CHAPITRE III
La jeune veuve n'en voulait rien entendre ; elle avait passé par de trop rudes épreuves. Elle voulait désormais ne ^dvre que pour ses enfants et pour l'amitié ; elle avait raison. De sa vie, si douloureusement tronquée, elle allait faii'e un chef-d'œmTe. Mais, autour d'elle, on ne pouvait croii-e à une résolution alors insolite.
Vers la fin de fémer, elle alla aux Rochers, pour passer tout l'été dans les bois avec sa grande doulem-; mais à la Toussaint elle revint à Paris et se remit sous la tutelle de l'abbé de Coulanges. La rentrée de la cour avait mis enfin un terme aux troubles de la Fronde ; et il est assez natm-el qu'au sortii' d'une période toute dominée par l'influence romantique des femmes, on ait abordé une époque élégante et mondaine, véritable renaissance de la société polie. C'était le cadi'e qu'il fallait à la nouvelle existence de Mme de Sévigné, qui fit alors sa rentrée dans le monde.
La Gazette du 19 novembre 1651 annonce son retour à Paris :
Sévigné, veuve, jeune et belle Comme une chaste tourterelle, Ayant d'un cœur triste et mai'ri Lamenté monsieur son mari,
MADAME DE SEVIGNE. — GHAP, III
Est de retour de la campagne, (C'est-à-dire de la Bretagne), Et, malgré ses sombres atom's Qui semblent ternir ses beaux jours, Veut augmenter dans nos ruelles L'agTéable nombre des belles.
Mme de Sévigné avait l'habitude, en allant aux Eochers comme au voyage de retour, d'arrêter une étape au château angevin du chevalier Renaud de Sévigné. C'était un cousin de son mari, ou plutôt son oncle à la mode de Bretagne. La politique avait rapproché les deux parents ; tous deux étaient de la Fronde, et du parti le plus passionné 'pour le coadjuteur, comme on appelait alors le futur cardinal de Retz. Le chevalier de Sévigné avait eu le malheur de commander le régiment de Corinthe, sorte de milice bourgeoise ou garde nationale, qui sortait ordinairement en escarmouche de Paris, toute pimpante de plumes et de rubans, mais qui toujours y rentrait battue et penaude. Le jour où deux cents hommes de l'armée royale mkent en fuite éperdue le régiment entier des Corinthiens, le chevalier, au moins, était laissé pom' mort. C'est peut-être ce jour-là, en perdant tout son sang dans un fossé, que, pour la première fois, il comprit le néant de la gloire humaine. Rendu à la vie, il voulait plutôt tâter de l'amour ; et puis il s'éprit de la religion.
C'est en 1650 — quelques mois avant la mort de son cousin le marquis — qu'il se maria, à quarante ans, avec une certaine Mme de la Vergue, veuve, de petite naissance, assez légère, et fort intéressée (à ce qu'on nous assure).
mais belle, et nantie déjà d'une fille fort jolie, allant sur ses seize ans, jVIUe Marie-Magdeleine de la Vergue. Nous ne savons pas ce que pensait la marquise de sa nouvelle cousine, mais elle se prit d'une vive affection pom' la jeune fille ; c'était bien plus qu'une cousine, c'était une de ces rares amies qui se mêlent à nous par une affinité de natm'e. Et les Lettres françaises ne connaissent pas de plus jolie légende que l'étroite Jiaison qui unit, toute leur vie durant, Mme de Sé\âgné à celle qui allait devenir' Mme de La Fayette.
A Paris, les liens se nouèrent intimement entre la jeune veuve et la jeune fille. Les enfants de la marquise étaient encore tout petits ; elle n'avait personne sur qui reporter l'exubérante tendi'esse de son cœur. Elle s'éprit de cette petite pv^rsonne de seize ans qui possédait tout ce qui manquait à elle-même : un goût très piu-, une élégance natm'elle, une discrétion à toute épreuve, beaucoup de discernement, une diplomatie instinctive et ce grand air (« beaucoup d'air de ]\Ime de Lesdiguières », affir^me le cardinal de Ketz) que la natm-e prodigue pai'fois aux simples demoiselles à peine anoblies, en le refusant à d'authentiques Rabutin. Encore plus par l'allure que par les traits, Marie de la Vergue était formée pour plaire : les bras, les mains, les pieds, étaient la perfection même ; la taille souple et déliée, le som'ii'e plaintif et exquis. En tout ce qu'elle faisait, il y avait quelque chose de retenu qui en augmentait ^la grâce. Un peu de langueiu' ajoutait de l'attrait à sa pureté presque austère de perce-neige ; et, sous ses dehors délicats, elle gardait un sens très juste et une sincérité sans aucune défaillance. La marquise, bonne et brusque, admirait tant de finesse. Pour son génie libre et généreux, cette sensibilité discrète et profonde était une merveille. L'une
26 MADAME DK SEYIGNE — CHAP. IIl
nous paraît comme une fontaine jaillissante au soleil, toutes ses eaux irisées de lumière ; et Fautre, comme une source qui dort au fond des bois ; une secrète parenté les unissait : comme si l'une et T autre tirait sa nature de la même couche d'eaux souterraines.
Elles se voyaient presque tous les jours ; elles étudiaient ensemble l'italien, le latin. Elles ement le même maître, l'illustre Ménage, car Ménage était encore illustre, il n'était pas encore ridicule. L' « homme vêtu de noii' qui parle d'un ton doux )) ne s'était pas encore fait présenter dans le salon de Philaminte. C'était un savant de quarante ans qui venait de donner au monde un livre important sur les origines de la langue française. Un protégé du futur cardinal de Ketz, il avait cent occasions de rencontrer la famille de Sévigné dont l'orbite avait pour centre le coadjutem\ Boileau n'avait pas encore vingt ans : Ménage était un petit Boileau avant Boileau. On l'écoutait avec déférence ; et il aimait assez à faire la leçon, assis entre ses deux élèves, — « Henriette » de Sévigné et « Armande » de la Vergue, — dans quelque salon élégant et docte, mitoyen entre l'Hôtel de Rambouillet et Port-Royal, où Ton ne craignait pas encore de se servn, à titre d'éloge, du nom de précieuse.
Ménage ne tardait pas à devenir amoureux de ses deux élèves, mais c'était la sensible Ai'mande qui l'emportait. Mme de Sévigné avait certaines brusqueries, certaines boutades, qui offensaient le philologue nascible et vaniteux :
Enfui ma colère éclate... Je veux l'oublier, l'ingrate Qui se moque de mes pleurs...
L'orgueilleuse, la cruelle, Oui, je la veux oublier, La tigresse au cœur d'acier !
Et la tigTesse de rii*e de plus belle, en s'écriant : « Vous lie me fîtes cette querelle d'Allemand que pour vous donner tout entier à Mlle de la Vergne ! » Un autre jour (c'est cette mauvaise langue de Bussy qui nous rapporte l'anecdote), Ménage se trouvant en visite chez la marquise au moment où elle voulait sortii- pom- faii'e des emplettes, Mme de Sévigné, le plus simplement du monde, dit à son maître de monter avec elle dans son carrosse : elle voulait le jeter chez lui. Mais le pau^TC homme se fâcha tout rouge de se voh- traiter en vieil ami qui ne the pas à conséquence, et lui demanda si elle le méprisait au point de croh'e qu'on ne pouvait rien dire d'elle et de lui ?
— Mettez-vous dans mon carrosse, monsieur, cria-t-elle. Montez ^dte ! Si vous me fâchez, je vous irai voir chez vous !
Sans doute, ce pédant aigi'elet de quarante ans ne parut pas plus dangereux à la marquise que l'homme aux rubans verts à Célimène. La jeune veuve et la jeune fille partageaient en riant le ciûte irascible qu'il leur vouait. Mlle de la Vergne ne devait se marier qu'à ^dngt-deux ans : ce mariage, qui ramenait en Auvergne au pays de M. de La Fayette, devait l'éloigner pendant peu de temps de sa grande amie ; assez \ite, elle reprit le chemin de Paris. Son mari compta pour si peu dans sa vie que, jusqu'à ces dernières années, on l'a crue veuve. Ce sont les recherches du comte d'Haussonville qui ont afîirmé l'existence pro^ longée de M. de La Fayette ; mais, s'il n'était pas tout à fait un disparu, ce gentilhomme campagnard fidèle à ses terres était du moins un éternel absent. Et Mme de La Fayette reprit avec Mme de Sé^dgné l'étroite liaison de j\ille de la Vergne. « Vous êtes naturellement tendi'e et passionnée, » écrivait -elle en 1659 dans le portrait de
Mme de Sé^âgné qu'elle fit sous le nom d'un inconnu, « mais à la honte de notre sexe (elle écrit dans le caractère d'un homme), cette tendresse vous a été inutile, et vous l'avez renfermée dans le vôtre en le donnant à ]\Ime de La Fayette. » Et lorsque, plus de trente ans plus tard, elle mourra, sa dernière parole sera pour Mme de Sé^igné, « la créatme du monde qu'elle avait le plus véritablement aimée ».
Si la marquise gardait sa meilleure tendresse pour son amie (qui n'admettait de préférence que pour Mlle de Sévigné), elle avait néanmoins de beaux restes pour tout son entourage.
Vous êtes la plus ci\ile et la plus obhgeante personne qui ait jamais été (reprend le « Portrait »), et par un air hbre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples compliments de bienséance paraissent, en votre bouche, des protestations d'amitié ; et tous les gens qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils puissent se dire à eux-mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre.
Ce sont là des dispositions bien dangereuses pom' une veuve de vingt-cinq ans, charmante et fort enjouée, très belle, dont le « teint a une beauté et une fleur incomparable )), et qui montre volontiers ses jolies dents dans un rire aussi spirituel que libre.
Votre esprit pare et embelht si fort votre personne qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi charmante lorsque vous êtes animée, dans une conversation d'où la contrainte est bannie...
Votre présence aiigmeute les divertissemeiitf^, et les divertissements auonientent votre beauté.
C'est là, un petit peu, — avouons-le — le portrait de Céliinène. Une autre description de ]\Iine de Sé^dgné, par ]\Ille de Scudéry, parut dans le roman de Œlie vers les mêmes temps (exactement, en 1654) et ne fait qu'augmenter la ressemblance.
La princesse Clarinte a les yeux bleus et pleins de feu. Elle danse merveilleusement et ra\it les yeux et le cœur ; sa voix est douce, juste et charmante, et elle chante d'une manière passionnée. Elle a appris la langue italienne et chante certaines petites chansons qui lui plaisent plus que celles de son pays, parce qu'elles sont plus passionnées.
Mais la romancière se hâte de nous rassm'er sur la vertu de cette belle princesse :
Elle agit avec une telle conduite que la médisance a toujom's respecté sa vertu et ne l'a pas fait soupçonner de la moindre galanterie quoiqu'elle soit la plus galante personne du monde. Aussi, dit-elle en riant qu'elle n'a jamais été amoureuse que de sa propre gloire (réputation) et qu'elle Faime jusqu'à la jalousie... Quand il le faut, elle se passe du monde et de la cour, et se divertit à la campagne avec autant de tranquillité que si elle était .née dans les bois.
Mme de Sévigné, jeune 'veuve charmante, avait dans ce Paris qui renaissait sm' les ruines de la Fronde, ce qu'on appellera un peu plus tard « un salon ». Ce n'est pas l'Hôtel de Kambouillet, ce n'est pas le bureau d'esprit d'une Mme de Sablé, ni le salon politique d'une duchesse de Longueville. C'est la retraite d'une jeune femme, entourée d'amis, dont la vertu sincère et les sentiments religieux
30 MADAME DE SÉVIGNÉ. — CHAP. lll
s'accommodent d'une grande indulgence pour autrui, qui est scrupuleuse dans sa conduite, mais très libre en son langage, assez coquette et d'autant plus qu'elle se sait fort bien gardée. ÙN^' avait-elle pas auprès d'elle cet excellent chien de guet, l'abbé de Coulanges? Lui ne s'inquiétait guère de la riante coquetterie de sa jolie nièce, ni de sa joie à se voir le point de mii'e d'une petite corn* d'amoureux. Il avait raison, le brave homme, de se fier à l'heureux équilibre d'une imagination libre et passionnée et d'un tempérament fort raisonnable. Il voyait aussi que les meilleures amies de la marquise étaient des femmes aussi vertueuses qu'elle : Mlle de la Vergue, Mme de Lavardin et sa cousine Mme de Sanzei. Cette coquette était un peu janséniste. Elle riait trop, et puis elle priait trop, pour donner grand espok cà ses adorateurs.
Le plus dangereux de ceux-là était encore Bussy-Rabutin. Après une fort longue absence, vers la Noël de 1652, il était rentré à Paris ; il y trouva sa cousine, et tous deux y passèrent Thiver radieux qui suivit l'apaisement de la Fronde : festins, spectacles et fêtes se succédaient sans interruption. La nécessité de divertir un jeune roi, le dénouement d'une guerre civile qui, pendant cinq ans, avait déchiré la France, le besoin de refahe une cour et une société depuis trop longtemps en détresse, mkent à la mode une gaieté effrénée, et l'on s'amusa fort à Paris. L'une des plus belles de ces fêtes était celle que Bussy donna pour sa cousine en 1653.
Je la voyais tous les jours (dii-il), je lui écrivais, je lui pai'lais d'amour, eu riant... De temps en temps, nous a\ion^ de petites brouilleries, qui s'accommodaient, mais qui laissaient dans mon cœur, et je crois dans le sien, des semences de division.
L'A.MITIÉ 31
Co que Bussy reprochait surtout à sa cousine, c'était « ses inégalités » : avec elle, on ne savait jamais sur quel pied danser. Un jour, elle refusait avec hauteur une partie de promenade avec plusieurs amis ; et le lendemain, elle s'en allait avec l'un d'eux en tête à tête. A peine rentrée d'un bal, on la voit se rendi'e au sermon ; on ne sait jamais si l'on va trouver en face de soi une janséniste, une précieuse ou bien Célimène. Ce sont surtout ces amies, cette famille, omniprésentes qui exaspèrent le comte de Bussy : « Elle s'est faite amie de quatre ou cinq prudes avec lesquelles elle va en tous les lieux du monde. » Et, dans ses lettres, il l'accuse d'être prude elle-même : « Aussi prude que vous êtes ! »
Vous vous amusez après la vertu comme si c'était une chose solide, et vous méprisez la richesse comme si vous ne pouviez jamais en manquer. îse savez-vous pas ce que disait le vieux secrétaire, homme d'une gTande expérience et du meilleur sens du monde : «• Que les gens d'honneur n'avaient point de chausses? » xsous vous verrons un jour regretter le temps que vous aurez perdu ; nous vous verrons repentir d'avoir mal employé votre jeunesse, et d'avoir voulu, avec tant de peine, acquérir et conserver une réputation qu"un médisant peut vous ôter, et qui dépend plus de la fortune que de votre conduite.
Ce médisant nous allons bientôt le rencontrer.
Mme de Sévigné s'était attiré cette mercuriale, où perce une admii'ation à peine déguisée, pom- avok découragé avec mille sourires le prince de Condé et le surintendant Fouquet, deux soupirants pour le mauvais motif, qui trouvaient peu de cruelles à la couio Elle riait de ces sermons à rebom's du grand cousin. Elle lui écrivait
en retour une belle longue lettre « toute franche et toute signée, qui faisait honte à tous les poulets )>. Bussy n'était pas de cet avis ; il aurait préféré un billet doux : « Ce sont des beautés différentes, vos lettres ont leurs grâces, et les poulets les leurs ; mais, pour vous parler franchement, si l'on pouvait avoir de vos poulets, madame, on ne ferait pas tant de cas de vos lettres. » Le jour où il va un peu trop loin dans le sens des poulets, sa belle cousine lui fait savoir, avec une feinte ingénuité, qu'elle fait lù*e ses lettres à sa respectable tante. Bussy était à la fois dépité, contrarié et prodigieusement amusé. Elle avait de la défense, la jeune marquise ! Elle était cent fois plus jalouse d'ellemême que tous ces Cerbères d'oncles, qui, «jalousie à part», étaient d'assez honnêtes gens. Et Bussy se tire d'affah'e en écrivant deux lettres, fort badines et spirituelles, l'une à la nièce et l'autre à la-tante.
Les cousins, à ce moment-là, sont encore les meilleurs amis du monde. Si Bussy va à la guerre, Mme de Sévigné avoue avoir la larme à l'œil ; s'il se fait saigner, sa cousine prétend avoir mal à son bras. Et puis arrive un héritage qui vient tout gâter. L'évêque de Châlons, leur grand-oncle, meurt, et, dans son héritage, chacun des deux cousins est inscrit pour une somme de dix mille écus. Mme de Sévigné pensait employer ce beau legs à l'achat d'une terre voisine de son château de Bourbilly, en Bourgogne, mais elle n'avait pas encore vu la couleur de son argent lorsque Bussy la pria de lui en prêter une quinzaine de mille francs, dont il avait besoin pour équiper son régiment. Elle le lui promit de grand cœur, pensant du jour au lendemain toucher sa part dans cette succession. Mais les gens de loi sont ckconspects et lents dans leurs affaires, et il fallait bien des
foniialités, dont Tal^be do roidano^os n'était pas hommo h en omettre la moindre. Il vonlait nne substitution en règio et, avant de rien entendre, envoya en Bourgogne un conmiis pour prendre des renseignements. C'étaient là les façons prudentes de la ro])e, plutôt que la générosité franche de l'épée ; et Bussy, pour qui la chose pressait, se fâcha tout rouge en s'écriant que sa cousine ne cherchait qu'un prétexte pour l'éconduh-e. La guen-e était déjà commencée, l'armée devant Dunkerque, et Bussy devait du jour au -lendemain rejoindre son poste. H se crut abandonné, dans une affaire d'honneur, par la seule personne de sa race qu'il aimât au monde. Il emprunta la somme en hâte à sa maîtresse, Mme de Montglas, partit de Paris et arriva juste à temps pour prendre part à cette glorieuse bataille des Dunes, un des beaux triomphes de Turenne, où l'armée de l'Espagne fut détruite (14 juin 1658). Quand il pensait que, s'il s'était fié à sa seule cousine, il aurait pu manquer ce combat-là, Bussy était bien près de haïi' ]\Ime de Sévigné. Il ne se rappelait pas sa condition de veuve, ruinée par un mari dissipateur, mère en tutelle de deux enfants mineurs. Il avait mille fois tort, et pourtant on. comprend la rancune du soldat, comme on comprend aussi la prudence d'un abbé de Coulanges, en train de .tii-er sa nièce des abîmes où l'avait laissée M. de Sévigné. Quant à la marquise, lorsque dix ans plus tard elle voulait éclaircir toute cette affaire .avec son cousin, elle affirme ne rien comprendre du tout à sa colère :
Où diantre vouhez-vous que je trouvasse douze ou quinze mille francs? Les avais-je dans ma cassette? Les trouve-t-on dans la bourse de ses amis? ^e m'allez-vous pas dire qu'ils étaient dans celle du surintendant (Fouquet)? Je n'y ai jamais rien voulu chercher ni trouver. Et, à moins donc que l'abbé de
Madame de Sévic.né. 2
34 MADAME DE SEVIGNE. — CIIAP. III
Coulanges ne m'eût cautionnée, je n'aïu'ais pas trouvé un quart d'écu. Pour moi, je fus au désespoir de n'avoir pu vous faire ce plaisir. (18 août 1668.)
Voilà ce qu'elle lui disait, fort raisonnablement, dix ans plus tard ; mais, sm' l'hem-e, le capitaine outragé, qui avait failli manquer à son devoir à cause de la légèreté d'une femme, ne voulait rien entendi*e. La brouille était complète et la vengeance prête. Bussy, avec des sentiments vifs et violents, avait une assez \dlaine âme, excessive en tout^ pleine de jactance, de vanterie, d'amour-propre ; chez lui le sentiment de l'honneur primait tout, mais c'était un sentiment \dndicatif et plein d'amertume. La vengeance était un plat qu'il aimait froid ou chaud, mais surtout à la sauce piquante. Dans un livre inconcevable qu'il fit pour amuser sa maîtresse, il écrivit, à la mode du temps, un portrait de cette aimable cousine qu'il avait tant flattée et tant courtisée pendant plus de huit ans ; un reste d'amomne servait qu'à rendre la charge plus vive. C'est un portrait cruel, mais d'un trait si léger, si brillant qu'il est impossible de ne point en sourire. Comme presque tous ces portraits, qui étaient bien la grande manie littéraire et mondaine de l'époque, Tou^vi'age de Bussy n'était pas destiné au public; il devait couru* sous le manteau de boudoir en boudoh' et du salon de Mme de Monglas à la chambre bleue d'Ai'thémise ; mais, par l'imprudence d'une certaine Mme de La Baume, il fut imprimé tout vif ; on se l'arracha. Mme de Sévigné en fut d'autant plus outrée, que, sur l'assurance de Bussy qu'il avait supprimé l'affreuse caricatm-e, elle venait justement de se raccommoder avec lui. Et voilà son portrait entre les mains de tout le monde ; la voilà non seulement laide, mais avare et ingrate ! Quelques traits
LA.MITIE 33
suffiront pour montrer le caractère caustique et l'ailleur de cette insulte étincelante :
Mme de Sévigué est inégale jusqiraiix prunelles des yeux et jusqu'aux paupières. Elle a les yeux de différentes couleurs et, les yeux étant les miroirs de l'âme, ces inégalités sont comme un avis que la nature donne à ceux qui rapprochent de ne pas faire un grand fondement sur son amitié.
Je n'ai jamais \t.i deux personnes s'accorder à son sujet, et c'est la définir en peu de mots pai'ce qu'elle est inégale, et qu'une seule personne n'est pas assez longtemps bien avec elle pour remarquer le changement de son humeur, mais moi, qui l'ai toujours vue depuis l'enfance, je vais vous faire un fidèle rapport...
Mne de Sévigné a, d'ordinaire, le plus beau teint du monde, les yeux petits et brillants, la bouche plate mais de belle couleur, le, front avancé, le nez seul semblable à soi, ni long, ni petit, carré par le bout ; et tout cela, qui en détail n'est pas beau, est, à tout prendre, assez agTéable. Elle a la taille belle, sans avoir bon air, les bras et les mains mal taillés ; elle aies cheveux blonds, déhés et épais. Elle a bien dansé, a l'oreille encore juste ; elle a la voix agréable, elle sait un peu chanter. Voilà, pour le dehors, à peu près comme elle est faite.
n n'y a point de femme qui ait plus d'esprit qu'elle, et fort peu qui en aient autant ; sa manière est divertissante ; il y en a qui disent que, poiu" une femme de quahté, son caractère est un peu trop badin... Avec tant de feu, il n'est pas étrange que le discernement soit médiocre...
La plus gi'ande mai'que d'esprit qu'on lui peut donner, c'est d'avoir de l'admiration pour elle. EUe aime l'encens ; eUe aime d'être aimée et pour cela elle sème afin de recueillir, elle donne de la louange pour en recevoir. Elle aime généralement tous les hommes, tout lui est bon, depuis le manteau royal jusqu'à la soutane, depuis le sceptre jusqu'à l'écritoire.
Elle est d'un tempérament froid, au moins si on en croit feu son mari. Aussi lui avait-il l'obhoation de sa vertu. Toute sa
chaleur est à l'esprit... Pour eu parler frauchemeut, je crois que son mari s'est tiré d'affaire devant les hommes, — mais je le tiens un sot devant Dieu.
En somme, avec beaucoup d'imagination elle a peu de cœur, et c'est pom'cela, sans doute, qu'elle promet monts et merveilles et donne fort peu. Son amitié ne délie pas les cordons de sa bourse : et voici que l'odieuse accusation se précise :
H y a des gens qui ne mettent que les choses saintes pour bornes à leur amitié, et qui feraient tout pour leurs amis à la réserve d'offenser Dieu. Ces gens-là s'appellent amis jusques aux autels. L'amitié de Mme de Sévigné a d'autres limites : cette belle n'est amie que jusqu'à la bourse. Il n'y a qu'elle de joHe femuie au monde qui se soit déshonorée par l'ingratitude.
C'est cette phrase que Mme de Sévigné n'a jamais pu tout à fait pardonner — cela et l'imputation des paupières bigarrées ^ et je ne sais laquelle des deux offenses lid a fait le plus de peine! Bussy lui-même devait plus tard avouer que, de toutes les bêtises de sa jeunesse, ce mauvais libelle lui plaisait le moins :
Je ne saurais assez me condanuier eu cette rencontre, ni avoir assez de regret d'avoir offensé la plus jolie fenune de France, ma proche parente, que j'avais toujours fort aimée, et de l'amitié de laquelle je ne pouvais pas douter. C'est une tache à ma vie que j'essayai véritablement de laver quand on arrêta le surintendant Fouquet, en prenant hautement le parti de la marquise.
^\\\\v de Sévigné, de son côté, faisait sans doute ses réflexions, quoiqu'elle ne fût pas femme à l'avouer dans
la circonstance. L'amour de la réputation, qu'elle avait à l'excès, peut devenir, dans une noble nature, la ferme intention de se perfectionner. C'était le cas de la marcpiise. Si, en hésitant naguère à se risquer pour un Eabutin, elle s'était peut-être montrée un peu par trop Coulanges, jamais plus on ne pourra lui reprocher de ne point s'élancer au secours d'un ami malheureux. Et un jour le duc de La Kochefoucauld nous dka d'elle « qu'elle contentait son idée de l'amitié avec toutes ses ckconstances et dépendances )). Ketz, Fouquet, Pomponne, x\i'nauld, Bussy luimême, auraient pu en dire autant.