‹ Modèles d'artistesChapitre 11 sur 20 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

A prospérité des modèles parait être arrivée aujourd'hui à son apogée.

Jamais, en effet, on n'a vu pareil nombre de peintres et de sculpteurs: les administrations publiques et les particuliers ne possèdent plus d'espaces assez vastes pour accumuler, entasser, conserver les kilomètres de toiles peintes et les mètres cubes de marbre taillé^ de plâtre moulé, de bronze ciselé, que, chaque année, les artistes mettent au jour.

Il y a aujourd'hui des « boites à Salon » comme il y a des boites à bachot: des espèces d'usines où des professeurs patentés, grâce à un peu d'en-

seignement et à beaucoup de recommandations, \ assurent à leurs élèves la réception à l'Exposition officielle au bout d'un nombre d'années arrêté à l'avance.

Quel est le père de famille, qui, le jour où ' son fils ou bien sa fille a atteint sa seizième année n'a pas reçu une circulaire lui offrant, pour son rejeton, la gloire artistique à prix fixe ?

C'est un peu la revanche de 1830, des époques où les artistes étaient des êtres d'exception, vivant dans un monde idéal, auréolés dès leur vivant d'une auréole pileuse, et traitant d'épicier tout ce qui ne tenait pas un pinceau, un ébauchoir ou une plume.

Aujourd'hui, les épiciers sont entrés dans le mouvement : ils aiment mieux que leurs fils soient aiftc Beaux-Arts qu'au Bon-Marché ; ils préfèrent voir leur filles fabriquer des croûtes que vendre des petits fours.

Qui est-ce qui en profite ?

Ce n'est certes pas le public, qui a bien plus de peine, au milieu de ce débordement de grands hommes, à distinguer les vrais.

Ce ne sont pas les artistes, qui entendent traiter leurs œuvres de « produits » tout comme la cassonnade ou l'eau de Cologne, et qui sont obligés de remplacer le talent par la réclame et le travail par les soirées mondaines.

Ce sont les modèles ou plutôt les femmes et les jeunes filles susceptibles de le devenir.

A elles, tout le bénéfice de cette augmentation de la demande.

Onles paie bien, on les traite bien, et, pour peu qu'elles aient une particularité légèrement remarquable, on leur bâtit une réputation.

Le jour n'est pas loin, peut-être, où on leur fera des ponts d'or, ni plus ni moins qu'à des ténors ou à des divas d'opérette.

Psychologiquement, le modèle ne se distingue guère de la femme en général.

Un peu de vanité, beaucoup de besoin, c'est là ce qui les amène toutes sur la table de pose; leur impudeur n'est pas du vice, c'est un oubli de certaines conventions.

298 MODÈLES d'aRTIS7ES

Il n'en est pas une sur dix qui, née dans un milieu aisé, élevée dans une atmosphère vertueuse ou, mieux, guindée, ne lût devenue une honnête mère de famille, recommandant à sa fille de baisser les yeux devant le monde, ou une vieille célibataire grincheuse et se consolant d'avon* coiffé Sainte Catherine, en cancanant tout le jour.

Quant à leurs mœurs extérieures, si elles sont plus originales, plus curieuses que celles de la plupart des femmes, cela tient uniquement à leur métier, au monde qu'elles fréquentent, aux conversations auxquelles elles assistent. Elles mêmes n'y sont pour rien : peu intellectuelles, en gênerai, très malléables, et, comme toutes les femmes, possédant au plus haut point la faculté d'assimilation, elles ont acquis des apparences

dont il ne faudrait pas conclure à une particulière originalité d'esprit.

Ce livre semble avoir été écrit tout à la gloire des modèles non Italiens au àétriment des modèles Italiens

C'est un résultat des tendances artistiques, d'aujourd'hui autant que de la sympathie que peuvent inspirer les uns ou les autres.

Tous les journaux ont conté cette anecdote récente :

Des modèles Italiens qui avaient assisté à 1 enterrement du peintre Gustave Boulanger, se réunirent à la sortie du cimetière dans un restaurant, pour y savourer en paix le pain et le fromage classiques.

Des conversations s'élevèrent. Les têtes s'échauffèrent. Et, le vin aidant, les discussions tournèrent en querelle, puisen rixe. Enfin, l'un des

\ assistants ne trouva rien de mieux, pour fair^ prévaloir son esthétique, que de plonger un couteau dans la poitrine d'un de ses interlocuteurs,

I Une telle brutalité de mœurs n'est certes pas faite pour inspirer la sympathie envers les modèles aux costumes bariolés, au langage incompréhensible, aux superbes cheveux... peuplés.

30O MODÈLES d'artistes

Les nouvelles théories artistiques ont également pour résultat de faire rechercher surtout les modèles d'origine française.

Uabandon de l'art classique, de la peinture d'histoire, de la peinture religieuse, de Tallégorie, rendent inutilisables les charmes marmoréens des Italiennes.

Les formes plus mièvres^ plus modernes, des Parisiennes conviennent bien davantage aux artistes d'aujourd'hui; et cet état de choses produit chaque jour des vides dans les rangs des modistes, des couturières et des demoiselles de magasin de la capitale.

Mais les tendances de la jeune école vers un art tout fait de quintessence, d'impression suggestive^ amènent à leur tour une sélection dans les modèles modernes. Aujourd'hui, le succès

est pour les figures bizarres, sphyngiennes, maladives, névrosées.

C'est de là, sans doute, que viendra la déca-^ idence prochaine, au profit de quelques heureuses, douées par la nature ou par Tatavisme de traits anémiés et mystérieux.

Et, si l'école artistique qui, dans les lettres, s'intitule « symboliste » ou «décadente » a des représentants dans la peinture ou la sculpture, peutêtre bien qu'un jour les modèles ne seront plus choisis que parmi les pensionnaires de la Salpétrière.

Ce jour-là, ce n'est plus moi qui pouriais écrire une étude sur les « Modèles d'Artistes » : je devrais passer la plume à un élève de M. Charcot.

Page 1