‹ Mmme de SévignéChapitre 5 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A l'âge de dix-huit ans, Marie de Rabutin-Chantal se maria avec le marquis de Sé^dgllé, ou Sé\igiiy, car c'est de cette façon qu'au dix-septième siècle on pai'aît avoir prononcé ce nom.

C'était en quelque sorte un mariage politique. L'impopularité, les malversations de Mazaiin préparaient déjà la Fronde, et dans les milieux parlementaires comme dans le monde féodal, on faisait bien des projets de réforme, qui ne devaient éclater que plusiem's années plus tai'd. En attendant les événements, on voyait déjà l'homme qui devait y jouer le principal rôle : c'était Paul de Gon(Ji, archevêque de Corinthe, le nouveau coadjuteur de l'archevêque de Paris, que nous connaissons mieux sous le titre de cardinal de Retz. Ce Julien Sorel de l'Église était fort jeune encore, il avait trente ans en 1644, au moment du mariage de ]\flle de Chantai. Nature éclatante, violente, ambitieuse, il avait tout fait pour ne pas entrer dans les ordres, mais, puisque les exigences d'une gi'ande famille l'y forçaient, il voulait tout au moins être prince de l'Église. H avait, de son propre aveu, l'âme la moins ecclésiastique qui fût dans l'univers; comme prêtre il ne comprenait que Richelieu ou Mazarin ; il comptait bien être leiu" successem". Moins Italien que ce dernier, le Flo-

rentin en lui était croisé de Breton ; et, au milieu de ses vices et de ses désordi'es, il conservait tout le rêve de l'un et tout l'idéalisme de l'autre. Il existait en lui un sens de la grandeur qui attii'ait, qui éblouissait ; surtout il était sincère. H se voyait tel qu'il était, sensuel, léger, constamment amoureux, follement ambitieux, né pour la cabale, la domination, les amours, la lutte. Tel quel, il séduisait. Louis XIII, à son lit de mort, le nomma coadjutem' ; il se lança dans la politique et dans la religion.

Il fit fureur dans ce monde, un peu janséniste déjà, si respectable, si soucieux des affaii-es publiques, où se mouvaient les Coulanges. On allait écouter avec ferveur les beaux sermons du coadjuteur : c'était un Bossuet qui parlait avant Bossuet, un précursem" de Pascal. Il créait une langue nouvelle. Il convertissait les protestants. On aurait dit une grande âme tourmentée, frémissante, remplie d'orages, et ce n'était qu'un ambitieux. Une page de ses Mlmoires Féclaire d'une vive lumière et se rapporte à cette époque :

Je n'ignorais pas de quelle nécessité est la règle des mœurs à un évêque ; je sentais que le désordre scandaleux de celles de mon oncle (l'archevêque de Paris) me l'imposait encore plus étroite et plus indispensable qu'aux autres ; et je sentais en même temps que je n'en étais pas capable, et que tous les obstacles de conscience et de gloire que j'opposais au dérèglement ne seraient que des digues fort mal assurées. Je pris, après six jours de réflexion, le parti de faire le mal par dessein, — ce qui est, sans comparaison, le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant le monde... Je pris une ferme résolution de remplir exactement tous les devoirs de ma profession et d'être aussi homme de bien pour le salut des autres que je pouvais être méchant pour moi-même.

Rappelons à son excuse la rigueur du ces grandes familles féodales de l'ancienne France c[ui ne conservaient leur maîtrise que par un procédé analogue à celui dont se servent nos jardiniers pour produii'e leurs clirysantliémes magnifiques et solitaii'es ; ils sacrifient une douzaine de boutons à un épanouissement unique. Les filles au couvent, les cadets dans les ordres, disaient ces vieux nobles, pour que le nom resplendisse dans une gloire souveraine. De là, bien des vocations contraintes et forcées ; nous en verrons d'autres.

Paid de Gondi, du moins, se servait de son feint amour de Dieu pour assurer Favancement d'une assez noble passion. Il avait de la liberté un sens tout florentin, — remuant, factieux, plein d'intrigues, mais parfaitement sincère-et prescjue ii'résistible : ce grand romantique avant la lettre était un des premiers Français à comprendi'e le Tiers- État.

Aux « intellectuels » du Paris de 1643, lors de son avènement à l'archevêché comme coadjutem', il parut l'homme de Dieu, le maître de l'heure. Tout Port- Royal donna dans le panneau. Le grand Arnauld crut ce mauvais berger le bon pasteiu-, et là où il se trompait on peut excuser l'égarement d'un abbé de Coulanges.

C'est, sans doute, sa parenté avec le coadjutem* — idole des parlementaii-es — qui recommandait Henri de Sé^dgné à l'excellent ecclésiastique. La tante du jeune archevêque avait épousé Lancelot de Vassé ; leur fille dennt la mère de Sé^igné ; Retz était donc son oncle à la mode de Bretagne. Au moment de son mariage en 1644, le marquis était un garçon de ^ingt ans, gaillard et goguenard, jeune, beau, bien fait. La famille était d'ancienne noblesse, alhée aux meilleurs noms de Bretagne, comptant plus de trois

cent cinquante ans de chevalerie, par-dessns le marché assez riche. La mère était pieuse, encline au jansénisme ; le fils, il est ^Tai, paraissait assez mauvais sujet, mais il faut jeter sa gourme. Les conditions du bonheur semblaient y être ; le mariage pouvait plaire à un homme d'église à tempérament de notaire ; et sans doute Mlle de Chantai n'avait guère de peine à s'éprendre de son fiancé. Le mariage n'était pas malheureux dans ses commencements. Sévigné emmena sa jeune femme en Bretagne, à ce château des Rochers qu'elle devait tant aimer, qu'elle devait tant embellir, par la suite ; et le jeune ménage y resta si longtemps que leurs amis de Paris se récrièrent. Bussy, avec Lenet, l'infatigable chronicpieur, leur adressa une épître aimablement impertinente :

Salut à vous, gens de campagne, A vous, immeubles de Bretagne, Attachés à votre maison Au delà de toute raison !

Salut à tous deux, quoiqu'indigues De nos saluts et de ces hgnes.

Mais un vieux reste d'amitié Nous fait avoir de vous pitié.

Voyant le plus beau de votre âge Se passer dans votre village.

Bs revinrent cependant à Paris en 1646 pour la naissance de leur fille Françoise-Marguerite ; deux ans plus tard un fils leur naquit aux Rochers. Et puis, peu à peu, le ménage se détraqua.

« Ce Sévigné (nous dit Tallemant des Réaux) n'était pas un honnête homme (nous savons ce que cela veut dire

LE MARQUIS DE SÉVIGNÉ il

au clix-septiome siècle, c'est à peu près l'expression anglaise : 72ot a gentleman). Il ruinait sa femme, qui était une des plus agréables et des plus honnêtes femmes de Paris. >; Et la jeune marquise n'avait rien de la patiente Grisélidis. Elle se plaignait des infidélités de son mari à Bussy-Rabutin ; elle se plaignait à Ménage, le philologue, son maître; et dans une lettre qu'elle écrit à ce dernier, probablement vers 1650, nous lisons :

On a vu deux fois la Chimène à gogo, et je ne sais si c'est pour cela que l'on me fait fort froid ; mais j'ai remarqué une furieuse glace depuis deux joiu^s ; et je crois même que c'est parce qu'on ne me parle point, qu'on ne me dit rien de fâcheux.

La politique, autant que les amours variés du marquis, fixa le ménage à Paris vers l'automne de 164:8 ; bien vite chacun des conjoints y trouva un centre différent; et l'écart s'agrandissait de mois en mois entre le Breton, brutal et dissipé, et sa femme, cocpiette et précieuse. (Vingt ans plus tard elle avouera encore « un petit reste de bel aii' qui me rend précieuse ».) Elle fi'équentait l'hôtel de Rambouillet et lui chez Xinon. Mais ]\Ille de Lenclos n'était pas la seule maîtresse du marquis. « Il aima pai'tout (nous dit Bussy), mais n'aima jamais rien de si aimable que sa femme. » La plus désastreuse de ses passions fut celle que lui insph'a une certaine Mme de Gondran, qu'on appelait « la belle Lolo )>. « Pour moi, j'eusse mieux aimé sa femme », dit Tallemant. Mais c'était sa femme.

Le ménage était en pleine désunion lorsque la Fronde éclata et donna pour quelque temps un intérêt commun à ces époux, dégoûtés l'un de l'autre. Sévigné suivit en i^ormandie le duc de Longue^ille : « Il était goguenard

(nous dit Saiiit-Évremond), il eut riionneur de faii*e rii'e Son Altesse » ; mais il ne se battait pas, car les occupations militaires du duc se bornaient à la distribution des grades dans son armée : Sévigné, pour prix de ses goguettes, se vit décoré du titre de maréchal de bataille. Cependant la jeune marquise était restée à Paris, d'où elle entretenait une correspondance assidue avec son cousin Bussy-Rabutin qui était dans l'autre camp, et qui, avec Condé, se préparait à faire le siège de la capitale. En écrivant à sa belle ennemie, il affirme ne pas savoii' s'il doit envoyer sa lettre par un laquais ou bien par un trompette de guerre :

Il est beau à une femme de vingt ans d'être mêlée dans les affaires d'État. La célèbre Mme de Che^Teusen'a pas commencé de meilleure heure. Pour moi, je vous l'avoue, ma belle cousine, j'aimerais assez à vous faire faire im crime, de quelque nature quïl fût ! Quand je songe que nous étions déjà J'année passée dans des partis différents, et que nous y sommes encore aujourd'hui, quoique nous en ayons changé, je crois que nous jouons aux barres.

La guerre était un chaos d'accidents surprenants que personne ne prenait fort au sérieux. Un jour, c'est Condé jeté au fond d'un cachot ; un autre, c'est Mazarin qui part sur les chemins de l'exil. Le futur cardinal de Retz fut enlevé par un coup de main et jeté à la Bastille. Il faut lire là-dessus ses Mémoires. On vivait en pleine épopée, et Paris semblait quelque cité légendaire de VAstrée. Retz nous décrit l'Hôtel de Ville oii deux jolies duchesses récalcitrantes avaient établi leur quartier général : « Ce mélange d'écharpes bleues, de dames, de cuu'asses, de violons dans la salle, le bruit des tambours et le son des trompettes cpii étaient dans la place, donnèrent un spectacle qui se

voit plus dans les romans qu'ailleurs. » Il y avait do la gaieté dans tout ce tumulte, et de la raison au fond de cette folie, comme d'ordinaire dans les grandes querelles françaises. Aussi cinq ans plus tard, lorsque l'esprit de vertige se dissipa, on trouva d'un côté la royauté grandie et raffermie, et, d'autre part, le Parlement ayant acquis quelques droits. Et Voltaire a raison de dire que ces fous de Français, en plaisantant et en faisant l'amour aux belles, avaient en somme accompli, à peu près en même temps que leurs sérieux voisins d'outre-Manche, la même besogne que ceux-là faisaient, en coupant la tête à leur roi, <( avec un acharnement mélancolique et une fureiu- raisonnée ».

Pendant que Sévigné s'amusait aux jeux de la guerre et de l'amour, son ami Bussy, aussi mauvais sujet que lui, s'efforçait à divertir sa cousine : « J'avais un fort grand accès chez elle, et je voyais les chagiins que son mari lui donnait tous les jours ; elle s'en plaignait à moi bien souvent et me priait de lui faire honte de mille attachements ridicules. » Vamement le perfide Bussy assurait la jeune épouse délaissée que le meilleur moyeu de guém* l'infidéhté d'un mari est de le rendre jaloux. Ni la colère de la jeune femme ni sa coquetterie n'allaient jusque-là. Mais, pendant ses années malheureuses, elle se rapprochait de plus en plus du cousin qui se trouvait être l'intime ami de Sé\âgné, et qui pouvait, pensait-elle, exercer sm' lui un ascendant salutaù'e. Les Sévigné étant aux Kochers, la marquise s'étonne si son cousin ne lui écrit pas régulièrement :

Je vous trouve un plaisant mignon de ne m' avoir pas écrit depuis deux mois ; avez-vous oubhé qui je suis et le rang que je tiens dans la famille? Ah ! ^Taiment, petit cadet, je vous en ferai bien ressouvenir !

Et elle ne paraît pas trop s'effaroucher lorsque le petit cadet (qui a huit ans de plus qu'elle) assiu-e qu'elle « prend une certaine habitude de me gourmander qui a plus l'air de maîtresse que de cousine » :

Je sais que vous êtes chef des aimes et que je dois du respect à cette qualité; mais vous abusez un peu de mes soumissions... Prenez garde à quoi vous vous engagez ; car enfin, quand je me serai une fois bien résolu à sou&ir, je voudrai avoir les douceurs des amants aussi bien que les rudesses.

Et tandis que les deux cousins co quêtaient et flh'taient, en bel esprit et en précieuse, le mari dissipait la fortune de sa femme, chez ]N^inon et chez la belle Lolo. C'était un fameux dissipatem* que Henri de Sévigné, un panier percé ; l'argent coulait à travers ses doigts sans laisser de traces. A la fin, l'abbé de Coulanges se fâcha : une séparation de biens fut jugée nécessaire. Mais aussitôt libre de sa fortune, la généreuse jeune femme en profita pom* offrk cinquante mille écus à son mari. Elle ne fut pas plus aimée pour cela. Le marquis, décidé à se servk des rares cpialités d'ordi'e de sa jeune fenune, en même temps qu'il se mettrait à l'abri de ses pleurs, de ses reproches, prit le parti de s'en faù'e une sorte de régisseuse : il la conduisit aux Rochers en Bretagne, et l'y laissa. « Il faisait état de Vj laisser longtemps )>, continuent les Mémoires de Valentin Conrart, « il avait toujours des galanteries à Paris ; il ne vivait pas bien avec sa femme, quoiqu'elle soit fort jolie et fort aimable ».

Cependant, chez la belle Lolo, Sévigné, toujom's grossier et emporté, s'était pris plus d'une fois de querelle avec ses rivaux ; on disait qu'il devait se battre, et le bruit en courut

jusqu'en Bretagne. Mme de Sé\agné, alarmée, écrivit alors à son mari une lettre toute pleine de tendres inquiétudes, de doux reproches ; et ce message passionné, sur un duel qui n'eut pas lieu, parvint au marquis à peine quatre jours avant une autre rencontre, où il succomba, tué par le chevalier d'Albret. C'était le vendi'edi, 3 février 1651, à midi. Sévigné ne rendit le dernier soupir que le lendemain, regTettant de mourk à vingt-sept ans.

La marquise arriva sur-le-champ de Bretagne, pleurant, jetant les hauts cris. Elle venait d'avoir ^ângt-cinq ans ce jom'-là même. La voilà veuve : veuve d'un jeune mari mort de mort violente, comme sa mère, comme sa grand'mère sainte Chantai : c'était assez la mode dans ces tempslà. Mme de Sé\âgné mena grand deuil de son mauvais mari ; ce n'étaient que des plaintes, des gémissements, des cris. Selon le mot de Loret, elle le « lamenta «. Le voyage était long des Eochers à Paris, et la jeune veuve y arriva après FenteiTement. Il ne resta plus rien sur terre de celui qui fut Henri de Sévigné. Elle n'avait de lui ni portrait, ni cheveux. Le bruit courut que la pamTe jeune femme en demanda à Mme de Gondran, « la belle Lolo », qui se fit un plaisir de satisfake à sa requête et reçut en retour toutes les lettres d'amour, d'une rare indécence, qu'elle avait adi'essées au marquis de Sévigné.

La douleur que la veuve de Sé\dgné ressentit de sa perte fut durable et violente. La marquise s'évanouit la première fois qu'elle re^^t, dans une assemblée mondaine, le chevalier d'Albret. Et, un jour où elle se promenait à Saint-Cloud, comme elle apercevait un de ces faux amis qu'elle rendait responsables de la tragique querelle, elle s'écria : « Voilà l'homme du monde que je hais le plus ! »

Deux ans après le duel, TaUemant, dans un bal, la ^it pâlir et presque défaillir à la vue d'un autre de ces tristes camarades. Bussy, qui avait été au courant de leiu' mauvais ménage, constate avec étonnement la sincère passion de cette douleur. Mais la veuve était à peu près seule à regretter Sé^igné. Quoique beau, jeune, brave et gai, il ne fut pas aimé. C'était un fâcheux, un de ces égoïstes importuns et brouillons qui occupent sans cesse les autres d'eux-mêmes, sans rien voir ni entendre au delà de lem*s propres limites, qui ne cherchent pas à être utiles à leurs amis, ni à les aider, ni à les aimer, ni à les comprendre. Aussi l'oubli se fit promptement sur lui. On disait quïl avait estimé sa jeune femme sans Taimer, et qu'elle l'avait aimé sans pouvoir l'estimer. Et, comme elle avait vingtcinq ans tout juste, on pensait qu'elle serait sans doute plus heureuse dans un autre mariage.

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