Modèles d'artistes
Un hasard heureux a fait tomber sous ma main, au moment où je terminais ce livre, une lettre écrite par un ancien modèle à une de ses amies.
Avec l'indiscrétion qui caractérise tout auteur, je m'en suis emparé et je la publie en tète de ce volume comme un document de première main.
On y trou^^era, en un style naïf, ù perce pourtant une teinte de littérature acquise sans doute dans les fréquentations artistiques, — inutile de dire que j'ai dû mettre la ponctuation et régulariser Tortographe — un croquis assez
joliment fait des impressions d'une jeune fille que le besoin conduit sur la lable de pose et qu'une éducation d'un certain raffinement empêche de se familiariser avec un métier quin'est pas « comme les autres »^
C'est la vie et la psychologie de bien des modèles qui est simplement notée là.
C'est, en outre, une pièce curieuse par sa sincérité.
Comme telle, elle ajoutera beaucoup à l'intérêt delà présente étude, au cours de laquelleje me suis heurté bien souvent à des vanités de femmes, et, même — o tempora... — au secret professionnel (1).
Ma chère Marguerite,
Tu me demandes pourquoi, ayant posé quelquefois ch<^z des artistes, je ne continue pas. Je suis pourtant sans travail en ce moment et la saison est dure.
Je vais te raconter comment cela m'est arrivé et, aussi, ce qui m'a été le goût du métier...
Il faut te dire tout d'abord qu'ayant eu un peintre
I J'ai dû, dans la présente lettre, ne garder que les initiales des peintres, et changer quelques tournures de phrases trop... intimes.
pour ami... intime, il m'avait fait regarder le métier de la pose comme une horreur.
Aussi, me figurais-je que, du jour où une femme montait sur une table à modèle, elle était perdue. P.t cette idée était tellement fixée chez moi, que, de longtemps, je ne voulus rendre à la personne dont je te parle aucun service de ce genre là.
Un dimanche que j'étais fort triste, j'étais restée toute seule une partie de la journée; Berthe vint me voir etm'enmenaau Moulin de la Galette. Nous y étions à peine depuis dix minutes que deux jeunes gens vinrent v^-rs nous et nous invitèrent à danser une polka.
La danse finie, M. E... me demanda un rendez-vous pour le lendemain ; il me trouvait charmante du tout au tout, disait-il, il serait très heureux de me revoir et il ajoutait que, de plus, je lui rendrais un service que je ne soupçonnais pas.
Sur ce, je le quittai en riant et Berthe resta avec lui et son ami.
Le lendemain, j'avais oublié le rendez-vous, et, comme je traversais la place Pigalle pour aller déjeuner, je fus saluée par mon amoureux de la veille, — je le croyais tel du moins. Bref, il me promena plusieurs fois, et nous nous rencontrâmes avec son ami et Berthe qui était déjà très liée avec tous les deux.
Il nous conduisit tons les quatre à son atelier. 11 m'avait dit qu'il était peintre, et je m'attendais toujours au « coup du portrait » que ne « rate » jamais
un peintre lorsque, pour une raison ou une autre, il veut nous connaître.
Eh bien ! ma chère, il n'en fut rien : pas plus de portrait que d'amour!
Tous ces frais étaient faits pour me demander si je voulais lui poser une Sainte Agnès !
Tu penses sije me récriai ; je croyais véritablement qu'il m'outrageait; et je me fâchai, mais très fort.
Enfin, il finit par me faire entendre raison : ce n'était que la tête; puis, j'étais en morte saison. 1 II m'offrit cinq francs par séance; cela me tenta et j'acceptai. Me voilà arrivée à l'heure indiquée, exactement, chose extraordinaire pour tous ceux qui me connaissent, surtout pour moi, et qui aurait bien étonné mes anciennes patronnes. Ah ! ma chère, si tu savais comme le cœur me battait en frappant à cette porte : je n'avais plus de voix et, de pâle que j'étais, je devins verte lorsqu'il me dit : Entrez.
C'en était fait; j'étais modèle; je baissais la tète comme une condamnée à mort et j'avais des larmes aux yeux. Tu vas bien rire de moi en me lisant; mais que veux-tu, je suis ainsi.
Me voilà donc sur la table, à genoux, la tête renversée en arrière. Je t'assure qu'il me fit compliment et ne me rappela pas à l'ordre; je m'étais mise dans la peau de la sainte, on ne peut mieux. Cela dura cinq séances ainsi : moi, ne bougeant pas; lui, peignant et ne soufflant mot. Le sixième jour, il reçut la visite d'un personnage important. Il avait une moustache blanche et les cheveux blancs, comme un sol
dat, et, rien que de le voir, cela m'immobilisa dans ma pose, je n'osais pas le regarder, car il faut te dire que je venais d'avoir presque une scène avec Tartiste chez qui j'étais :
Figure-toi que le cou et les épaules de sa bonne femme n'étaient qu'ébauchés, et il fallait les finir. Alors il me dit ne pouvoir les finir qu'avec moi; je ne voulais pas; il me semblait qu'à mesure que je déboutonnais un bouton de mon corsage je descendais un degré de plus dans la boue. Oh ! ne crois pas que j'exagère, j'ai bien ressenti tout cela.
Enfin, mes prières avaient fini par l'agacer et, si l'ouverture du Salon n'avait été si proche, je crois bien qu'il m'aurait envoyée promener. Ne voulant pas le fâcher, j'ôtai mon corsage; me voilà les épaules nues sans corset devant lui. J'avais une figure tellement comique qu'il éclata de rire; il prit pitié de moi, car sincèrement, je souffrais et il le voyait bien.
J'avais donc repris la pose.
Quand cette visite vint l'interrompre je fus si saisie que je restai là à me fatiguer regardant le plafond, sans oser retourner la tête. Comme je regrettais d'être venue! surtout lorsque ce vieux monsieur se mit à parler de moi comme si je n'entendais pas ce qu'il disait. Il me faisait des compliments, mais je me croyais si méprisable que je ne réfléchis plus que j'étais là en présence de deux hommes et partis en sanglots.
Voilà mon premier essai.
M. E... fit mon portrait au fusain pour le « BlanC et Noir, » mais, avec lui, je n'avais plus de honte et je
riais bien de toutes mes terreurs d'une quinzaine auparavant.
Quelque temps après, je travaillais rue de la Paix, et je remontais tous les soirs la rue Pigalle à la même heure; je fus suivis encore par un peintre qui me proposa cette fois hardiment de venir chez lui pour lui poser le costume et le nu : — « Quoique mince, me dit- « il, vous avez l'air bien prise et c'est votre petite « frimousse qu'il me faudrait pour faire mes sou- « brettes Louis XV. »
Cela ne me plaisait pas ; je me rappelais mes frayeurs passées et l'idée de me mettre nue devant cet homme me répugnait; je n'acceptai pas, malgré les belles offres qu'il me fit, me disant qu'il me garderait pour lui seul et que je serais sa petite maîtresse choisie et que je ne travaillerais plus au dehors.
Et chaque fois qu'il me voit, il me poursuit toujours des mêmes offres que je refuse, vois-tu, parce que je sais qu'il fait le nu et qu'il verrait ce qu'une femme pour moi doit cacher le plus!...
Tout ce que je te dis là de mes craintes et de mes répugnances, me vient de quand j'étais très jeune; étant enfant, j'avais 12 ans ou 11 ans 1^2, restait dans la maison ou j'habitais, au Gros-Caillou, un sculpteur, élève de Carpeaux, Désiré O., qui me faisait souvent monter dans son atelier; j'étais l'amie de sa petite sœur Marie dont il se servait pour modèle ; elle avait quinze ans ; il faisait très souvent des groupes où il lui fallait des petites filles bien développéee et je l'étais à faire croire à cet âge là qu'à vingt ans je
serais, comme disent les messieurs, un beau brin de fille.
Il demanda à papa de se servir de moi. J'allai donc chez lui; je lui servais de modèle pour le bras, la main, le pied, les cheveux, la bouche, et, quelquefois, la figure, mais sans aucune rétribution.
Un jour, il me déshabilla et me mit toute nue de vant lui ; je pleurais, je tremblais de tous mes membres et n'osais le regarder; je ne voulais pas prendre le pose ; il avait beau me faire peur, me gronder, me promettre de tout, je ne voulais rien entendre.
Enfin, mes yeux se portèrent sur une toile Verte, accrochée derrière moi.
J'allai sans rien dire, me cacher la tête sous cette toile qui me descendait jusqu'au nez et je pris la pose... Il put continuer sa statue tranquillement : du moment où moi, je ne le vis plus me regarder, ma pudeur était sauvée.
Maintenant, bien des fois, lasse de chercher de5 Touvrage dans mon métier sans en trouver, la pensée m'est venue de poser. Mais c'est toujours le hic de me déshabiller moi-même ; de voir tomber mes vêtements un à un ; de me sentir toucher ; et, surtout, de penser que, avec un jeune homme que j'aimerais, je serais sujette à rencontrer des peintres qui pouraient me déshabiller de mémoire, m'ayant vue nue, et peutêtre discuter mes charmes comme mes imperfections.
Je crois pouvoir affirmer que je ne le serai jamais plus et n'en ferai pas mon métier : d'abord j'ai, en-
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tendu dire par des modèles que toutes, ou à peu près, celles qui posent, sont atteintes de vices que je n'ose même pas t'indiquer.
Et voilà pourquoi je ne voudrais plus servir de modèle, ni rètre désormais dussé-je aller faire mon métier de couturière dans un trou de province.
Jeanne
Beaucoup de naïveté, un peu de sentimentalisme, c'est ce qui a arraché « Jeanne wàla table de pose.
On verra dans les divers chapitres de ce livre que si Jeanne avait débuté dans certains ateliers, elle se serait peut-être laissée prendre, comme tant d'auù^es, àTattraitds la vie indépendante, facile et joyeuse qu'au premier abord, peintres et sculpteurs semblent faire à leurs modèles.