‹ Mmme de SévignéChapitre 8 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pour comprendre cette histoire, il faut revenir un peu en arrière, — il faut raconter l'aventure de Fouquet...

Mme de Sévigné, qui aimait tant à se divertii*, avait fait sa rentrée dans le monde au bon moment : c'était la majorité du jeune roi ; c'était son mariage, c'étaient les premières fêtes qu'il donnait pour La Vallière, tout un enchaînement et un enchantement de plaisks qui ne furent interrompus qu'un peu de temps, au printemps de 1661, par la mort de Mazarin.

C'était l'heure qu'attendait avec impatience toute l'ancienne Fronde. Car elle n'était pas morte. Elle guettait sa proie dans l'ombre. Ce n'était plus Gondi qu'elle voulait mettre à la place de Mazarin. Les prisons, l'évasion, l'exil du coadjutem' tenaient loin de la capitale celui que, pendant deux ans, on avait appelé « le maître du pavé de Paris «, et sa vie politique se termina en 1661 par sa démission de l'archevêché. Il n'était guère fait pour un régime d'ordre. Ses fauteurs se ralliaient autour d'un autre Breton, un homme du gouvernement, jNlcolas Fouquet, surintendant

des finances depuis 1653. Rien n'est piquant comme de voir de respectables jansénistes — des Ai'nauld et des Sévigné — adopter pour leur candidat cet être de magnificence et de mauvaises mœurs ; mais quoi ! l'affaire Dreyfus, le boulangisme nous ont montré des alliances aussi saugTenues. Fouquet était alors un homme de quarante ans, de naissance plutôt modeste : le père et le grand-père étaient conseillers du Parlement de Bretagne. C'était le plus haut personnage de France après le jeune roi, peutêtre même avant le roi, dont personne ne soupçonnait encore la secrète grandeur, l'inflexibilité et l'ambition, soigneusement dissimulées.

Autant le roi était charmant de sa personne, autant Fouquet était laid et presque disgracié de la nature, mais d'une élégance de mouvements et d'attitudes, d'un abord noble, libre et gai, d'un agTément de parole à séduire et à subjuguer tout ce quïl rencontrait. Sa belle humeur et ses bonnes fortunes étaient légendah-es à Paris. Sa prodigahté ne l'était guère moins. Son palais et ses jardins de Vaux lui avaient coûté dix-huit millions — plus de cent millions au taux de nos jours ; — le roi n'avait rien qui pût en approcher à Saint-Germain ou à Fontainebleau, car Versailles n'existait pas encore. Saint-Simon, qui a un faible pam* Fouquet, avoue de sa part « un peu trop de galanterie et de splendeur », mais assez des papiers du surintendant nous sont parvenus pom* établh' la folie de ses dépenses.

Ce satrape, ce grand vizù' des Mille et une Xuits, était un homme d'esprit, gTand amateur d'art et de poésie, d"un esprit singiûièrement curieux et ouvert. Depuis longtemps il fréquentait le salon de Mme de Sévigné. C'était un admii'ateur tenace et passionné. « Mandez-moi des nouvelles

de rainour du simntendaiit » (écrit Bussy à sa cousiue en 1655), et elle lui répond :

J'ai toujours avec lui les mêmes précautions et les mêmes craintes. Je crois qu'il se lassera enfin de vouloir recommencer toujours inutilement la même chose.

Et Bussy (cpie les soupii'S chastes du surintendant, qui Fêtait si peu, divertissaient furieusement) assui'e sa cousine que, pom* avoii' opéré pareille métamorphose, elle aurait été sacrée, si elle eût vécu dans l'antiquité, « déesse de quelque chose )). Que nous raconte-t-on d'Omphale et d'Hercule?-

Je connais des princes du sang, des princes étrangers, de grands seignem's façon de princes, de grands capitaines, des gentilshommes, des ministres d'Etat, des magistrats et des pliilosophes, qui fileraient pour vous, si vous les laissiez faire.

Le prince du sang, c'est Condé ; je ne sais quel est le prince étranger ; le grand capitaine, c'est Turenne ; et on voit là le comte de Lude, Pomponne, Corbinelli, tout le salon de Mme de Sévigné ; le grand seigneur « façon de prince », c'est le surintendant. Elle aimait de si beaux hommages ; elle se plaisait ingénument à constater son influence sur ces hommes illustres, qu'elle savait adroitement maintenir au rang d'amis. Son grand art pour cela tenait, sans doute, dans la candeur de sa gaieté. Le surintendant admirait son intelligence et espérait un jour toucher sinon son cœur, du moins son imagination.

Et la marquise le laissait filer à ses pieds, non sans une certaine inquiétude. Elle prenait avec lui, disait-elle, ses ])récautions ; mais elle n'en prenait pas assez. Elle s'était imposé de ne jamais demander au puissant smintendant aucune grâce. Mais un jour elle lui écrivit deux lignes au

sujet de son cousin le marquis de La Trousse, il s'agissait d'aplanir quelque obstacle à son mariage. La lettre plut au surintendant amoureux ; elle était écrite, peut-être, de cette plume un peu trop gauloise, gaillarde et guillerette, dont elle se servait parfois pour ses lettres à Bussy, oii l'on sentait, à la liberté des propos, la jeune femme garçonnière, élevée par des hommes. Et Fouquet mit cette lettre dans sa cassette intime, oii il recueillait ses billets d'amour.

Et puis, au mois de mars 1661, Mazarin mourut. Jusqu'où allait monter le surintendant? H avait dans Paris, et par le monde, à peu près autant d'amis que l'Italien avait eu d'ennemis ouverts ou cachés. Le roi parut se plah'e à sa société. Il travaillait avec lui à mettre de l'ordi'e dans les finances. S'il y voyait de quoi froncer le som'cil, il disait (et jusqu'au mois d'août) que, « si l'on pouvait lui ôter de la tête les femmes et les bâtiments, Fouquet serait capable de grandes choses, mais qu'il fallait prendre garde à son ambition ».

Les femmes et les bâtiments allaient perdre Fouquet, qui avait osé lever les yeux sur « la petite demoiselle de La Vallière » au moment oii le roi en était le plus amoureux, et qui osait inviter Louis XIV à une fête plus que royale à Vaux. Ce n'était qu'une maison de campagne que le smintendant tenait de son père, mais il en avait fait une demeure de rêve, oii tout le monde trouvait ce qu'il aimait le plus, oii Mlle de Scudéry admii'ait « cet air de raison et de dignité », tandis que La Fontaine en louait l'absence de symétrie, la fantaisie, la beauté libre. Le roi l'avait déjà visitée en 1659, quand Fouquet avait eu le bon goût de l'y recevoir avec simplicité. Le 17 août 1661, il était moins bien inspiï'é. La perfection de cette fête apparaissait comme une provocation : onze cents fontaines

bondissaient dans Faii', deux cents orangers en fleurs y jetaient leurs parfums, un souper avec quatre-vingts tables, trente buffets, des ser^^ettes en dentelles de Venise, des assiettes d'argent, un service d'or massif. Vatel était le cuisinier ; Molière avait écrit le divertissement ; Corneille, La Fontaine, Perrault, causaient sous les arbres. Et la ïiuit venue, les fusées jaillirent aussi hautes, aussi éclatantes cjue la destinée du surintendant, dont partout brillait en lettres de feu Taudacieuse devise : Quo non ascendam?

Mme de Sévigné n'assistait pas à cette fête ; elle était déjà en Bretagne, aux Rochers. Elle y attendait la visite de son ami, cpii devait arriver à Xantes dans les premiers jours de septembre, et elle se réjouissait d'une fortune qui allait, pensait-on, égaler celles de Richelieu et de Mazarin. Elle ne savait pas que le roi, sachant les dilapidations des finances, s'était indigné devant les magnificences de Vaux, C|u'il s'était rappelé le mot de la reine Christine à sa mère, un jour où elle se plaignait de la misère royale : (( Madame, faites-vous donner, pour quelques mois, la surintendance. » Elle ignorait que seule l'autorité et l'influence de cette mère avait empêché le jeune roi, fou de colère, d'arrêter Fouquet au milieu de sa fête. Car la surface des choses demeurait lisse. Le jeune roi savait dissimuler.

Quelques jours après ces réjouissances, dont les fontaines et les fusées et les fanfares nous éblouissent encore à travers les brumes tragiques de l'histoire, le surintendant quitta son palais féerique pour aller en Bretagne. Le roi le suivit de ])rès ; il devait assister aux États. Louis XIV arriva dans sa lionne ville de Xantes le 1^^" septembre et y trouva Fouquet, qui l'attendait ; Mme de Sévigné aux Rochers augurait toute sorte de prospérité de leur auguste conjoncture. Selon la tradition des souverains, le roi fit

4S MADAME DE SEYICxNE. — CIJAP. IV

mille caresses au surintendant, dont il avait déjà résolu la perte. Le lundi, 5 septembre, Fouquet le quittait, après une brillante partie de chasse ; au moment oii le siu'intendant laissa derrière lui la dernière sentinelle du chtâteau, un lieutenant des mousquetaires l'an'êta : c'était d'iVi'taî^an. n montra à son prisonnier éperdu une lettre de cachet. Fouquet ne pouvait croke à son malheur, il s'écria : « J'avais cru être dans l'esprit du roi mieux que personne du royaume. »

Nous pouvons imaginer rétonnement. la consternation qiie ces nouvelles devaient produire aux Rochers. Elles étaient sui\ies d'autres qiù touchaient la marquise plus directement. Le roi avait fait saisir tous les papiers intimes de Fouquet. Dans sa cassette, avec ce fameux plan pour la fortification de son marquisat de Belle-Isle, avec des projets politiques auxquels le roi ne devait jamais pardonner, avec des documents (des talons de chèque, dhionsnous) qui ne prouvaient que trop ses attentats contre la probité de tous ceux qui touchaient au trône (car il avait voulu acheter même La Yallière, même la reine mère) avec mille lettres d'amour, enfin, — tous les billets doux de toutes les belles à Fouquet, — on trouva des lettres de MmedeSévigné.

Cotaient des lettres « toutes franches, toutes signées », comme celles qu'elle envoyait à Bussy-Eabutin. Mais qu'elles se soient trouvées là, dans la cassette de Fouquet, c'était de quoi la compromettre gravement. Tout Paris se chuchotait cette histoire et se rappelait les assiduités du surintendant. Il y a, paraît-il, un mauvais plaisù' à voir éclaboussées les personnes qui ont toujours paru à cent coudées au-dessus de toute vilenie. La marquise elle-

mvuw no savait pas sïl fallait rire ou pleiiror (Fiuio aussi ridicule méprise. Cela est arrivé au plus fort de la longue brouille cpii la sépara de son cousin Bussy. C'est donc à un des Arnauld ~ au marquis de Pomponne — qu'elle déverse^ le trop-plein de ses ennuis.

Mais que dites-vous de tout ce qu'on a trouvé dans ces cassettes? Eussiez-vous jamais cru que mes pauvres lettres, pleines du mariage de M. de La Ti'ousse et de toutes les affaires de sa maison se trouvassent placées si mystérieusement. Je vous assure que, quelque gloire que je puisse tirer, par ceux qui me feront justice, de n'avoir jamais eu avec lui d'autre commerce que celui-là, je ne laisse pas d'être sensiblement touchée de me voir obligée à me justifier, et peut-être fort inutilement à l'égard de mille personnes qui ne comprendi'ont jamais cette vérité. Je pense que vous comprenez bien aisément la douleur que cela fait à un cœur comme le mien. Je vous conjure de dire sur cela ce que vous en savez ; je ne puis avoir assez d'amis en cette occasion. (11 octobre 1661.)

A Ménage aussi, elle écrivit le 9 octobre 1661 :

Je pense que vous savez bien le déplaisir que j'ai eu d'avoir été trouvée dans le nombre de celles qui lui ont écrit. Il est \Tai que ce n'était ni la galanterie, ni l'intérêt qui m'avaient obligée d'avoir un commerce avec lui ; l'on voit clairement que ce n'était que pour les affaires de M. de La Trousse ; mais cela n'empêche pas que je n'aie été fort touchée de voir qu'il les avait mises dans la cassette de ses poulets et de me voir nommée parmi celles qui n'ont pas eu des sentiments si purs que moi. Dans cette occasion, j'ai besoin que mes amis instruisent ceux qui ne le sont pas.

Personne n'avait d'amis plus dévoués : c'était Pomponne, c'étaient Mlle de Scudéry, Ménage, Chapelain, h fidèle La Fayette. Mais elle avait surtout un champion,

un défenseur redoutable, ardent, inattendu : c'était Bussy- Rabutin ! Il saisit avec empressement cette occasion de rentrer en grâce auprès de sa cousine. On se permettait contre Mme de Sé\âgné les plus perfides insinuations : et Bussy vint à la rescousse, hautain, indigné, innocent comme sïl ne l'avait jamais éclaboussée lui-même : il nous explique sa conduite.

x\vant de m' embarquer à la défense de la marquise, je consultai Le Tellier, qui seul avait vu, avec le roi, les lettres qui étaient dans les cassettes de Fouquet. Il me dit que celles de la marquise étaient celles d'une amie qui avait bien de l'esprit, qu'elles avaient bien plus réjoui le roi que les douceurs des autres, mais que le surintendant avait mal à propos mêlé l'amour avec r amitié.

Bussy alors se mit en campagne avec la fougue chevaleresque qu'il savait allier à la plus plate bassesse et à la pke vantardise. Et lorsqu"en 1662, six mois après l'arrestation de Fouquet, la marquise revint à Paris, elle y trouva bon accueil. Elle savait à qui elle le devait. Elle vit son cousin à Palais-Royal, lui pardonna son vilain « portrait » en faveur de sa belle conduite. Et c'était juste à ce moment-là que, par la trahison de Mme de la Baume, V Histoire amoureuse des Gaules parut en Hollande! La blessure n'avait pas encore eu le temps de s'assainir : elle s'ouvrit alors, plus envenimée que jamais :

Etre dans les mains de tout le monde, se trouver imprimée, être le li\Te de divertissement de toutes les provinces, où ces choses-là font un tort irréparable, se rencontrer dans les bibliothèques, et recevoir cette douleur, par qui?

Mme de Séviofué connut alors cette douleur, entre

toutes amère, que le roi David cliauta dans les temps bibliques : être trahi par son ami.

n vient me voir. Il débite des mensonges. Et quand il est sorti, il en parle.

Mme de Sévigné, un peu janséniste et fort pieuse, se rappelait sans doute la plainte immortelle. La légèreté de Fouquet avait blessé son amour-propre, sa bonne renommée, sa « gioii'e », et elle y était fort sensible ; mais la malignité, la vanité de Bussy lui avaient percé le cœm'. Les deux cousins, destinés à s"aimer toujours et à toujours s'entre -heurter, se vh*ent ennemis de nouveau. La marquise n'était pas la seule femme outragée par le livre de Bussy ; il s'était également attaqué à ]\Ille de La Vallière. Lorsque, quelques mois après la publication, le roi envoya Bussy à la Bastille (17 a^Til 1665), sa cousine ne put encore prendi'e sur elle assez pour aller l'y voh*. Elle n'y consentit qivk sa sortie en mai 1666, lorsque, sérieusement malade, on le mit chez un chirurgien, pour quïl s'y rétablît avant d'aUer en exil dans ses terres. Alors, elle lui fit quelques visites et reprit avec lui, comme autrefois, le ton de badinage, de « Rabutinage » oii ils se plaisaient.

Sa magnanimité eut bien moins de peine à pardonner les torts du surintendant. Comme La Fontaine, elle pensait :

11 est assez puni par son sort rigoureux,

Et c"est être innocent que d'être malheureux.

Elle oublia son crime de lèse-honnem'. A la ville, à la corn*, elle ne perdait aucune occasion de parler poui* son

ancien ami, d'agir pour lui. Et, sans doute, son âme de frondeuse se plaisait dans l'opposition. Mais elle était sensible à l'opinion publique, au mouvement des idées, au courant de la cour. Elle bravait tout cela avec une énergique amitié, une grandeur d'âme qui fait voir enfin dans cette jolie femme la belle nature et la femme de génie qu'elle allait devenir. Son talent comme son caractère réagissent contre le malheur et prennent de la stabilité, de la consistance. C'est à partir du procès de Fouquet que Mme de Sévigné deviendra notre divine marquise. Et, tout de suite, sa nouvelle valeur intellectuelle et morale prit de l'empii'e sur le monde éclaii'é qui l'entourait — sur 1(; Paris intelligent et politique qui se passionnait pour l'aftaii-e, — sur les juges eux-mêmes, au point que de graves historiens (un Voltaire, un Saint-Simon) ont attribué en grande partie à Mme de Sévigné le subit adoucissement de l'humeur publique qui fit qu'on n'osa pas, en fin de compte, trancher la tête au surintendant.

Les lettres qu'elle écrivit en 1664 à Simon Arnauld, marquis de Pomponne, pour le tenir au courant du procès, sont pleines d'éloquence, de générosité, de mouvement et de pittoresque. Quel admu'able, quel émouvant portrait que celui du surintendant, toujours gracieux, toujours maître de lui, au milieu de la meute acharnée de ses ennemis ! Nous avons beau nous dire que Fouquet fut un grand dissipateur, un brigand des finances ; il est impossible de Ihe les lettres de son amie sans se sentir envahi par une sympathie contagieuse. Du moins, le surintendant était ))eau joueur. Il défend sa vie, son honneur, avec aisance et dignité, avec une « tranquillité adnm-able ». Nous le voyons avancer, entre cinquante mousquetaires, en allant

de sa prison à son procès ; il paraît assez rêveur. Mais Mme de Sévigné le guette d'une fenêtre qui donne directement sur son passage : elle était masquée, comme c'était la mode alors (on portait le loup de velours, comme nous portons des voilettes) :

En s'approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d"Artagnan l'a poussé et lui a fait remaiTpier que nous étions là. Il nous a donc saluées et a pris cette mine riante que vous lui connaissez : je ne pense pas qu'il m'ait reconnue.

Nous aimons cette mine riante chez l'homme que le roi voulait perdi'e. Un autre jour, comme il passait par l'Arsenal à pied pom* se promener, l'illustre prisonnier vit des ou^Tiers qui travaillaient à un bassin de fontaine. Le maître des onze cents fontaines de Vaux s'intéressa de suite à ce qu'ils faisaient ; il y alla et dit son avis, et puis se retourna en riant vers d'Ai'tagnan et lui dit : '.( ]N^'admu'ez-vous point de quoi je me mêle? Mais c'est que j'ai été autrefois assez habile sur ces sortes de choses. » Et comme Mme de Sé^-igné, nous louons cette liberté d'esprit ; nous y trouvons le signe d'un homme supérieiu* ; nous sommes bieîi près de dire avec Saint-Simon que Fouquet paya les milhons que Mazarin avait pris. La marquise n'a pourtant rien fait pour nous convaincre ; elle n'agit que par de légers traits, par quelques touches vivantes et fines. Ce n'est pas un argument qui s'enchaîne, c'est un être cpii respire, qui souffre, dont toutes les actions sont mêlées de bien et de mal : c'est notre frère, le surintendant Fouquet, qui est en danger de mort.

Le reste de l'histoire est connu : l'extrême dm'eté du roi, — dureté qui effraya cette cour éprise de sa jeune gi'âce, qui trouva subitement, dans ce prince de vingt-

cinq ans, le plus implacable des maîtres ; la sentence d'exil aggravée d'emblée par Louis XIV, et commuée (si l'on peut dire) en prison perpétuelle ; le fastueux surintendant envoyé dans cet affreux donjon de Pignerol en Piémont, où devaient le rejoindi'e Lauzun et l'Homme au masque de fer. C'était l'île du Diable de Fépoque ; dix-huit années plus tard, Fouquet devait y mourii*. Il n'était pas seul à souffrii*. Sa mère, sa femme, son frère étaient envoyés en exil ; son médecin, jeté à la Bastille ; un pàuvi-e garçon, qui avait porté une lettre de Fouquet à sa femme, condamné aux galères pom' cinq ans : « un des plus honnêtes garçons qu'on puisse voh' et propre aux galères comme à prendre la lune avec les dents. » Xotre marquise ne peut cacher son indignation. Elle n'ose trop accuser le roi (le secret des lettres était alors bien mal gardé).

Mais voilà une grande rigueur, dit-elle, tantœne animis cœlesiihus irœ?... Mais non, ce n'est pas de si haut que cela vient. De telles vengeances rudes et basses ne sauraient partir d'un cœur comme celui de notre maître. On se sert de son nom, et on le profane, comme vous voyez.

On ne saurait plus honnêtement reprocher au monarque absolu son peu de justice.

Il est à la gloire des lettres que tant de nobles cœurs osaient alors rester fidèles au malheureux. C'est Mlle de Scudéry, ce sont les Amauld, c'est notre divine marquise, c'est La Fontaine, paresseux, nonchalant et indépendant, courageux sans le savoh. Qui ne se rappelle ses beaux vers sur la captivité de Fouquet?

Qu'est-il besoin que je retrace Une garde au soin non pai^eil?

Chambre murée, étroite place, Quelque peu d'air pour toute grâce,

Jours sans soleil,

Nuits sans sommeil.

Trois portes en six pieds d'espace.

Vous peindi'e un tel appartement Ce serait attirer vos lai'mes, Je l'ai fait insensiblement.

Louis XIV disait plus tard (dans ces Instructions au Daupliin qu'il devait éerii'e dans sa vieillesse) que pas une des affaii-es qu'il a eu à traiter ne lui avait valu la somme de peines et d'embarras que lui coûtèrent l'arrestation et le procès de Fouquet. Il s'excusait, en quelque sorte : « il n'y avait presque pas une seule personne qui approchât du roi qui ne fût vendue au smintendant )>. Mais il est probable que ce coup d'État n'était, en grande partie, qu'un coup de tête. Le Roi-Soleil était jaloux de cet astre qui menaçait d'égaler sa splendeur. Et puis il en voulait à l'amom^eux de la jeune La Vallière. Rappelons-nous le frappant portrait de Bussy-Rabutin.

Le roi... est un peu dur, beaucoup avare, d'humeur dédaigneuse et méprisante. Avec les hommes, assez de vanité, un peu d'envie, et pas commode, s'il n'était roi.

— H aima la gloire, il voulut l'ordi'e et la règle ; il était né sage, modéré, secret, maître de ses mouvements et de sa langue : le croira-t-on? il était né bon et juste, continue Saint- Simon.

C'est ce roi-là qui s'acharma contre un rival odieux qu'il voulait ])erdre, et puis se donna un mal infini pour nettoyer, en demi-dieu, ces établcs d'Augias : les finances. Après la condamnation de Fouquet, Louis XIV abolit

la charge de surintendant et en fit lui-même les fonctions. Colbert, nommé contrôleur général, averti par la chute de son prédécessem-, établit un ordre admh'able dans les recettes et dans les dépenses. Mais les guerres de Louis XW coûtaient encore plus cher que le faste de Fouquet. Sous l'accroissement des impôts, plus d'une fois le peuple devait regretter le prestigieux châtelain de Vaux.

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