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UN MODÈLE ENTRE CENT

SARAH BROWX

Souvenir à Clémence Isaure. —Bohémienne et Bohême, — Toutes les langues! — Brévetée S. G. D. G. — Une amazone. — A FHippodrome. — Où mènent les tramways de TAlma. — Amour et laudanum. — Ce qu'on rencontre à Thopital. — Vive Murger! — L'expulsion des Princes. — Une révolution au Quartier Latin. — Théroigne légitimiste. — Les honneurs du « Figaro. » — « Sarah Luxembourg » grand journal du soir. — Tout passe, tout casse. — Un stylet de Tolède. — Passage des ponts. — Il n'est pas de roses sans épines. — A coups de pinceau. — Une Sabine. — M. Jules Lefebvre et Thospitalicé écossaise. — Triomphes plastiques. — Un remède contre l'hystérie. — Le musée des poisons. — Le inot de la fin.

Pour être peu connu, on le voit, la vie des modèles, en général, n'a rien de bien romanesque :

Unhasard

les conduit sur la table de pose, avant ou après la chute ; les unes y font longue station, d'autres n'y passent que juste

le temps de rouler du dévergondage par plaisir au vice intéressé ; et, en somme, leur existence, coupée seulement de quelques rapides amours, émaillée de jours de noces et de semaines de fringale, ne rappelle en rien celle des héroïnes qu'elles sont parfois appelées à figurer.

Pourtant, il en est quelques-unes qui surnagent dans la masse terne, et dont la vie est digne d'une étude plus approfondie.

Ce sont de rares exceptions, mais encore en trouve-t-on parfois.

Une, entre autres, mérite notre attention.

On a remarqué, il y a peu d'années, à l'exposition du Cercle Volney, une Clémence Isaure de M. Jules Lefebvre. C'était une virginale figure aux cheveux d'un blond ardent, coiffée de lauriers. Vêtue d'un corsage de velours qui laissait voir la ligne harmonieuse et chaste du cou, elle avait le bras gauche replié, la main aux doigts longs, effilés, tenant une branche de lauriers, et un rouleau de parchemin ; la main droite, pudiquement, cachait la naissance des seins.

De cette tête à la carnation très blanche, d'un galbe très pur, aux lèvres expressives^ aux grands yeux pensifs, couronnée d'une chevelure tombante, se dégageait une impression vive de vertu, de charme pudique et de poésie.

Sarah Brown

Dessin de M, Jules Lefebvre, d'après sa Glémence Isaure.

2C)6 MODELES d' ARTISTES

Devant la toile, on se demandait quel modèle avait pu poser cette figure exquise.

Le peintre n'avait-il eu qu'à copier la nature, ou bien, selon sa coutume, avait-il idéalisé, et donné aux traits quelconques ce je ne sais quoi qui en faisait le charme?

On va le voir.

Le modèle qui avait posé devant M. Jules Lefebvre pour sa Clémence Isaure s'appelle Sarah Brown. La figure est son portrait frappant.

Qjiant à elle, c'est un des types les plus bizarres et les plus intéressants qu'on puisse rencontrer dans le monde où l'on pose.

Et tous les rapins et tous les peintres, de Montmartre au Luxembourg, en passant par le Quartier Latin et l'avenue de Villiers^ la connaissent au moins de réputation.

On l'appelle plus généralement Sarah la Rousse.

Et quand on en parle, c'est avec des mots pleins de sous-entendus qui donnent à comprendre que c'est là une fille bizarre, avec des mystères plein sa vie, et du charme plein sa personne.

— La jolie fille ! disent ceux qui la voient pour la première fois.

— Oiielle drôle de femme ! ajoutent ceux qui la connaissent.

Les deux épithètes sont vraies.

Sarah Brown, ou Sarah la Rousse^ comme on voudra l'appeler, est une des plus jolies filles qui se puissent rencontrej.

Elle est bien prise, elle a des traits de vierge du moyen-âge, des cheveux couleur de feu et elle est bâtie en statue.

Pieds et mains aristocratiques.

Manières, tantôt de reine, tantôt d'amazone fôUe de son corps.

Et une vie accidentée comme celle d'une héroïne de roman.

Quelques-uns se navrent de la voir rouler dans toutes les aventures de la bohème.

Mais c'est là son sang. Et elle mentirait à son origine si elle se rangeait un jour ou l'autre.

îl y a une vingtaine d'années arriva à Paris un juif d'origine bohémienne qui gagnait sa vie comme traducteur de langues étrangères.

Il amenait avec lui une petite fiUe^ la petite Sarah.

Quant à sa mère, on n'en parlait pas.

Et, d'ailleurs, nul ne s'en préoccupait. Les étr^^n-

gers à Paris ont, plus que partout ailleurs, la faculté de passer inaperçus.

Sarah commença de s'élever, on ne sait trop comme, entre des journaux aux caractères incompréhensibles pour elles et des bouquins plus mystérieux encore.

Puis, son père mourut, comme elle n'avait que quatre ans.

Des gens se chargèrent d'elle.

Qui?

Comment lui étaient-ils attachés?

Elle n'en sait trop rien. Ce sont « ses parents nourriciers », c'est tout ce qu'elle en di^. Ils l'emmenèrent à la campagne

Où ? Même iucognito.

Il y avait des champs, des bois, de l'herbe, des

SARAM BROWN 5^9

routes poudreuses, et puis de Tair, des plaines où Sarah courait en liberté.

Elle apprit à monter à cheval, et c'était sa passion, dès six ans, de se laisser emporter au trot furieux de quelque solide percheron, accrochée à ' la crinière, et tout heureuse de se sentir cahotée sur la large croupe au milieu des nuages de poussière soulevés par les sabots.

Ses parents nourriciers s'occupaient fort peu d'elle. Elle pouvait, tout à Taise, s'ébattre et se faire un tempérament .robuste à ces jeux de garçons.

Pourtant, elle alla à l'école, assez longtemps même, dit-on, pour y remporter le brevet élémentaire.

C'est un parchemin précieux qu'elle conserve dans ses archives, et qu'elle montre seulement à quelques initiés. Je ne Tai point vu.

Mais elle s'adonna surtout à la gymnastique, e1 devint même d'une jolie force. Le trapèze n'avait pour elle aucun mystère. Elle grimpait comme un chat. Elle jouait aux barres parallèles, comme d'autres jouent au ballon ; et elle eût mérité de s'appeler Mlle Léotard à la barre fixe.

C'est au milieu de ces occupations multiples qu'elle atteignit l'âge de quatorze ans. Mais elle a des souvenirs peu précis sur cette

26o MODÈLES d'aRTISTES

première époque et on n'en peut noter que peu de choses.

Vers quinze ans, elle vint à Paris, peu timide, pas provinciale, et sentant déjà dans ses veines des bouillonnements de sang présageant les aventures.

Ses parents lui avaient organisé une existence normale d'apprentissage et de bourgeoisie.

Des causes diverses, peut être des souvenirs de lectures romanesques, Tamour du clinquant, le besoin de mouvement, sa vieille passion pour Téquitation et le gymnase, la conduisire)it à l'Hippodrome oû elle réussit, grâce à sa crânerie, à sa beauté déjà très appétissante . à se faire engager en qualité d'écuyère.

Tout de suite, les loges et le promenoir la remarquèrent et la lorgnèrent.

! On la suivait anxieusement quand elle lançait follement son cheval pour sauter les obstacles de carton et de fausse verdure dont est émaillée la piste.

Elle enlevait sa bête d'un: — Hop! triomphant et sonore ; elle s'enivrait de vitesse et exubérait de joie quand c'était son tour, dans ces luttes équestres réglées d'avance, d'être vainqueur^ de recevoir un bouquet entouré de dentelles au son de la cloche, et de parcourir ensuite seule l'arène, faisant faire de gracieuses

courbettes à son cheval, saluant elle - même de tout son sourire aux dentsdeperle, tan dis que l'or-

chestre jouait Tincvitable marchetriom-.

phale et que Monsieur Auguste se livrait à ses clowneries habituelles.

Le nombre de bouquets, de déclarations, etde proposit ions..

' honnêtes qu'elle reçut

alors est assurément incalculable.

Sa jeunesse sans fard, son type étranger, sa beauté séduisaient les vieux et les jeunes messieurs, habitués des vendredis et des mardis.

Et, bien qu'elle n'eût jamais décroché la timbale de la haute école en amazone noire, il y avait chaque soir, pour attendre sa sortie, une cour nombreuse qui ne répugnait pas à l'odeur du cheval, et parlait facilement de souper fin et d'entresol gentiment meublé.

Tout porte à penser que Sarah n'écouta guère les propositions vénales. Elle était toute jeune; elle était toute seule, sans nulle vieille parente qui songeât à faire trafic de son corps.

Pourquoi n'eût-elle pas écouté pliitôt son cœur que sa... raison.

Rien ne dit qu'elle n'écouta pas trop son cœur.

La route de l'Hippodrome est bien dangereuse le soir. Il y a toute une troupe de jeunes employés, de bellâtres habitués à auner le calicot et à débiter les gants ou la parfumerie, qui fréquentent assidûment les lignes de tramways menant au Pont de l'Aima.

C'est par là que les écuyères se rendent à la représentation, simplement vêtues, le maintien décent comme de petites pensionnaires.

Le soir, elles s'en retournent moins seules, et quelquefois en fiacre.

Mais les jeunes gens dont il s'agit affirment que, rencontrées en tramway vers les huit heures, elles ne sont pas insensibles aux charmes d'une conversation sentimentale et animée ; qu'on peut leur parler tendresse sans qu'elles vous ripostent argent; et que, souvent,elles répondent avec douceur à l'amour qu'elles ont inspiré. (Je n'en puis rien dire, n'ayant jamais cherché à y goûter; je sais seulement qu'un homme de lettres — inédit — m'a juré « sur l'honneur » qu'une de ces amazones à trente francs par mois, l'avait aimé pendant quarante-huit heures, moyennant... un autographe sur son album I î I)

C'est sans doute parmi ces conquérants spécialis-

tes, susceptibles d'offrir le carosse à trente centimes par tête, quinze centimes, l'été à l'impériale, que Sarah rencontra sa première passion.

Quel qu'en fut l'objet, elle aima de tout son cœur, de toute son âme, avec la fougue de ses seize ans, et de son tempérament de juive de bohémienne.

Un beau — ou plutôt un vilain jour — celui qu'elle aimait l'abandonna pour courir à d'autres amours. Ces tramways sont si dangereux! surtout quand ils mènent au Pont de l'Aima.

Fureur de Sarah. Grande scène de reproches. Le monsieur n'y répondit que par l'indifférence.

Et certes, Sarah nvait le droit de se fâcher, car elle avait sûrement été « lâchée » pour moins belle qu'elle.

Après des cris, des pleurs, des grincements de dents, tout une crise pendant laquelle elle faillit arracher quelques-uns de ses superbes cheveux, elle devint calme tout à coup.

— Alors, c'est bien fini, monsieur, vous m'abandonnez?

— Mon Dieu, ma petite...

— C'est entendu, monsieur, mais je prouverai que je ne suis pas de celles qu'on « lâche » deux fois. Vous entendrez parler de moi!

Le monsieur se moquait de cela. Mais Sarah tenait à faire la preuve promise. Et pour éviter d'être abandonnée une seconde fois... elle se procura, avec l'habileté de l'idée fixe, soixante grammes de laudanum. Puis elle avala le tout.

Une parenthèse en passant.

A-t-on remarqué comme le monde est peuplé d'empêcheurs de se suicider en rond?

Très-peu de gens arrêtent les chevaux emportés qui écrasent plusieurs passants, très-amis de la vie, ou se précipitent dans le feu pour sauver les incendiés, qui aimeraient mieux un peu plus de fraîcheur.

Mais lorsqu'un malheureux a résolu de se

donner la mort, qu'il s'est suffisamment abimé pour ne pouvoir résister, mais pas assez pour mourir immédiatement, il se trouve une foule d'hommes et de femmes de bonne volonté pour le défendre contre la mort qu'il avait volontairement cherchée et lui rendre une vie qui lui était devenue insupportable.

C'est ce qui arriva à Sarah la Rousse.

On la chargea sur un brancard et on la porta à l'hôpital Tenon.

Là, les soins des médecins et la vigueur de son tempérament la ramenèrent promptement à la vie.

On lui donna de três-sages conseils; on lui affirma qu'il est triste de mourir si jeune, et on la mit dehors.

Dégoûtée de la vie par son amour perdu et de la mort par son suicide manqué, déjà lasse de Paris qui l'écœurait, elle retourna chez ses parents nourriciers, décidée à se purifier au contact sain ' de la nature.

Belle résolution !.... qui eût le sort de toutes les résolutions. Sarah n'eût pas plus tôtrespiré l'air pur des champs que Paris lui manqua avec son atmosphère parfumée par le gaz, ses mille lumières, son bruit, ses applaudissements, et ses ivresses dont elle avait relativement peu goûté et qu'elle se figurait sans nombre.

Elle revint.

Mais elle ne réalisa pas tout de suite ses rêves. ^ Se voir si belle, et ne pas rencontrer un amour fidèle, ou une position sérieuse! C'était bête à en pleurer ou à en mourir. Sarah en pleura un peu. Puis se décida à en mourir.

Trahie par le laudanum, elle chercha autre chose, et se décida^ cette fois, pour le perchlorure de fer.

C'était horrible à prendre. Elle fit des grimaces atroces. Elle se tordit dans des souffrances sans nom, puis, s'endormit d'un sommeil qu'elle crût le dernier.

— Où suis-je ? dit-elle en s'éveillant. Est-ce donc ainsi qu'est fait le ciel?

Et elle regardait autour d'elle des blancheurs qui étaient des rideaux, et de grandes surfaces jaunes qui étaient des murailles.

Puis, peu à peu, elle ressaisit ses esprits et reconnût cette salle ! elle était revenue à l'hopitaL

— Allons, bon ! de nouveau, raiée ! s'écria-telle. C'est donc plus difficile encore de mourir que de vivre?

— Mourir? fit une voix près d'elle. Mourir ? Mais vous vivrez, mademoiselle, vous vivrez parce qu'il est bon de vivre... quand on est deux, quand on aime...

Et une face barbue et gourmande se pencha vers Sarah, dans la petite cage de calicot blanc qui entourait son lit.

C'était riaterne de la salle.

Dam ! tant va la belle fille à Thopital qu'à la fin on ly adore.

Et Sarah était suffisamment belle pour qu'on ne mit pas longtemps, sinon a Tadorer, du moins à désirer avoir avec elle des relations plus intimes que celles de docteur à malade.

Dès sa première visite à l'hôpital elle avait été remarquée*

11 fut beaucoup parlé d'elle à la salle de garde.

Les étudiants convièrent même leurs amis à la venir admirer. Ce fut une question un moment de mise parmi ceux qui faisaient leur médecine :

— As tu été voir la belle rousse qui est à Tenon?

— Non !

— Eh bien! vas-y, tu ne regretteras pas la course.

— Et.:, peut-on toucher.

— Essaye, tu verras bien.

Mais, la première fois, Sarah sortit de Thopital comme elle y était entrée.

Sa beauté et la fascination qu'elle exerçait sur MM. les aspirants au titre de docteur, n'eut d'autre résultat que de lui faire obtenir des soins sensiblement plus raffinés et plus familiaux que ceux donnés aux malades.

Elle eut toujours du bouillon le plus frais. On changea son linge plus souvent. On sucra un peu davantage ses médicaments désagréables. On vint faire la causette avec elle. On lui prêta des livres;

Mais ce fut tout.

Elle resta insensible aux tendres propos qu'on essaya de lui glisser.

La seconde fois, ce fut autre chose.

L'un des étudiants qui fréquentaient l'hôpital réussit à toucher son cœur.- Et, quand elle sortit, elle devint sa maîtresse.

à'jO MODÈLES d'artistes

Cette tois, elle crut bien qu'elle avait trouvé le bonheur, et ne songea plus qu'à jouir de la vie le plus gaîment possible.

Elle s*en fut habiter le quartier Latin, et se livra à tous les plaisirs qui constituent la vie de l'étudiante.

Elle grilla des cigarettes, étendue sur les divans des brasseries, tandis que les piles de soucoupes s'accumulaient devant elle ; elle dansai Bullier où tout le monde briguait l'honneur de la laire valser ou d'être son cavalier dans un quadrille ; elle tutoya des vieilles et des jeunes ser^ vantes de brasserie, aux tabliers blancs et à la sacoche élégante ; elle fit du bruit, passé minuit^ par les rues.

Ce fut la vraie grande vie avec les longues flâneries de la journée dans le lit; et les interminables « vadrouilles », la nuit, dans les cafés, les caboulots et les « tartines ».

Sarah était heureuse.

Elle se sentait née pour cette vie là, et s'y complaisait, se livrant à toute l'exubérance de ses fantaisies, chahutant comme pas une, infatigable à toutes les fêtes, et présente à toutes les bagarres; on n'entendait plus parler dans tout le quartier que de la belle Sarah; elle avait une cour d'adorateurs, d'admirateurs, de gens heureux de lui offrir des bocks en attendant qu'un caprice du sort ou de la belle leur fit obtenir davantage.

O Murgerl si tu étais revenu sur cette terre, tu aurais pu croire un instant que ta Mimi Pinson refleurissait.

S'amuser tout son soûl et ne pas songer au lendemain, Sarah ne désirait pas autre chose, et son amant ne songeait pas à lui inculquer d'autres principes.

Il était si fier d'être Theureux et seul possesseur de tant de charmes, et si convoités I

On n*en finira donc jamais.

Avec tous ces n... de D... de princes!

Le desiratum si plaisamment versifié par Mac

Nab venait d'être réalisé. La Chambre des députés, répondant à la quasi manitestation faite au mariage du duc de Bragance avec la fille de Philippe d'Orléans, et trouvant que, décidément, « il y avait trop d'princes à c'te noce-là », venait de prendre et d^exécuter les arrêtés d'expulsion.

Les étudiants, républicains sous Louis-Philippe, avides de liberté sous Napoléon III, mais surtou et toujours amateurs de bruit,frondeurs de Tordre, et anti-bourgeois en attendant que leur brevet de docteur, de pharmacien, ou d'avocat en fassent des bourgeois très-bourgeoisants, les étudiants s'ému-^ tenu

Il y eut du bruit dans le Landerneau studieuît.

On trouva de bon ton, portant des épingles de cravate en forme de fleur de lys, de crier à la tyrannie.

Et des groupes gesticulant, pérorant, s'invectivant, se formèrent au Luxembourg, comme au beau temps où l'on jetait les chevaliers de la casquette dans le bassin.

Cela amena une recrudescence considérable sergents de ville.

Or, un soir, vers six heures, à Theure où MM. les étudiants mènent leurs maîtresses au Jardin du Luxembourg, afin d'attirer par leurs propos plus que libres, l'attention des jeunes filles qui sont venues en famille écouter la musique, au mo-

ment où les conversations très animées, très politiques, étaient dans toutes leur force et produi-

saient un véritable bourdonnement, on vit tout i coup'surgir sur l'un des bancs du jardin, une figure bien connue.

Sa rouge chevelure au vent, les yeux animés, la bouche rageuse, les bras ouverts en de grands gestes, Sarah apparaissait en poussant des cris de ralliement.

— Etudiants, c'est infect! commença-t-elle. Ces mots appelèrent tout à coup Tattention. Il

y eût un moment de silence étonné et intéressé.

— Etudiants, reprit-elle, il n'y a donc plus de jeunesse en France. Il n'y a donc plus de sang dans nos veines, plus de vie dans...

On applaudit bruyamment.

— Bravo Sarah I cria-t-on, bravo, bravissimo !

— Vive Sarah ! continuèrent les plus enthousiastes, et si fort que la pauvre fille ne pouvait plus placer un mot.

— Un peu de silence, messieurs! fit un des plus raisonnables. Laissez parler Torateur... vas-y, Sarah, continue.

Elle reprit :

— Est-ce que ce n'est pas honteux, dégoûtant, écœurant, de songer que des tas d'épiciers, de politicailleurs, de blousards, qui sont là à brailler pour gagner 25 francs par jour, aient osé expulser l'élite de la France, les descendants de nos rois, les fil de ceux qui nous ont faits grands et qui auraient su — eux — maintenir l'intégrité de notre pays, si on ne les avait pas honteusement chassés du trône.

— Etudiants, faut-il donc que ce soit une femme

qui veille pendant que vous dormez et ripaillez, et qui vous rappelle aux traditions de fidélité et d'honneur des gentilshommes français, nos ancêtres!...

Elle continuait, secouant ses cheveux ensoleillés comme une auréole, au milieu d'un brouhaha indescriptible, cris d'animaux, applaudissements, 'rires, chants. On ne Técoutait plus, on ne Tentendait plus. Mais on trouva cela excessivement amusant. Quelques-uns, la voyant sérieuse, pensaient même qu'elle avait peut-être raison.

— En triomphe ! cria une voix tout à coup. Il faut la porter en triomphe !

Ce fut de l'enthousiasme. On se précipita, on se bouscula, chacun aspirant à l'honneur d'aider l'héroïne à monter sur le pavois. Le jardin était comme en révolution.

Les mères affolées se sauvaient, entraînant leurs filles et se demandant anxieusement «si ça allait revenir comme pendant la Commune ! » — Les étudiants restaient maîtres de la place.

Sarah apparut un instant soulevée sur des épaules robustes, les jampes un peu plus hautes que la tête, les cheveux épars^ les jupes au vent.

— Vive Sarah 1 répétait on.

Puis, tout à coup, la foule s'écarta. Il y eut un silence et... les sergents de ville apparurent. On voulut les repousser, parlementer. Ce fut inutile.

Il y avait eu désordre, trouble, rassemblement bruyant. Les fauteurs devaient être emmenée au poste. Il n'y avait qu'à obtempérer.

Sarah fut empoignée.

Elle tendit héroïquement ses frêles poignets à d'imaginaires menottes, puis elle suivit ses persécuteurs en criant à ses auditeurs abasourdis :

— Etudiants, souvenez-vous et vengez-moi 1

de Taller chercher au poste, d'enfoncer les portes et, au besoin, de passer sur le ventre des gardiens.

Mais, comme les étudiants de 1880 sont, en somme, des hommes très positifs, sachant compter et escompter Tavenir, on se calma petit à petit.

Ce fut Tamant de Sarah qui fit, très poliment, une démarche auprès du commissaire de police, lui avoua que Sarah était d'une nature très nerveuse, très surexcitable, qu'elle n'était peut-être pas dans son état normal ce jour-là ; il obtint qu'on la relaxât sous promesse qu'elle ne recommencerait pas.

La tragédie finissait en vaudeville assez plat...

Mais, le lendemain, ce fut bien une autre aflaire : Le Figaro avait parlé !

Un intelligent reporter avait appris l'affaire, la racontait tout au long, en présentait l'héroïne à ses lecteurs, la romanciait même un peu, et dythirambait sur sa beauté, sa crânerie, son touchant attachement aux princes, et sa rougeoyante chevelure, éclatant contraste avec ses convictions liliales.

Sarah a conservé plusieurs exemplaires du numéro où on la donnait presque pour une nouvelle Jeanne d'Arc, ou tout au moins pour une Théroigne de Méricourt légitimiste.

Cette fois, le mouvement recommença.

On possédait une femme dont il était parlé dans les journaux.

Quel honneur I

Un commencement de croisade fut décidé. Un plan de campagne arrêté. Et une ovation faite à Sarah, sous les fenêtres de la chambre où elle se reposait des fatigues et des émotions de la veille.

On lui apporta un numéro du Figaro sur un plateau d'argent emprunté au café voisin !

Le soir, nouvelle affaire.

Des crieurs apparurent sur le Boul' Mich' avec des placards humides sur les bras, hurlant à tuetête:

— Demandez Sarah-Luxembourg^ grand journal du soir I Son premier et curieux numéro rédigé parles étudiants ! La manifestation du Luxembourg avec la biographie de Théroine.

Mille exemplaires furent enlevés en quelques instants.

Et l'enthousiasme continuait.

On parlait de traverser les ponts et d'aller en corps, Sarah en tête, épater le boulevard des Italiens.— Il y eut alors quelques soirées de folles orgies et de discussions tonitruantes dans les cafés et les brasseries du quartier.

Sarah était l'objet de toutes les conversations Chacun se vantait de l'avoir entendue^ on retai-

SARAH BROWM 279

sait son discours^ on commentait ses actôe. Et on

réussissait presque A se prendre .ni <;pripnY.

Puis, sous prétexte que tout ce mouvement et tout ce bruit avaient ému la police, et qu'on était peut être bien filé, on abandonna les cafés, et Ton se réunit mystérieusement, chaque soir, chez Sarah, rue des Fossés-Saint-Bernard.

On arrivait à pas comptés, avec des allures de conspirateurs; on ne franchissait la porte qu'après s'être trois fois retourné pour s'assurer qu'on n'était pas suivi; on frappait à l'huis d'une façon spéciale; oa causait bas; on s'en allait un par un.

Et Ton n'était pas loin d'adopter la perruque blonde et le collet noir.

C'était charmant!

Sarah-Luxemhoiirg paraissait régulièrement, plein d'articles fulminants, dûs à des plumes jusqu'alors inédites. Les rédacteurs tapaient ferme sur tout le monde, espérant bien pécher un peu de notoriété dans ces amusements de jeunes fous, et tout étonnés que la presse politique et « vendue » ne leur fit pas l'honneur d'une réponse, et que les princes expulsés ne leur eussent pas encore ofiert une subvention.

La subvention ne vint pas.

Les numéros, toujours pareils, cessèrent d'être achetés.

L'imprimeur voulut être payé.

Les brasseries refusèrent de se faire faire « une réclame monstre ».

Sarah n'avait pas le sou pour soutenir son organe.

Et, un soir, le numéro ne parut pas.

Sarah-LîLxemhourg^ grand journal du soir, était mort de sa belle mort.

Le directeur et le rédacteur en chef vinrent annoncer la nouvelle à Sarah Brown.

Elle leur tendit tristement la main.

— C"est fini, mes amis, leur dit-elle, finil

— Hélas i répondirent-ils.

Il y eut un silence.

Puis ils reprirent :

— Ah ! SI nous avions été soutenus : Si nous avions seulement pu taire un peu de réclame, lancer quelques prospectus, coller quelques affiches Q.uel succès, hein, si nous avions été tous les trois, faire sandwich sur le boulevard!

Tout passe, tout lasse, tout casse... les feuilles publiques et les amours légères.

L'amant de Sarah avait, dans quelque coin, un vieux père, avoué ou notaire, qui, tandis que monsieur son fils la riienait joyeuse à Paris, s'occupait de lui trouver une position, un. établissement.

Un jour^ l'heureux jeune homme apprit à sa belle qu'il allait quitter Paris. Et, comme il présageait une scène de larmes, il alla brutalement au fait et ajouta que c'était pour se marier avec plusieurs centaines de mille francs de dot.

Il laissait d'ailleurs à Sarah son m.obilier et une somme suffisante pour attendre tranquillement

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une nouvelle passion. Et il la quitta toute en pleurs.

Une fois de plus elle se désespéra, elle eut assez de la vie.

Elle prit un poignard Renaissance qui servait de coupe papier, et s'en porta un furieux coup au flanc.

Cette fois encore, la mort ne voulut pas d'elle

Elle s'en fut une troisième fois à l'hôpital. Mais elle avait assez des internes, des étudiants.

du quartier Latin, de ce coin où, après avoir été libres comme l'air, les jeunes gens se sont vêtus de morgue et cuirassés de pose. Et, à sa sortie, elle passa les ponts et vint à Montmartre.

C'est alors qu'elle débuta dans le monde des modèles.

L'histoire de ce début est, elle aussi, marquée de la caractéristique même de Sarah : le bruit et le mouvement.

Un lundi matin, à l'heure où on fait choix des modèles, elle vint se présenter à l'académie Julian (section des élèves de M. Jules Lefebvre),

Elle plut tout de suite aux rapins.

Et comme, cette semaine-là, ou préparait un concours d'académie, on l'engagea pour plusieurs jours.

La voici debout sur la table à modèle, s'ingéniant à prendre la pose indiquée, se fatiguant vite de son immobilité, mais, avec une volonté de fer, résistant à l'endolorissement et se refusant à demander grâce avant que se fussent écoulées entièrement les quarante premières minutes.

Le repos venu, les élèves se remirent à la regarder.

Ils restaient en admiration devant ses formes

parfaites, sa chair toute blanche, ses cheveux d'or, ses yeux superbes.

ÏIs commencèrent à lui adresser la parole, lesuns amicalement : avait-elle déjà posé ? pourquoi s'était-elle décidée à adopter ce métier ? s'il lui plaisait? d'autres, plus librement, emballés un peu par ses charmes de belle fille.

HUe répondait en souriant, avec nonchalance.

Et, comme en somme elle avait l'air fort peu niais, et que son vêtement n'annonçait guère une Jenny l'ouvrière, un rapin plus entreprenant ou plus pressé, s'approcha d'elle et, toute nue, la Saisit par la taille, et avança ses lèvres pour lui dérober un baiser.

Elle se dégagea d'un brusque mouvement, sauta de la table, et, saisissant le premier objet qui se trouva sous sa main — une boite de couleurs — la jeta à la tête de l'audacieux.

Il y eut une minute de stupeur parmi les rapins.

— Qu'est-ce que c'était que cette farouche? Puis, comme elle restait là, les poings serrés.

les cheveux auvent, dans une attitude de défi, les exclamations commencèrent :

— Va donc, eh ! sainte nitouchel

— Mijaurée !

— Bégueule.

Et pis encore.

Elle sourit :

— Vous savez, moi, dit-elle, on ne me touche que quand ça me plaît. C'est à prendre ou à laisser.

Mais Tagresseur avait été atteint par le projectile. Il voulut se venger, se sentant ridicule. Et, s'approchant de Sarah, suivi de ses amis, il s'apprêtait à lui faire subir quelque correction de rapin, un peinturlurage à même la peau, ou toute autre spirituelle farce analogue.

Mais aussitôt Sarah trouva des défenseurs.

Des élèves au cœur plus chevaleresque ne voulurent pas voir frapper une femme, mêmeâ coup de pinceau. Ils se jetèrent entre le modèle et ses adversaires.

Comme des héros d'Homère^ les deux camps échangèrent d'abord des invectives et des injures. Puis, ils s'apprêtèrent à se précipiter l'un sur l'autre, en un combat où les brosses huileuses eussent été des armes fort dangereuses... pour les vêtements.

Mais soudain, Sarah, toujours aussi peu vêtue, se précipita entre les combattants, les bras étendus. V

— Arrêtez, cria-t-elle, je lui pardonne î Et elle tendit la main à son agresseur.

Cette main était si fine, attachée à un bras si rond, lequel lui-même faisait suite à une si jolie

poitrine, que Tautre ne pût refuser de la prendre et y déposa galamment un baiser.

— La paix est faite, reprit Saran, déposez vos armes.

Et elle ajouta :

— Vous savez, je suis une bonne camarade. Avec moi, on peut s'amuser comme avec un garçon. Mais il ne faut pas chercher à prendre ce que je ne veux pas donner. Vous venez de voir que je sais me défendre. Si vous voulez me considérer comme un bon compagon et rien de plus, je serai toujours votre amie à tous.

Ce marché fut conclu, avec, il est vrai, quelques regrets du côté masculin.

Mais on espérait une revanche.

Peu de temps après arriva Jules Lefébre pour donner des corrections à ses élèves.

Tout de suite, la beauté de Sarah le frappa. Il l'enveloppa d'un regard connaisseur, lui causa avec ce tact qu'il garde même avec les plus délurées des modèles, et la retint pour poser à son propre atelier dès qu'elle serait libre de tout engagement.

Il avait dès lors songé au merveilleux parti qu'il pourrait tirer de cette remarquable figure.

Et, quand, peu de jours après, elle vint se présen-

ter qhez lui, il commença d'après elle la C//mence Isaure dont j'ai parlé plus haut.

Il eut à peine besoin d'idéaliser son modèle. Sarah sait, quand elle veut, donner à toute sa physionomie, une pureté virginale

Poser chez Lefebvre est un lancement pour un

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modèle, comme, pour une comédienne, débuter à la Comédie Française.

Sarah n'eut plus besoin dès lors de chercher des clients. Ils vinrent tout seuls. Elle eut des séances plus qu'elle n'en pouvait faire.

Elle posa l'ensemble ou la tête pour plusieurs tableaux et, notamment. Tan dernier pour une Ariane abandonnée de M. A. Laurens, et pour la Sauvageonne^ inspirée à M. Hodebert par le roman de Theuriet.

Sarah, maintenant, est très attachée au métier de modèle. Elle y obtient des succès plastiques qui chatouillent agréablement sa vanité. Ses cheveux d'or sont pour elle comme une couronne.

Les artistes la recherchent, non pour son exactitude qui n'est pas des plus rigoureuses, mais pour l'intelligence de sa pose et la beauté de ses lignes.

C'est un modèle qui comprend, et il y en a si peu qu'on lui pardonnerait bien des choses.

D'ailleurs, sf elle n'est pas devenue un ange, elle n'est plus bruyante que par accès.

Toujours gaie, enjouée, et spirituelle à l'occasion, elle rompt la monotonie des longues heures de travail*

— Ce n'est pas une souche, disent les artistes qui l'emploient, on peut causer avec elle.

Et, parfois encore, elle a besoin de se livrer à toute l'exubérance de son caractère.

Ce sont alors des folies et des fêtes où reparaît l'ancienne étudiante, infatigable au plaisir.

Mais, toujours, elle surprend ses compagnons par son étrangeté, ses bizarreries.

Au dernier bal de l'atelier Julian, elle arriva juste au moment où Tune de ses camarades troublait toute la fête en se roulant par terre, en proie à une crise nerveuse.

— C'est de l'hystérie! s'écria Sarah en l'apercevant, ça me connaît, laissez moi faire!

Et elle se précipita sur la prétendue hystérique, s'agenouilla près d'elle et se mit à lui appliquer un remède qu'elle prétendait infaillible: de toutes ses forces elle lui donnait des tapes sur la figure, sur les mains, sur la poitrine, la tournant et la retournant comme un morceau de bois.

Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que la malade finit par se calmer.

Sarah eut, d'ailleurs, le triomphe modeste.

Elle se contenta de dire à la convalescente :

— Ma chère amie, pour faire ces choses là, on ne vient pas au bal !

Autres bizarreries •

Sarah affecte de parler argot, mais un argot absolument bigorne. C'est, prétend-on, de Tatavisme, un souvenir de la profession de son père.

Elle conserve avec le plus grand soin le poignard qui Taida à se manquer lorsqu'elle pleurait son étudiant en médecine ; et un autre couteau, de cuisine^ celui-là, dont elle se frappa au mollet dans une crise nerveuse.

Elle aime à montrer ces deux- cicatrices avec assez de complaisance.

Elle a de plus une petite armoire toute garnie de minuscules flacons bouchés hermétiquement.

— Touchez pas, s'écrie-t-elle, quand on en approche. Ce sont des poisons terribles, infaillibles. Ils viennent droit des Indes. Une goutte tuerait

Ses amis lui répondent parfois :

— C'est heureux alors que tu n'aies pas possédé ces drogues, lorsque tu as essayé de te périr 1

Elle sourit malicieusement.

Et c'est ainsi que s'écoule régulièrement sa vie. Et elle continuera sans doute de poser jusqu'à un nouvel accès de désespoir. \ Ou jusqu'au jour où quelque gentilhomme, séduit par sa beauté étrange, lui offrira son cœur et

sa main, et lui fera abandonner le petit monde, où Ton pose pour vivre, pour le grand monde, où Ton vit pour poser.

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