‹ Mmme de SévignéChapitre 9 sur 29 · LETTRES A M. DE POMPONNE · texte numérisé non relu

LETTRES A M. DE POMPONNE

Aujourd'hui 17 novembre 1664, M. Fouquet a été i)our la seconde fois sur la seUette ; il s'est assis sans façon comme l'autre fois (2). M. le chancelier a recommencé à lui dire de lever la main : il a répondu quïl avait déjà dit les raisons qui l'empêchaient de prêter le serment. Là-dessus, M. le chanceUer s"est jeté dans de grands discours, pour faire voir le pouvoir légitime de la chambre ; que le roi l'avait étabhe, et que les commissions avaient été vérifiées par les compagnies souveraines.

M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses par autorité, que quelquefois on ne trouvait pas justes, quand on y avait fait réflexion.

M. le chanceher a interrompu : (( Comment ! vous dites donc que le roi abuse de sa puissance? » M. Fouquet a répondu : « C'est vous qui le dites, monsieur, et non pas moi ; ce n'est point ma pensée, et j'admire qu'en l'état où je suis vous me

(1) Le marquis de Pomponne, à qui cette lettre et les suivantes sont adressées, est le mêmt? qui fut depuis imiiistre des affahes étrangères.

(2) Fouquet comparut pour la première fois devant la chambre de justice de F Arsenal, le 14 novembre 1664. Il se plaça de lui-même sur la sellette, quoiqu'on lui eut préparé uu siège à côté. [Procès de Fouqiwl, t. XII, p. 335.)

vouliez faire une affaire avec le roi ; mais, monsieur, vous savez bien vous-même qu"on peut être sm'pris. Quand vous signez un arrêt, vous le croyez juste ; le ler4emain, vous le cassez : vous voyez qu'on peut changer d'avis et d'opinion. — Mais cependant, a dit M. le chancelier, quoique vous ne reconnaissiez pas la chambre, vous lui répondez, vous lui présentez des requêtes, et vous voilà sur la sellette. — H est vrai, monsieur, a-t-il répondu, j'y suis : mais je n'y suis pas par ma volonté ; on m'y mène ; il y a une puissance à laquelle il faut obéir, et c'est une mortification que Dieu me fait souffrir, et que je reçois de sa main ; peut-être pouvait-on bien me l'épargner après les services que j'ai rendus et les charges que j'ai eu l'honneur d'exercer. »

Après cela, M. le chanceher a continué l'interrogatoire de la pension des gabelles, où M. Fouquet a très bien répondu. Les interrogations continueront et je continuerai de vous les mander fidèlement ; je voudi'ais seulement savoir si mes lettres vous sont rendues sûrement.

Adieu, je sens l'envie de causer qui me prend ; je ne veux pas m'y abandonner : il faut que le style des relations soit court (1

AU MEME

Le jeudi 20 novembre 166J.

M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or; il a très bien répondu. Plusieurs juges l'ont salué ; M. le chanceher en a fait reproche et a dit que ce n'était point la coutume,

(1) Cette lettre et celles qui suivent contiennent un récit très vit' et très mtéressant de la célèbre affahe de Fouquet, Elles peignent si ))ien Fâme de Mme de Sévigué, la sensibilité si prompte et si animée qui la distmgue, son entier dévouement à ses amis, que nous avons dû reproduire toute cette partie df la correspondance.

étant conseiller breton : « C'est à cause que vous êtes de Bretagne que vous saluez si bas M. Fouquet. )> En repassant par FAi'senal, à pied pour se promener, M. Fouquet a demandé quels ou\Tiers il voyait ; on lui a dit que c'étaient des gens qui travaillaient à un bassin de fontaine ; il y est allé, et a dit son a\is, et puis s'est retourné en riant vers Ai'tagnan, et lui a dit : « N'admirez-vous point de c^uoi je me mêle? Mais c'est que j'ai été autrefois assez habile sm* ces sortes de choses. » Ceux qui aiment M. Fouquet trouvent cette tranquilhté admirable ; je suis de ce nombre ; les autres disent que c'est une affectation : voilà le monde. Mme Fouquet (1), sa mère, a donné un emplâtre à la reine, qui l'a guérie de ses convulsions, qui étaient, à proprement parler, des vapeurs.

La plupart, suivant leurs désirs, se vont imaginant que la reine prendra cette occasion pour demander au roi la grâce de ce pau\Te prisonnier ; mais pour moi, qui entends un peu parler des tendresses de ce pays-là, je n'en crois rien du tout. Ce qui est admirable, c'est le bruit que tout le monde fait de cet emplâtre, disant ciue c'est une sainte que Mme Fouquet, et qu'elle peut faire des miracles.

' Aujourd'hui, 21, on a interrogé M. Fouquet sur les cires et sucres : il s'est impatienté sur certaines objections qu'on lui faisait, et qui lui ont paru ridicules. H l'a un peu trop témoigné et a répondu avec un air et une hauteur qui ont déplu. H se corrigera, car cette manière n'est pas bonne ; mais, en vérité, la patience échappe ; il me semble que je ferais tout comme lui.

Samedi au soir.

M. Foucpiet est entré ce matin à la chambre ; on l'a interrogé sur les octrois ; il a été très mal attaqué, et s'est très

(1) On a publié un recueil, longtemps pipulaire, des remèdes de Mme Fouquet.

GO = MADAME DE SÉVIGNÉ. — CHAP. lY

bien défendu. Ce n'est pas, entre nous, que ce ne soit un endi'oit des plus glissants de son affaire. Je ne sais quel bon ange Fa averti qu'il avait été trop fier ; il s'en est corrigé aujourdliui, comme on s'est corrigé de le saluer. On ne rentrera que mercredi à la chambre, je ne vous écrirai aussi que ce jour-là. Au reste, si vous continuez à me tant plaindre de la peine que je prends à vous écrire, et à me prier de ne point continuer, je croirai que c'est vous qui vous ennuyez de lire mes lettres, et que vous vous trouvez fatigué d"y faire réponse ; mais sur cela je vous promets encore de faire mes lettres plus courtes, si je puis ; et je vous quitte de la peine de me répondre, quoique j'aime encore vos lettres. Après ces déclarations, je ne pense pas que vous espériez d'empêcher le cours de mes gazettes. Quand je songe que je vous fais un peu de plaisir, j'en ai beaucoup. H se présente si peu d'occasions de témoigiïer son estime et son amitié, qu'il ne faut pas les perdre quand elles viennent s'offrir. Je vous supplie de faire tous mes compliments chez vous et dans votre voisinage. La reine est bien mieux.

AU MEME

Le lundi 24 novembre 1(564.

Si j'en croyais mon cœur, c'est moi qui vous suis véritablement obligée de recevoir si bien le soin que je prends de vous instruire. Croyez-vous que je ne trouve point de consolation en vous écrivant? Je vous assure que j'y en trouve beaucoup, et je n'ai pas moins de plaisir à vous entretenir que vous en avez à lire mes lettres. Tous les sentiments que vous avez sur ce que je vous mande sont bien naturels ; celui de l'espérance est commun à tout le monde, sans que Ton puisse dire pourquoi ; mais enfin cela soutient le cœur. Je fus dîner à Sainte-Marie de Saint- Antoine, il y a deux jours ; la mère supérieure me conta en détail

==== LE PROCÈS DE FOUQUET == Gl

quatre visites que Puis... lui a faites depuis trois mois, et dont je suis infiniment étonnée. Il lui vint dire que le bienhem^eux évêque de Genève (saint François de Sales) lui avait obtenu des grâces si particulières pendant la maladie qu'il a eue cet été, qu"il ne pouvait douter de l'obligation qu'il lui avait ; qu'il la suppliait de faire prier pour lui toute la communauté. Il lui donna mille écus pour accomplir son vœu ; il la pria de lui faire voir le cœur du bienheureux. Quand il fut à la grille, il se jeta à genoux et fut plus d'un quait d'heure fondu en larmes, apostrophant ce cœur, lui demandant une étincelle du feu dont l'amour de Dieu l'avait consumé. La mère supérieure pleurait de son côté : elle lui donna des rehques du bienheureux. Il les porte incessamment. Il paiiit pendant ces quatre visites si touché du désir de son salut, si rebuté de la cour, si transporté de l'envie de se convertir, qu'une plus fine que la supérieure y aurait été trompée. Elle lui parla adi'oitement de l'affaire de M. Fouquet ; il lui répondit, comme un homme qui ne regai'dait que Dieu seul, qu'on ne le connaissait point, qu'on verrait et qu'on lui ferait justice selon Dieu, sans rien considérer que lui. Je ne fus jamais plus surprise que d'entendre tout ce discom's. Si vous me demandez maintenant ce que j'en pense, je vous dirai que je n'en sais rien, que je n'y comprends rien, et que d'un côté je ne conçois pas à quoi peut servir cette comédie, et, si ce n'en est pas une, comment il accommode tous les pas qu'il a faits depuis ce temps avec de si belles pai'oles.

Voilà de ces choses qu'il faut que le temps expHque, car d'elles-mêmes elles sont obscures : cependant n'en parlez pas ; car la mère supériem*e m'a priée de ne pas faire courir cette petite histoire.

J'ai vu la mère de M. Fouquet : elle me conta de quelle façon elle avait fait donner cet emplâtre par Mme de Charost (1) à la reine. Il est certain que l'effet en fut prochgieux : en moins d'une heure la reine sentit sa tête dégagée, et il se fit une évacuation

(Ij j\larie Fouquet, fiUe du sumitendaut, duchesse de Charost,

si extiT.orclinaire, et de quelque chose de si corrompu et de si propre à la faire mourir la nuit suivante dans son accès, qu'ellemême dit tout haut que c'était 3Ime Fouquet qui l'avait guérie ; que c'était ce qu'elle avait vidé qui lui avait donné les conviûsions dont elle avait pensé mourir la nuit d'auparavant. La reine mère en fut persuadée, et le dit au roi, qui ne 1" écouta pas. Les médecins, sans qui on avait mis l'emplâtre, ne dirent point ce qu'ils en pensaient et fu'ent leur cour aux dépens de la vérité. Le même jour le roi ne regarda pas ces pau\Tes femmes, qui furent se jeter à ses pieds ; cependant cette vérité est dans le cœur de tout le monde. Voilà encore une de ces choses dont il faut attendre la suite.

^lercrcdi 26 novembre.

Ce matin, M. le chancelier a interrogé M. Fouquet ; mais sa manière a été différente ; il semble quïl soit honteux de recevoir tous les jours sa leçon par B... (1). H a dit au rapporteur (2) de hre l'article sur quoi on voulait interroger l'accusé ; le rapporteur a lu, et cette lecture a duré si longtemps, qu'il était dix heures et demie quand on eut fini. Il a dit : « Qu'on fasse entrer Fouquet », et puis s'est repris, « monsieur Fouquet » ; mais il s'est trouvé quïl n'avait point dit qu'on le fît venir : de sorte qu'il était encore à la Bastille. On l'est donc allé quérir, il est venu à onze heures. On l'a interrogé sur les octrois : il a fort bien répondu ; pourtant il s'est allé embrouiller sur certaines dates, sur lesquelles on l'aurait bien embaiTassé, si on avait été bien habile et bien éveillé ; mais, au heu d'être alerte,

(1) Boucherat, alors maître des requêtes, et depuis chancelier, avait été chargé de mettre les scellés chez le surmtendant. Il était de la commission chargée de la poursuite du procès.

(2) Ce rapporteur était Ohvier Lefèvre d'Ormesson, magistrat intègre, dont la conduite dans ce procès fut des plus dignes et des plus honorables. Louis XIV lui-même loua plus tard l'intégrité de M. d'Ormesson.

M. le chancelier sommeillait doucement ; on se regardait, et je pense cjne notre ami en anrait ri s'il avait osé. Enfin il s'est remis et a continué d'interroger ; et Cjuoique M. Fouquet ait trop appuyé sur cet endroit, où on le pouvait pousser, il s'est trouvé pourtant que par T événement il aura l)ien dit ; car, dans son malheur, il a de certains petite bonheurs qui n'appartiennent cpi'à lui. Si l'on travaille tous les jours aussi doucement qu'aujourd'hui, le procès durera encore un temps infini.

Je vous écrirai tous les soirs, mais je n'enverrai ma lettre que le samedi au soir ou le dimanche ; elle vous rench-a compte de jeudi, vendredi et samedi ; et il faudrait c^ue l'on pût vous en faire tenir encore une le jeudi, c|ui vous apprendi'ait le lundi, mardi et mercredi ; ainsi les lettres n'attendraient pas longtemps chez vous. Je vous conjure de faire mes comphments à votre solitaire (1) et à votre chère moitié. Je ne vous dis rien de votre chère voisine (2) ; ce sera bientôt à moi à vous en donner des nouvelles.

AU MEME

Du jeudi 27 novembre 1664.

On a continué aujourd'hui les interrogatoires sur les octrois. M. le chancelier avait bonne intention de pousser M. Fouquet aux extrémités et de l'embarrasser ; mais il n'en est pas venu à bout. M. Fouquet s'est fort bien tiré d'affaire et n'est entré cpi'à onze heures, parce que M. le chancelier a fait lii'e le rapporteur, comme je vous l'ai mandé ; et, malgTé toute cette belle dévotion (3), il disait tout le pis contr-e notre pauvre ami. Le

(1) Amauld d'Andilly, obligé de quitter Port-Royal, était alors à Pomponne.

(2) Mme Duplessis-Guénégaud.

(3j Celui qui voulait perdre Fouquet et disait le 2^'s contre lui, malgré sa belle dévotion, c'était le chanceher Séo;uier.

64 = MADAME DE SEVKiNK. — CIIAP. IV

rapporteur prenait toujours son parti, parce que le cliancelier ne parlait que pour un côté ; enfin il a dit : « Voici un endroit sur quoi Taceusé ne pourra pas répondre. » Le rapporteur a dit : « Ah! monsieur, pour cet endroit-là, voici Templâtre qui le guérit ; » et a dit une très forte raison, et puis il a ajouté : « Monsieur, dans la place où je suis, je dirai toujours la vérité, de quelque manière qn'elle se rencontre. »

On a souri de Templâtre, qui a fait souvenir de celui qui a fait tant de bruit. Sur cela on a fait entrer Faccusé, cpii n"a pas été une heure dans la chambre ; et, en sortant, plusieurs ont fait compliment à d'Ormesson de sa fermeté.

Il faut que je vons conte ce que j"ai fait. Imaginez-vous que des dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regaide droit dans l'Arsenal, pour voir revenir notre pamTe ami. J'étais masquée (1) ; je Tai vu venir d"assez loin. M. d"Artagnan était auprès de lui ; cinquante mousquetaires, à trente ou quarante pas derrière. Il paraissait assez rêveur. Pour moi, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé, et le cœur m'a battu si fort que je n'en pouvais plus. En s'approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d'Artagnan Ta poussé et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées, et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue ; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie quand je l'ai vu entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est malheureux quand on a le cœur fait comme je l'ai, je suis assurée que vous auriez pitié de moi ; mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont je vous connais. J'ai été voir votre chère voisine ; je vous plains autant de ne l'avoir plus que nous nous trouvons heureux de l'avoir. Nous avons -bien parlé de notre cher ami ; elle a vu

(1) Les femmes alors sortaient en masque, usage qu'on retrouve dans les vieilles comédies de Corneille, et qui avait été apporté d'Itahe par les Médicis. Ces masques de velours noir, auxquels succédèrent les loups, étaient destinés à conserver le teint.

Saplio (1), qui lui a redonné du courage. Pour moi, j'irai demain en reprendi'e chez elle ; car de temps en temps je sens que j'ai iDesoin de réconfort : ce n'est pas que Ton ne dise mille choses qui doivent donner de l'espérance; mais, mon Dieu! j"ai l'imagination si \ive, que tout ce cpii est incertain me fait mourir.

Vendredi 28 novembre.

Dès le matin on est entré à la chambre. M. le chancelier a dit qu'il fallait parler des quatre prêts ; sur quoi d'Ormesson a dit ciue c'était une affaire de rien, et sur laquelle on ne pouvait rien reprocher à M. Fouquet ; qu'il l'avait dit dès le commencement du procès. On a voulu le contredire : il a prié qu'il pût exphquer la chose comme il la concevait, et a prié son camarade de l'écouter. On l'a fait, et il a persuadé la cour que cet article n'était pas considérable. Sur cela on a dit de faire entrer l'accusé : il était onze heures. Vous remarquerez qu'il n'est pas plus d'une heure sur la sellette. M. le chancelier a voulu parler de ces quatre prêts. M. Fouquet a prié qu'on voulût lui laisser chre ce cju'il n'avait pas dit la veille sur les octrois ; on l'a écouté, il a dit des merveilles ; et comme le chancelier lui disait : « Avez-vous eu votre décharge de l'emploi de cette somme? » Il a dit : «Oui, monsieur, mais c'a été conjointement avec d'autres affaires », qu'il a mai'quées, et c[ui \iendi'ont en leur temps. « Mais, a dit M. le chanceher, c[uand vous avez eu vos décharges, vous n'aviez pas encore fait la dépense? — Il est vrai, a-t-il dit, mais les sommes étaient destinées. — Ce n'est pas assez, a dit M. le chancelier. — Mais, monsieur, par exemple, a dit M. Fouquet, quand je vous donnais vos appointements, quelquefois j'en avais la décharge un mois auparavant et comme cette somme était destinée, c'était comme si elle eût été donnée. » M. le chancelier a dit : « H est \Tai ; je vous en avais

(1) ]\Illc de Scudéri.

Madame de Sévigxé. 3

robligation. » M. Fouquet a dit que ce n'était pas pour le lu reprocher ; qu'il se trouvait heureux de le pouvoir servir dans ce temps-là ; mais que les exemples lui revenaient, selon qu'il en avait besoin.

On ne rentrera que lundi. Il est certain qu'il semble qu'on veuille traîner l'affaire en longueur. Puis... a promis de faire parler l'accusé le moins qu'il pourrait. On trouve qu'il dit trop bien. On voudrait donc l'interroger légèrement et ne pas parler sur tous les articles. Mais lui, il veut parler sur tous et ne veut pas qu'on juge son procès sur des chefs sur lesquels il n'aura pas dit ses raisons. Puis... est toujours en crainte de déplaire à Petit (1). Il lui fit excuse l'autre jom' de ce que M. Fouquet avait parlé trop longtemps, mais qu'il n'avait pu l'interrompre. Ch... (2) est derrière le paravent quand on interroge ; il écoute ce que l'on dit, et offre d'aller chez les juges leur rendre compte des raisons -qu'il a eues de faire ses conclusions si extrêmes. Tout ce procédé est contre l'ordre et marque une grande rage pour ce pauvre malheureux. Pour moi, je vous avoue que je n'ai plus aucun repos. Adieu, monsieur, jusqu'à lundi : je voudrais que vous pussiez connaître les sentiments que j'ai pour vous ; vous seriez persuadé de cette amitié que vous dites que vous estimez un peu.

AU MEME

Lundi l^r décembre 1664.

Il y a deux jours que tout le monde croyait que l'on voulait tirer l'affaire de M. Fouquet en longueur ; présentement ce n'est plus la même chose, c'est tout le contraire : on presse extraordinairement les interrogations. Ce matin M. le chan-

(1) Nom de convention pour désigner Colbert.

(2) Chamillait.

celier a pris son papier, et a lu, comme une liste, dix chefs cV accusations, sur quoi il ne donnait pas le temps de répondre. M. Fouquet a dit : « Monsieur, je ne prétends pas tirer les choses en longueur ; mais je vous supplie de me donner le loisir de vous répondre : vous m'interrogez, et il semble que vous ne vouHez pas écouter ma réponse; il m'est important que je pai'le. H y a plusiem's articles quïl faut que j'éclaircisse, et il est juste que je réponde sur tous ceux qui sont dans mon procès. » H a donc faUu l'entendre, contre le gxé des maUntentionnés ; car il est certain quïls ne sauraient souffi'ir qu'il se défende si bien. Il a fort bien répondu sm' tous les chefs : on continuera de suite, et la chose ira si vite, que je compte que les interrogations finiront cette semaine-. Je viens de souper à l'hôtel de îsevers ; nous avons bien causé, la maîtresse du logis (1) et moi, sm' ce chapitre, ^ous sommes dans des inquiétudes qu'il n'y a que vous qui puissiez comprendi'e, car je viens de recevoir votre lettre ; elle vaut mieux que tout ce que je puis écrii'e. Vous mettez ma modestie à une trop grande épreuve, en me mandant de quelle manière je suis avec vous et avec votre cher sohtaire. Il me semble que je le vois et que je l'entends dire ce que vous me mandez ; je suis au désespoir que ce ne soit pas moi qui aie dit : la Métamorpliose de Pierrot (2) en Tartufe. Cela est si naturellement dit, que, si j'avais autant d'esprit que vous m'en croyez, je l'aurais trouvé au bout de ma plume.

Il faut que je vous conte une petite liistoriette, qui est très vraie, et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers. MM. de Saint-Aigiian et Dangeau lui apprennent comment il faut s'y prendre. H fit l'autre jour un petit madiigal que lui-même ne trouva pas trop joh. Un matin il dit au maréchal de Grammont : « Monsieur le maréchal. Lisez, je vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si

(1) Aime de Gonzagiie habitait alols l'hôtel de Xevers.

(2) Le chancelier Séguier s'appelait Pierre, et les gens qui ne Paimaient pas lui avaient donné ce sobriquet.

68 = MADAME DE SÉYIGXÉ. — CHAP. lY

impertinent : parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. » Le maréchal après avoir lu, dit au roi : « Sire, Votre Majesté juge di\inement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madi'igal que j'aie jamais lu. » Le roi se mit à rire, et lui dit : « N'est-il pas vi'ai que celui qui l'a fait est bien fat? — Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. — Oh bien, dit le roi, je suis ra\i que vous m'en ayez parlé si bonnement ; c'est moi qui l'ai fait. — Ah ! Sire, quelle trahison ! que Votre Majesté me le rende ; je l'ai lu brusquement. — Xon, monsiem' le maréchal : les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. » Le roi a fort ri de cette foUe, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudi'ais que le roi en fît là-dessus et qu'il jugeât pai" là combien il est loin de connaître jamais la vérité. Nous sommes sur le point d'en avoir une bien cruelle, qui est le rachat de nos rentes sur un pied qui nous envoie à l'hôpital. L'émotion est grande, mais la dm'eté l'est encore plus. Ne trouvez-vous point que c'est entreprendi'e bien des choses à la fois? Celle qui me touche le plus n'est pas celle qui me fait perdi'e une partie de mon bien.

March 2 décembre.

Notre cher et malheureux ami a parlé deux hem-es ce matin, mais si admii*ablement, que plusiem's n'ont pu s'empêcher de l'admirer. M. Renard (1) a dit, entre autres : « Il faut avouer que cet homme est incomparable ; il n'a jamais si bien paiié dans le parlement. H se possède mieux qu'il n'a jamais fait. » C'était encore sur les six millions et sur ses dépenses. Il n'y a rien de comparable à ce qu'il a dit là-dessus. Je vous écrirai

(1) Conseiller de grand' chambre, membre de la commission. Il fut d'un avis favorable à Fouquet.

jeudi et vendredi, qui seront les deux derniers jours de lïnterrogation, et je continuerai encore jusqu'au bout.

. Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je souhaite le plus ardemment. Adieu, mon très cher monsieur ; priez notre soUtaire {Arnauïd cVAndilly) de prier Dieu pom' notre pau\Te ami. Je vous embrasse tous deux de tout mon cœur, et, par modestie, j'y joins madame votre femme.

Pour toute la famille du malheureux, la tranquiUité y règne. On dit que M. de Nesmond (1) a témoigné en mourant que son plus gi'and déplaisir était de n'avoir pas été d'avis de la récusation de ces deux juges ; que s'il eût été à la fin du procès, il aurait réparé cette faute ; qu'il priait Dieu qu'il lui pai'donnât celle au'il avait faite.

Mardi 2 décembre.

M. Fouquet a parlé aujourd'hui deux heures entières sur les six millions ; il s'est fait doimer audience, il a dit des merveilles ; tout le monde en était touché, chacun selon son sentiment. Pussort (2) faisait des mines d'improbation et de négative, qui scandahsaient les gens de bien.

Quand M. Fouquet a eu cessé de parier, M. Pussort s'est levé impétueusement et a dit : « Dieu merci, on ne se plaindra pas qu'on ne l'ait laissé parler tout son soûl ! » Que dites-vous de ces paroles? Ne sont-elles pas d'un bon juge? On dit que le chanceher est fort effrayé de l'érésipèle de M. de Nesmond, qui l'a fait mourir ; il craint que ce ne soit une répétition pom- lui. Si

(1) Président au parlement de Paris, membre de la commission. Il mourut pendant le procès. Son testament fit grand bruit, parce qu'il y manifestait le repentir d'avoir, par sa conduite, favorisé la haine des juges contre Fouquet. Cette anecdote est apportée par Conrart, dans ses Mémoires.

(2) Henri Pussort, conseiller d'État, oncle maternel de Colbert, et l'un des juges les plus acharnés contre Fouquet.

cela pouvait lui donrPer les sentiments d'un honime qui va pai'aître devant Dieu, encore serait-ce quelque chose ; mais il faut craindre qu'on ne dise de lui conmie d'Argant : e mœi corne visse.

^Mardi au soir.

J'ai reçu votre lettre, qui m"a bien fait voir que je n'oblige pas un ingTat ; jamais je n" ai rien y\\ de si agTéable, ni de si obligeant : il faudrait être bien exempté d" amour-propre pour n'être pas sensible à des louanges comme les vôtres. Je vous assure donc que je suis ravie que vous ayez bonne opinion de mon cœur, et je vous assure, de plus, sans vouloir vous rendi-e douceurs pour douceurs, que j'ai une estime pour vous infiniment au-dessus des paroles dont on se sert ordinairement pour expliquer ce que l'on pense, et que j'ai une joie et une consolation sensible de vous pouvoir entretenir d'une affaire où nous prenons tous deux tant d'intérêt.

Aujourd'hui, notre cher ami est encore allé sur la sellette. L'abbé d'Efïiat Fa salué en passant ; il lui a dit, en lui rendant le salut : u Monsieur, je suis votre très humble ser^^teur », avec cette mine riante et fixe que nous lui connaissons. L'abbé d'Efïiat a été si saisi de tendresse, qu'il n'en pouvait plus.

Aussitôt que M. Fouquet a été dans la chambre, M. le chanceher lui a dit de s'asseoir. Il a répondu : « Monsieur, vous prîtes hier avantage de ce que je m'étais assis ; vous croyez que c'est reconnaître la Chambre : puisque cela est, je vous prie de trouver bon que je ne me mette pas sur la sellette. » Sm cela M. le chanceher a cht qu'il pouvait donc se retirer. M. Fouquet a répondu : « Je ne prétends point par là faire un incident nouveau ; je veux seulement, si vous le trouvez bon, faire ma protestation ordinaire et en prenche acte ; après quoi je répondrai. »

H a été fait comme il a souhaité ; il s'est assis, et on a continué la pension des gabelles, à quoi il a parfaitement bien répondu.

Sïl continue, ses inteitogations lui seront bien avantageuses. On parle fort à Pai'is de son admirable esprit et de sa fermeté. H a mandé une chose qui me fait frissonner. H conjure une de ses amies de lui faire savoir' son arrêt par une voie enchantée, bon ou mauvais, comme Dieu le lui enverra, sans préambule, afui qu'il ait le temps de recevoir la nouvelle par ceux qui \iendront la lui dire ; ajoutant que, pourvu qu'il ait une demi-heure pour se prépai'er, il est capable de recevoir sans émotion tout le pis qu'on lui puisse apprendre. Cet endi'oit-là me fait pleurer, et je suis assurée qu'il vous serre le cœur.

Mercredi.

On n'est point entré aujourd'hui en la chambre, à cause de la maladie de la reine, qui a été à l'extrémité ; elle est un peu mieux. Elle reçut hier au soir Notre-Seigiieur comme viatique. Ce fut la plus magnifique et la plus triste chose du monde, de voir le roi et toute la cour, avec des cierges et mille flambeaux, aller conduire et requérir le Saint-Sacrement. H fut reçu avec une infuiité de lumières. La reine fit un effort pour se soulever, et le reçut avec une dévotion qui fit fondre en larmes tout le monde. Ce n'était pas sans peine qu'on l'avait mise en cet état ; il n'y avait eu que le roi capable de lui faire entendre raison ; à tous les autres elle avait dit qu'elle voiûait bien communier, mais non pas pour mourir : on avait été deux heures à la résoudre.

L'extrême approbation que Ton donne aux réponses de M. Fouquet déplaît infiniment à Petit (1) ; on croit même qu'il

(1) Petit est mi nom convenu, qui doit signifier Colbert. Quant à Puis... comme, d'après le sens de la phrase, il doit être un des juges, et un des contraires, il y a quelque apparence que c'est Pussort. Dans ce cas, il faudrait aussi entendre de lui tout ce qui est dit dans les lettres précédentes.

Au surplus, la conduite de Colbert et de Le ïellier est bien carac-

72 = MADAME DE SÉVIGNÉ. — CHAP. lA'

engagera Puis... à faire le malade pour interrompre le cours des admirations, et avoir le loisir de prendre un peu haleine des autres mauvais succès. Je suis très humble servante du cher solitaire, de madame votre femme et de F adorable Amalthée (1).

AU MEME

Jeudi 4 décembre 1664.

Enfin, les interrogations sont finies ce matin. M. Fouquet est entré dans la chambre ; M. le chancelier a fait lire le projet (2) tout du long. M. Fouquet a repris la parole le premier, et a dit : « Monsieur, je crois que vous ne pouvez tirer autre chose de ce papier, que l'effet qu'il vient de faire, qui est de me donner beaucoup de confusion. « M. le chancelier a dit : « Cependant vous venez d'entendre, et vous avez pu voir par là que cette gTande passion pour l'État, dont vous nous avez parlé tant de fois, n'a pas été si considérable que vous n'ayez pensé à le brouiller d'un bout à l'autre. — Monsieur, a dit M. Fouquet, ce sont des pensées qui me sont venues dans le fort du désespoir oii me mettait quelquefois M. le cardinal, principalement

térisée par ce mot du grand Turenne qui s'intéressait fort à Fouquet. Quelqu'un devant lui blâmait l'emportement de Colbert et louait la modération de Le Telher : Oui, répondit-il, je crois que 21. Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. Le Tellier a plus de peur qu'il ne le soit pas.

(1) Mme Duplessis-Guénégaud était désignée dans le monde par le nom d' Amalthée.

(2) C'était un projet vague de résistance et de fuite en pays étranger, que Fouquet avait écrit quinze ans auparavant, quand la France était en proie aux factions, et dans un moment où il croyait avoir à se plaindriB du cardinal Mazarm. Cet écrit fut trouvé dans la maison de Samt-Mandé, derrière un grand mù'oh, où il avait été abandonné et oublié.

lorsque, après avoir contribué plus que personne du monde à son retour en France, je me vis payé d'une si noire ingi'atitude. J'ai une lettre de lui et une de la reine mère, qui font foi de ce que je dis ; mais on les a prises dans mes papiers, avec plusieurs autres. Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce misérable papier, qui était tellement hors de ma mémoire et de mon esprit, que j'ai été près de deux ans sans y penser et sans croire l'avoir. Quoi qu'il en soit, je le désavoue de tout mon cœur, et je vous suppUe de croire, monsieur, que ma passion pom' la personne et pour le ser\àce du roi n'en a pas été diminuée. » M. le chance- Uer a dit : « Il est bien difficile de le croire, quand on voit une pensée opiniâtre exprimée en différents temps. » M. Fouquet a répondu : « Monsieur, dans tous les temps, et même au péril de ma vie, je n'ai jamais abandonné la personne du roi ; et dans ce temps-là vous étiez, monsieur, le chef du conseil de ses ennemis, et vos proches donnaient passage à l'armée qui était contre lui. »

M. le chancelier a senti ce coup ; mais notre pau\Te ami était échauffé et n'était pas tout à fait le maître de son émotion. Ensuite, on lui a paiié de ses dépenses ; il a dit : « Je m'offre à faire voir que je n'en ai fait aucune que je n'aie pu faire, soit par mes revenus, dont M. le cardinal avait connaissance, soit par mes appointements, soit par le bien de ma femme ; et si je ne prouve ce que je dis, je consens d'être traité aussi mal qu'on le peut imaginer. « Enfin, cet interrogatoire a duré deux heures, où M. Fouciuet a très bien dit, mais avec chalem' et colère, parce que la lecture de ce projet l'avait extrêmement touché.

Quand il a été parti, M. le chancelier a dit : a Voici la dernière fois que nous l'interrogeons, w M. Poucet s'est approché de M. le chanceher, et lui a dit : « Monsieur, vous ne lui avez pas parlé des preuves qu'il y a comme il a commencé à exécuter le projet. » M. le chancelier a répondu : « Monsieur, elles ne sont pas assez fortes, il y am'ait répondu trop facilement. » Là-dessus, Sainte- Hélène et Pussort ont dit : « Tout le monde n'est pas de ce son-

timent. » Voilà de quoi rêver et faire des réflexions. A demain le reste.

Vendredi 5 décembre.

On a parlé ce matin des requêtes, qui sont de peu dïmportance, sinon autant que les gens de bien y voudront avoir égard en jugement. Voilà qui est donc fait : c'est à M. d'Ormesson à parler, il doit récapituler toute l'affaire ; cela durera encore toute la semaine prochaine, c'est-à-dire qu'entre ci et là ce n'est pas vivre que la vie que nous passerons. Pour moi, je ne suis pas reconnaissable, et je ne crois pas que je puisse aller jusque-là. M. d'Ormesson m'a priée de ne le plus voir que l'affaire ne soit jugée ; il est dans le conclave et ne veut plus avoir de conmierce avec le monde. Il affecte une grande réserve ; il ne parle point, mais il écoute ; et j'ai eu le plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je pense. Je vous manderai tout ce que j'apprendrai. Eh ! Dieu veuille que ma dernière nouvelle soit bonne ! je la désire ! Je voUs assure que nous sommes tous à plaindi'e ; j'entends vous et moi, et ceux qui en font leur affaire comme nous. Adieu, mon cher monsieur; je suis si triste et si accablée ce soir, que je n'en puis plus.

AU MEME

Mardi 9 décembre 1664.

Je vous assure que ces jours sont bien longs à passer, et que l'incertitude est une épouvantable chose : c'est un mal que toute la famille du pauvre prisonnier ne connaît point. Je les ai vus, je les ai admirés. Il semble qu'ils n'aient jamais su ni lu ce qui est arrivé dans les temps passés.: ce qui m'étonne encore plus, c'est que Sapho est tout de même, elle dont l'esprit et la péné-

(ration n'ont point de bornes. Quand je médite là-dessus, je me flatte, et je suis persuadée, ou du moins je me veux persuader qu'elles en savent plus que moi. D'un autre côté, quand je raisonne avec d'autres gens moins prévenus, et dont le sens est admirable, je trouve nos mesures si justes, que ce sera un \Tai miracle si la chose ne va pas comme nous la souhaitons. On ne perd souvent que d'une voix, et cette voix fait tout. Je me souviens de ces récusations dont ces pau\Tes femmes pensaient être assurées ; il est \Tai que nous les perdîmes de cinq à dixsept : depuis cela, leur assurance m'a donné de la défiance. Cependant au fond de mon cœur j"ai un petit brin d'espérance. Je ne sais d'oii il vient, ni où il va, et même il n'est pas assez grand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causai hier de toute cette affaire avec Mme Duplessis (1) ; je ne puis voir que les gens avec qui j'en puis parler, et qui sont dans les mêmes sentiments que moi. Elle espère, comme je fais, sans en savoir la raibon. Mais pourquoi espérez-vous? Parce que j'espère. Voilà nos réponses : ne sont-elles pas bien raisonnables? Je lui disais avec la plus grande vérité du monde, que, si nous avions un arrêt tel que nous le souhaitons, le comble de ma joie était de penser que je vous enverrais un homme à cheval, à toute bride, qui vous apprendrait cette agi'éable nouvelle, et que le plaisir d'imaginer celui que je vous ferais rendrait le mien entièrement complet. Elle comprit cela comme moi ; et notre imagination nous donna dans cette pensée plus d'un quart d'heure de campes. Cependant je veux rajuster la dernière journée de l'interrogatoire sur le crime d'État. Je vous l'avais mandée comme on me Pavait dite, mais la même personne s'en est mieux souvenue et me l"a redite à moi. Tout le monde en a été instruit par plusieurs juges. Après que M. Fouquet eût dit que les seuls effets que l'on pouvait tirer du projet, c'était de lui avoir donné la

(1) ^Ime Duplessis-Belhère, amie mtmie de Fouquet. C'était elle qu'il avait chargée de rether ses papiers de sa maison de Samt- Mandé. Elle n'en eut pas le temps. Elle fut d'abord exilée, puis revmt.

confusion de Tentendre, M. le chancelier lui dit : « Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un crime d'État. » H répondit : (( Je confesse, monsieur, que c'est une folie et une extravagance, mais non pas un crime d'Etat. Je supplie ces messieurs, dit-il en se tournant vers les juges, de trouver bon que j'explique ce que c'est qu'un crime d'État ; ce n'est pas quïls ne soient plus habiles que nous, mais j'ai eu plus de loisir qu'eux pour l'examiner. Un crime d'État, c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret du prince, et que tout d'un coup on se met du côté de ses ennemis ; qu'on engage toute sa famille dans les mêmes intérêts ; qu'on fait ou\Tir les portes des villes dont on est gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on les ferme à son véritable maître ; qu'on porte dans le pai'ti tous les secrets de l'État. Voilà, messieurs, ce qui s'appelle un crime d'État. » M. le chancelier ne savait où se mettre, et tous les juges avaient fort envie de rire. Voilà au %Tai comme la chose se passa. Vous m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus déUcat et même de plus plaisant.

Toute la France a su et admiré cette réponse. Ensuite il se défendit en détail, et a dit ce que je vous ai mandé. J'aurais eu sur le cœur que vous n'eussiez point su cet endroit ; notre cher ami y aurait beaucoup perdu. Ce matin, M. d'Ormesson a commencé à récapituler toute l'affaire ; il a fort bien parlé, et fort nettement. Il dira jeudi son a^is. Son camarade parlera deux jours : on prend quelques jours encore pour les autres opinions. Il y a des juges qui prétendent bien s'étendre ; de sorte que nous avons encore bien à languir jusqu'à la semaine qui vient. En vérité, ce n'est pas vi%Te que d'être en l'état où nous sommes.

Mercredi 10 décembre.

M. d'Ormesson a continué la récapitulation du procès ; il a fait des merveilles, c'est-à-dire, il a parlé avec une netteté, une intelligence et une capacité extraordinaires. Pussort l'a inter-

rompu cinq ou six fois, saus autre dessein que de rempécher de si bien dii'e ; il lui a dit sur un endi'oit qui pai-aissait fort poiu' M. Fouquet : « Monsieur, nous parlerons après vous, nous parlerons après vous. »

AU MEME

Jeudi 11 décembre 1664.

M. d'Ormesson a continué encore : quand il est venu sur un certain article du marc d"or, Pussort a dit : « Voilà qui est contre l'accusé. — n est \Tai, a dit M. d'Ormesson, mais il n'y a pas de preuves. — Quoi ! a dit Pussort, on n"a pas fait interroger ces deux officiers-là? — ]^on, a dit M. d'Ormesson. — Ali! cela ne se peut pas ! a répondu Pussort. — Je n'en ai rien trouvé dans le procès », a dit M. d'Ormesson. Là-dessus Pussort a dit avec emportement : « Ah! monsieur, vous deviez le dire plus tôt ; voilà une lourde faute. » M. d'Ormesson n"a rien répondu ; mais, si Pussort lui eût dit encore un mot, il lui eût répondu : « Monsieur, je suis juge, et non pas dénonciatem". ]N^e vous souvient-il plus de ce que je vous contai une fois à Fresne? » 'Voilà ce que c'est : M. d'Ormesson n'a découvert cela que lorsqu'il n'y a point eu de remède. M. le chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson; il lui a dit qu'il ne fallait point parler du projet, et c'est par mahce ; car plusiem-s jugeront cjue c'est un grand crime, et le chanceher voudrait bien que M. d'Ormesson n'en fît point voir les preuves, qui sont ridicules, afin de ne pas affaiblh.- l'idée qu'on a voulu doimer.

Mais M. d'Ormesson en parlera, puisque c'est un des articles qui composent le procès. H achèvera demain. Sainte-Hélène parlera samedi. Lunch, les deux rapporteurs diront lem* a^is, et mardi ils s'assembleront tous dès le matin, et ne se sépareront point qu'après avoir donné un arrêt. Je suis transie quand je pense à ce jour-là. Cependant la famille a de grandes espérances.

Foucault (1) va solliciter partout, et fait voir un écrit du roi où on lui fait dire quïl trouverait fort mauvais qu'il y eût des juges qui appuyassent leur avis sur la soustraction des papiers ; que c'est lui qui les a fait prendi-e ; qu'il n'y en a aucun qui serve à la défense de l'accusé ; que ce sont des papiers qui touchent son état, et qu'il le déclare, afin qu'on ne pense pas juger là-dessus. Que dites-vous de tout ce beau procédé? N'êtesvous point désespéré qu'on fasse faire la chose de cette façon à un prince qui aimerait la justice et la vérité, s'il les connaissait? Il disait l'autre jour, à son lever, que Fouquet était un homme dangereux; voilà ce qu'on lui met dans la tête. Enfin, nos ennemis ne gardent plus aucune mesure : ils vont à présent à bride abattue ; les menaces, les promesses, tout est en usage ; si nous avons Dieu pour nous, nous serons les plus forts ; vous aurez peut-être encore une de mes lettres, et, si nous avons de bonnes nouvelles, je vous les manderai par un homme exprès à toute bride. Je ne saurais dire ce que je ferai, si cela n'est pas ; je ne comprends pas moi-même ce que je deviendrai. Mille compliments à notre solitaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu.

Samedi 13 décembre.

On a voulu, après avoir bien changé et -rechange, que M. d'Ormesson dît son avis aujourd'hui, afin cpie le dimanche passât par-dessus, et que Sainte-Hélène, recommençant lundi sur nouveaux frais, fît plus d'impression. M. d'Ormesson a donc opiné au bannisement perpétuel et à la confiscation de ses biens au roi. M. d'Ormesson a couronné par là sa réputation. L'avis est un peu sévère ; mais prions Dieu qu'il soit suivi. H est toujours beau d'aller à l'assaut le premier.

(1) Ce Foucault était le greffier de la chambre de l'Arsenal ; il lut à Fouquet son arrêt.

Page 1