans se rappeler, dans leur touchante beauté, les débuts de la mariée... Les frères de M. de Grignan étaient les bienvenus à Livry ; le comte en avait quatre (tous réduits au célibat, selon le dm* usage des familles féodales du Mdi, où les cadets ne se mariaient guère) : le coadjuteur, puis ai'chevêque d'Aiies, qu'on appelait dans la famille Seigneur Corbeau; ensuite le bel abbé qui devint évêque d'Ë\Teux, puis de Carcassonne ; le chevalier de Grignan, chevalier de Malte, et le petit chevalier d'Adhémar. L'aîné de ces deux chevaliers, qui allait sm* ses trente ans, était le plus joli garçon qu'on pouvait voh : « J'ai vu le chevalier, plus beau qu'un héros de roman, digne d'être limage du premier tome )>, écrit 3Dne de Sé"signé le 22 cwr'û 167L C'est celui qu'on appelait <( le grand chevalier », « le beau chevalier ». Ce n'est pas le chevaher de Grignan des « Lettres ». Car ce chamiant garçon devait mom*ù' jeune, et c'est son frère, «le Petit Glorieux», qui assuma ses titres dès 1673.

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Mais, en attendant, c'était la jeunesse, c'était la beauté, c'était tout ce qui vêt le monde d'une joie si forte et si neuve, Cju'elle nous transporte hors de nos entours quotidiens. H était difficile de voii' poiu' la première fois le chevalier de Grignan sans en recevoir une gTande impression. Et sa jeune belle-sœur était d'une beauté qui surprenait.

Je ne veux rien dire qui puisse jeter une ombre sm* la pureté, sur la constance, sur la vertu de Mme de Grignan, mais je crois (à relire tous ces \deux papiers) que cette belle jeune femme, qui s'était laissé marier par raison à un veuf de quarante ans, a senti, en voyant le chevalier, que le pays du Tendre présentait d'autres paysages. Et lui, de son côté, — cela est certain, — a ressenti pom* elle une vive inclination. Et, sans doute, ils ne se sont rien avoué. Mais un jour à Li^Ty, — c'était à la Toussaint, — comme le chevalier essaya un cheval trop fougueux, la bête fit un écart, il chancela sur la selle, et la jeune femme, de saisissement, tomba devant lui sans connaissance. Elle en fit une fausse couche ; pefidant plusieurs jom's sa vie parut en danger. Et, naturellement, on brodait sm* ce fond tout simple. A la ^dlle, à la cour, on parlait de l'émotion ^dolente qui ébranlait une belle-sœur, si belle, à la vue du danger couru par un beau-frère, si beau... On en fit, par plaisanterie, une chanson : «Matou, ne soyez pas jaloux?... )> (On appelait Matou M. de Grignan, à cause de sa « touffe ébouriffée ».)

Matou, ne soyez pas jaloux!

Il est Grignan, tout comme vous.

Une certaine Mme de Marans, très liée avec M. de La Rochefoucauld et ]\Ime de La Fayette, était la plus ma-

ligne de ces mauvaises langues. ]\Iine de Sévigné ne rappelait plus que Mélusine, à cause des grands cris qu'elle poussait et de ses menaces de malheur.

Et sans doute on exagérait à plaisii*; mais le fait demeure que le danger du chevalier a navré le cœur de Mme de Grignan. Et lui, du moins, l'a tendrement aimée ; lorsque, deux ans plus tard, il mourra de la petite vérole, il laissera tout son bien à sa belle-sœm\ « Jamais homme n'a été mieux né et n'a eu des sentiments plus droits et plus souhaitables, avec une très belle physionomie et une très grande tendresse pour vous, « dira alors à sa fille Mme de Sévigné (12 fé\T.ier 1672). Mme de Grignan, toujours encline à la tristesse, se laissait alors aller à un grand abattement. Elle était en Provence : elle se retira, pour savourer toute la lie de son noir chagrin, au couvent des Visitandines à Aix, là oii plus tard elle forcera sa fille à prendre le voile.

« Vous êtes donc à Sainte-Marie, ne voulant pas laisser

échapper un moment de la douleur que vous avez de la

mort du pau^^e chevalier ; vous la voulez senth* à longs

traits, sans en rien rabattre, sans aucune distraction? » —

Elle répond à sa mère, et sa plume laisse tomber un mot

lourd de sens : le malheur du honlieur. Le bonheur, elle

fi l'avait encore, avec une telle mère, un mari excellent, une

fille, un fils : voilà ce qui lui reste : le bonheur oii l'on n'est plus heureux !

Nous la voyons, à travers les lettres de Mme de Sévigné, découragée, affligée : « Vous m'apparaissez d'une négligence qui m'afflige... Coiffez- vous demain, pour l'amour de moi : l'excès de la négligence étouffe la beauté ; vous

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poussez votre tristesse au delà de toutes les mesures » (4 mars 1672). Sa mère lui euvoie les nouveaux livres, les nouvelles pièces ; mais la jeune femme préfère les théories de Platon. Elle rêve ; et sa mère, très fine, se méfie de ces rêveries. Docile, la jeune femme fait ce qu'elle peut pour s'étourdir. Elle fait peindre son portrait en grande toilette pour montrer à sa mère qu'elle n'est pas toujours échevelée : « les cheveux frisés naturellement avec le fer, poudrés naturellement avec une li^Te de poudre, aux joues du rouge naturel avec du carmin )> : belle comme un ange. Mais le malliem-eux peintre meurt de mort subite, presque dans la présence de son modèle, et c'en est fait de cette distraction. Alors, elle se jette dans le jeu et, sans se diverth', arrive à perdi'e cinq ou six miUe francs au brelan. Mais elle s'ennuie toujours... elle voudi'ait être enceinte pom* se distrau'e! « Vous trouvez qu'il vaut autant être grosse, c'est un amusement. Voilà une belle raison. Songez donc, ma fille, que c'est détruh'e entièrement votre raison et votre vie. )> Mme de Sé^dgiié, affolée, voudrait bien se mettre en route pour la Provence ; mais Mme de La Trousse, cette tante qui l'avait élevée, est en train de niouru' ; et la bonne marquise ne se résout pas à quitter à ses derniers instants celle qui lui avait tenu lieu de mère.

Heureusement, pour cette mère inquiète, elle a près d'elle une confidente qu'elle voit presque tous les jours et qui connaît sa fille autant qu'elle-même. C'est de chez cette amie, c'est de la rue de Vaugù'ard, que bien souvent elle date ses lettres. Mme de La Fayette mettait la jeune femme « au-dessus de tout ce qu'elle connaît d'esprit et d'agrément », mais elle n'approuvait pas régarement de son

chagrin. « Mme de La Fayette vous grondera comme un chien ! » dit Mme de Sévigné, le jour où elle reproche à la comtesse de se négliger... A la fin de cette même lettre elle annonce un envoi de livres : « Je vous prépare Bajazet et les Coïites de La Fontaine, pom' vous divertir. » Mais le librake oublie de mettre le paquet à la poste : — « C'est ce chien de Barbier qui me hait, parce que je ne fais pas des Princesses de Clèves et de Mo?itpensier. » En effet, les romans de ]\Ime de La Fayette enrichissaient son éditeur par la grande vogue qu'ils avaient. Elle était déjà connue, par Zayde, publiée en 1670, et par la Princesse de Montpensier, qui avait paru envii'on trois ans plus tôt. Elle commençait alors, évidemment, la Princesse de Clèves, qui ne devait von* le jour que dans sept ou huit ans. Elle l'entreprenait, apparemment, au moment où elle voyait tous les jours Mme de Sévigné et recevait ses confidences sur la douleur de sa fille. Et la romancière, qui ne s'intéressait qu'aux mouvements du cœur, ne put entendre sans émoi cette histoire d'un cœur droit aux prises avec un sentiment défendu. Elle y réfléchit longtemps, car elle était assez indolente au travail, remettant sui' le métier vingt fois son ouvrage, mais elle était exacte, scrupuleuse et pénétrante.

Rappelons-nous un moment dans quelles circonstances la princesse de Clèves apprend involontakement à son amoureux la passion, innocente à la fois et criminelle, qu'elle cherche à dominer... Le roi et M. de Nemours essayent au manège des chevaux qu'ils avaient fait venir pom- un tournoi. Quoique les bêtes ne fussent pas encore dressées, les jeunes princes tenaient à les monter. Les chevaux voulurent se jeter l'un à l'autre, et M. de Nemours,

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par crainte de blesser le roi, recula un peu trop brusquement, portant son cheval contre un pilier du manège avec tant de ™lence que la secousse le fit tomber. On le crut gi'avement blessé. Et iSlme de Clèves sentit une telle frayemqu'elle manqua de se trouver mal. Toute chancelante, elle s'approcha du jeune honmie avec une mine si changée qu'on craignait pour elle presqu'autant que pour lui. Lorsque M. de Xemours ou\Tit les yeux, après l'éblouissement causé par sa chute, il vit la pâleur de Mme de Clèves et connut sm* son visage la pitié qu'elle avait de lui. « Et il la regai'da de manière à lui fane juger combien il en était touché. »

Ce jour-là, ils n'allèrent pas plus avant ; et lem* passion, quoique tacitement avouée, ne devait jamais aboutir à la faute. Mais les amants souffrirent longtemps. Et juste au moment où Mme de Clèves se trouvait aux prises avec un sentiment presque insminontable, sa mère lui manqua. C'est par la mort qu'elle perdit 'Mme de Chartres. « Elle se trouvait malhem'euse d'être abandonnée à elle-même dans un temps où elle était si peu maîtresse de ses sentiments et où elle eût tant souhaité d'aimer quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. » De même Mme de Grignan se voyait, pour la première fois, seule, au moment où, si nous voyons juste, son cœm* avait une lutte à soutenir.

En 1670, un an après son mariage, le comte de Grignan avait été nonmié heutenant général de la Provence, ojQ&cier unique, dont le seul supériem* était le gouvemem\ Or, celui-ci était alors le duc de Vendôme, encore un enfant.- C'était donc un commandement effectif qui obligeait à la résidence. Le comte partit pour la Provence à la fin d'avril

106 MADAME DE SEVIGNi:. — CHAP. V

1670, et sa femme le suivit, après ses couches, au mois de janvier 1671, laissant sa petite fille aux soins de sa mère.

A l'automne, à Grignan, elle ^it de nouveau le chevalier ; elle le \dt assez longtemps ; peut-être parut-il moins charmant à demeure? Elle écrit à sa mère qu'elle a des inquiétudes au sujet de ravenii". Puis elle espère « qu'insensiblement notre inclination se change et s'accommode à la nécessité ! )> Sa mère donne à cette pensée un accueil enthousiaste ; elle la trouve « la plus juste matière d'un livre comme celui de Pascal ». « Vous avez un fonds de raison et de courage que j'honore », continue-t-elle. Et elle ne se lassera guère de louer la vertu stoïcienne de sa fille.

La jeune femme poussa-t-elle au bout sa ressemblance avec l'héroïne de sa vieille amie? Demanda- t-elle aide et protection contre elle-même au mari déjà vieillissant, homme honorable, doux, plein d'expérience de la vie? J'aurais, il me semble, mieux aimé confier une telle confession à M. de Grignan qu'à M. de Clèves. Mais voilà ce que nous ne saurons jamais. Il est fort probable que ]\Ime de Sévigné elle-même n'en savait rien. Xous ignorons donc si M. de Grignan jouait avant la lettre le rôle hasardeux de M. de AVolmar lorsqu'il réunissait dans son vaste château sa jeune fenmie et son jeune frère.

Cependant, le chevalier est toujours admhable et port (3 les plus beaux habits du monde. Mais Mme de Sévigné ne le trouve plus un héros de roman. En réponse à sa fille, elle écrit : « J'ai vu des manches connue celles du chevalier. — Ah ! connue elles sont belles dans le potage et sur des salades ! » On la sent défiante, narquoise. Elle a prescpie une âme de belle-mère pour le chevalier, jusqu'au moment où ce pauvre garçon attrape la petite vérole et en meurt.

H était allé à Versailles pour faire sa cour, et là, loiu de tout ce qu'il aime, il succombe en c[uelques jours au fléau redouté. Et voilà notre bonne marcjuise toute doucem' et toute pitié, qui ne le pleure que 'd'autant plus sincèrement quïl a ressenti « une très grande tendresse » pom' sa fille... En somme, l'aventure ébauchée entre deux cœurs chastes et constants n'a eu de suite cpie dans le royaume des idées, et c'est dans l'imagination de j\Ime de La Fayette que s'est achevé le roman de la Princesse de Clèves.

j^ous n'avons parlé jusqu'à présent cpie des sentiments de Mme de Grignan ; mais tout le monde sait que, dans sa séparation avec sa mère, le cœur dont il faut îake cas c'est le grand cœm* ému de Mme de Sé^igiié. Je pense qu'au moment où elle dut s'arracher de sa fille, elle apprit avec une sorte d'étonnement jusqu'oii peuvent aller la douleur, l'amour. La mort violente de son mari l'avait fortement ébranlée ; mais elle avait été si malhem*euse avec M. de Sé^dgné que ce déchh'ement-là se doublait d'une déli\Tance. Orpheline dès sa petite enfance, sans frère ni sœm-, elle n'avait connu que le placide attachement qui l'unissait à une aimable famille d"oncles et de cousins. On disait d'elle, et elle le croyait, qu'elle n'était guère faite pom* les fortes passions ; et voilà qu'une des plus emportées, des plus fougueuses, des plus tendi'es, qu'aucune mère ait jamais éprouvées, lui fend le cœur à l'improWste.

Vous me faites sentir pour vous tout ce quïl est possible de sentir de tendresse ; mais, si vous songez à moi, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous : c'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle ; c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu si Ton faisait son devoir : rien ne me donne de dis-

traction ; je vois ce carrosse .qui avance toujours et qui n'approchera jamais de moi.

Mais comment arrêter le beau fleuve impétueux de ce regret immortel? Eelisons les lettres inoubliables où Mme de Sé\1gné exprime l'amertume de la séparation avec toute la généreuse abondance de son âme.

LETTRES A M^'e DE GRIGNAX

A Paris, vendredi 6 février 1671.

Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre ; je ne l'entreprendi'ai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant : il me semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme ; et en effet quelle rude séparation ! Je demandai la hberté d'être seule ; on me mena dans la chambre de 3Iine du Housset, on me fit du feu. Agnès me regardait sans me parler ; c'était notre marché ; j'y passai jusqu'à cinq hem-es sans cesser de sangloter : toutes mes pensées me faisaient mom^ir. J'écri\is à M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel ton ; j'aUai ensuite chez ^Ime de La Fayette, qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y prit : elle était seule, et malade et triste de la mort d'une sœur rehgieuse ; elle était comme je la pouvais désirer. M. de La Kochefoucauld y vint ; on ne parla que de vous, de la raison que j'avais d'être touchée, et du dessein de parler comme il faut à Mélusine (1). Je vous réponds qu'elle sera bien

(1) Françoise de Montalais, veuve de Jean de Breuil, comte de Marans, grand échanson. Mme de Sévigné et sa fille lui avaient donné le nom de Mélusine, fée célèbre en Poitou par sa queue de poisson et par les cris qu'eUe poussait sur les ruines du château de Lusignan chaque fois que cette famille était menacée de quelque malheur.

relancée. D'HacqueviUe vous rendra un bon compte de cette affaire. Je revins enfin à huit heures de chez Mnie de La Fayette ; mais en entrant ici, taon Dieu ! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré? Cette chambre où j'entrais toujours, hélas ! j'en trouvai les portes ouvertes : mais je vis tout démeubié, tout dérangé, et qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffris? Les réveils de la nuit ont été noirs, et, le matin, je n'étais point avancée d'un pas pour le repos de mon esprit. L'après-dînée se passa avec Mme de La Troche à FAi-senal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me remit dans les premiers transports, et ce soir j'achèverai celle-ci chez M. de Coulanges, où j'apprendi'ai des nouvelles ; car, pour moi, voilà ce que je sais, avec les douleurs de tous ceux que vous avez laissés ici ; toute ma lettre serait pleine de compliments, si je voulais.

A LA MEME

A Paris, lundi 9 février 1671.

Je reçois vos lettres, comme vous avez reçu ma bague ; je fonds en larmes en les hsant ; il semble que mon cœui* veuille se fendre par la moitié ; on croirait que vous m'écrivez des injures ou que vous êtes malade, ou qu'il vous est arrivé quelque accident, et c'est tout le contraire; vous m'aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse, et, lorsque j'apprends tout cela, qui est justement tout ce qui me peut être le plus agréable, voilà l'état où je suis. Vous vous amusez donc à penser à mo-i, vous en parlez, et vous aimez mieux m'écrii'e vos sentiments que vous n'aimez à me les dire. De quelque façon qu'ils me viennent, ils sont reçus avec une sensibihté qui n'est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites

== Mï: KE ET FIELE == IH

sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse ; mais, si vous songez à moi, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous : c'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle.; c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son devoir. Rien ne me donne de distraction ; je vois 03 carrosse qui avance toujours et qui n'approchera jamais de moi : je suis toujours dans les grands chemins ; il me semble que j'ai quelcpiefois peur que ce carrosse ne verse ; les pluies cjuMl fait depuis trois jours me mettent au désespoir ; le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une carte devant mes yeux;*je sais tous les lieux où vous couchez : vous êtes ce soir à Nevers ; vous serez chmanche à Lyon, où vous rece\T.'ez cette lettre. Je n'ai pu vous écrire qu'à Mouhns par Mme de Guénégaud. Je n'ai reçu que deux de vos lettres ; peut-être cpie la troisième ^àendl•a ; c'est la seule consolation que je souhaite ; pour d'autres, je n'en cherche pas. Je suis entièrement incapable de voii' beaucoup de monde ensemble ; cela viendra peut-être, mais il n'en est pas c^uestion encore. Les duchesses de Verneuil (1) et d'iVi'pajon me veulent réjouir, je les en ai remerciées ; je n'ai jamais vu de si belles âmes qu'il y en a dans ce pays-ci. Je fus samedi tout le jour chez Mme de Villars (2) à parler de vous et à plem'er ; elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus au sermon de M. d'Agen (3) et au salut, et chez ]\Ime de Puisieux, et chez Mme du Puy-du-Fou, qui vous fait mille amitiés. Si vous a\iez un petit manteau fourré, elle aurait l'esprit en repos. Aujourd'hui je m'en vais souper au faubourg, tête à tête (4). Voilà les fêtes de mon carnaval. Je fais tous les jours dire une messe pour vous : c'est une dévotion qui n'est pas chimérique. Je n'ai vu

(1) La duchesse de Verneuil était fille du cliancelier Séguier.

(2) Marie Gigault de Bellefonds, îuarquise de Villars, mère du maréchal duc de ce nom.

(3) Claude Joli, célèbre prédicateur, évêque d'Agen.

(4) Avec Mme de La Fayette, rue de Vaugirard, \4s-à-vis le petit Luxembouro:.

Adhémar (1) qu'un moment ; je m'en vais lui écrire pour le remercier de son lit ; je lui en suis plus obligée que vous. Si vous voulez me faire un véritable plaisir, ayez soin de votre santé ; dormez dans ce joli petit lit, mangez du potage, et servez-vous de tout le courage qui me manque. Continuez à m' écrire. Tout ce que vous avez laissé d'amitiés ici est augmenté : je ne finirais point à vous faire des compliments et à vous dire l'inquiétude où l'on est de votre santé.

Mlle d'Harcourt fut mariée avant -hier ; il y eut un gTand souper maigTC à toute la famille : hier un gTand bal et un grand souper au roi, à la reine, à toutes les dames parées : c'était une des plus belles fêtes qu'on puisse voir.

Mme d'Heudicourt est partie avec un désespoir inconcevable, ayant perdu toutes ses amies, convaincue de tout ce que Mme Scarron avait toujours défendu, et de. toutes les trahisons du monde. Mandez-moi quand vous aurez reçu mes lettres. Je fermerai tantôt celle-ci.

Lundi au soir.

Avant que d'aller au faubourg, je fais mon paquet, et je l'adresse à M. l'intendant à Lyon. La distinction de vos lettres m'a charmée : hélas ! je la méritais bien par la distinction de mon amitié pour vous...

Je veux voir le paysan de Sully, qui m'apporta hier votre lettre ; je lui donnerai de quoi boire : je le trouve bien heureux de vous avoir vue.

Eh, ma pauvre fille ! eh, mon Dieu ! a-t-on bien du soin de vous? Il ne faut jamais vous croire sur votre santé. Adieu, ma

(1) Joseph-Adhémar de Monteil, frère de M. de Grignan, connu d'abord sous le nom d' Adhémar, fut appelé le chevalier de Grignan après la mort de Charles-Phihppe d' Adhémar, son frère, arrivée le 7 février 1672 ; et, s'étant marié dans la suite avec N... d'Oraison, il reprit le nom de comte d' Adhémar.

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