‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 114 sur 168 · LEBRUN · texte numérisé non relu

LEBRUN

Que jamais ne pourront détruire Le fer ni le flot écumant Le ciel même, armé de la foudre, Ne saurait le réduire eu poudre :

Les siècles l'essaîraieitt en vain.

Il brave ces tyrans avides, Plus hardi que les pyramides, Et pbts durable que l'airain.

Qu'atteste leur masse insensée?

Rien qu'un néant ambitieux :

Mais l'ouvrage de la pensée

Est immortel comme les dieux.

J,e temps a soufflé sur la cendre

Des murs qu'aux rives du Scamandre

Cherchait l'ami d'Éphestion :

Mais quand tout meurt, peuples, monarques,

Homère triomphe des Parques

Qui triomphèrent d'Ilion.

Élève du second Racine, Ami de l'immortel Buffon, J'osai, sur la double colline, Allier Lucrèce à Newton.

Des badinages de Catulle Aux pleurs du sensible Tibulle On m'a vu passer tour à tour ; Et sur les ailes de Pindare , Sans craindre le destin d'Icare , Voler jusqu'à l'astre du jour.

Comme l'encens qui s'évapore Et des dieux parfume l'autel, Le feu sacré qui me dévore Brûle ce que j'ai de mortel.

Mon âme jamais ne sommeille :

Elle est cette flamme qui veille Au sanctuaire deVesta; Et mon génie est comme Àlcide Qui se livre au bûcher avide, Pour renaître au sommet d'QEtaJ

Non , non : je ne dois point descendre Au noir empire de la mort :

Amis ! épargnez à ma cendre Des pleurs indignes de mon sort, Laissez un deuil pusillanime ; Croyez-en le dieu qui m'anime ; Je ne mourrai point tout entier.

Eh ! ne voyez-vous pas la gloire Qui , jusqu'au temple de Mémoire , Me fraie un lumineux sentier ?

J'échappe à ce globe de fange :

Quel triomphe plus solennel!

C'est la mort même qui me venge :

Je commence un jour éternel.

Comme un cèdre aux vastes ombrages, Mon nom , croissant avec les âges , Règne sur la postérité.

Siècles! vous êtes ma conquête; Et la palme qui ceint ma tête

Rayonne d'immortalité.

(Odtt.;

Noos avons fait connaître Thomas comme prosateur ; considéronsle ici comme poète. Il avait en 1756 publié des réflexions historiques et littéraires sur le poème de la Religion naturelle de Voltaire. Dans cette critique modérée, il dit son sentiment sans aigreur, mais sans flatterie; et comme il était sincèrement chrétien, il défendit la religion avec force, mais sans fanatisme.

Voltaire, toujours irritable quand on ne l'admirait pas, et si habilesurtout à trouver Tendrait vulnérable de ses adversaires, imagina le mot piquant de Galithomas pour caractériser le style de Thomas. Sur quoi était fondée cette critique ? Sur le mélange des termes scientifiques joint à l'entassement des pensées , et sur ce que Pexpression ordinairement noble et pompeuse tombe quelquefois dans l'enflure etlaroideur.

Malgré ce défaut , les poésies de Thomas méritent d'être lues ; quelques unes sont très belles , en particulier son ode Sur le temps, qui a été jugée trop sévèrement par La Harpe. Il y a aussi dans son Épttre au peuple, dans son poëme sur la Mort de Jumonville, dans ta Poésies légères et dans sa Pétréide, ouvrage posthume généralement déclamatoire, de quoi faire un choix très intéressant

L'Histoire.

Sur un fier tribunal , au fond d'un sanctuaire , Soudain le héros vit une déesse austère : Par sa voix appelés , renaissant tour à tour, Tous les siècles rangés venaient former sa cour. Plusieurs , le front hideux , et respirant la guerre , De leurs crimes encore épouvantaient la terre ;

Marchant sur des débris , et de sang tout couverts ,

Ils se traînaient au bruit des armes et des fers.

D'autres semblaient plus doux ; déj à leurs traits moins sombres

D'un front demi-barbare éclaircissaient les ombres.

Quelques uns de rayons semblaient étincelants.

Le vieillard immortel , le Temps , en cheveux blancs

Remontait en arrière aux jours de sa jeunesse.

Il déroulait encore aux yeux de la déesse

Le long cercle des ans mesurés par ses pas.

Les races qu'il fit naître et rendit au trépas ,

En sortent à sa voix ; chaque peuple respire ;

Les tombeaux sont déserts ; la mort n'a plus d'empire.

Ici d'un peuple heureux l'hymne reconnaissant

Proclamait les vertus d'un maître bienfaisant.

Plus loin , par les tyrans l'humanité foulée

S'élevait comme une ombre auguste et désolée ;

De ses lambeaux sanglants elle essuyait ses pleurs;

Les peuples opprimés racontaient leurs malheurs.

L'histoire présidait à ces pompeux spectacles,

la balance à la main, prononçait ses oracles,

Et de la vérité l'inflexible burin

Les gravait aussitôt sur les tables d'airain ,

D'un airain immortel. Debout dans cette enceinte,

De la postérité l'image auguste et sainte ,

Répétait ces accents dont le long souvenir

Allait rouler au sein de l'immense avenir,

Et d'échos en échos retentir dans les âges.

Différentes de voix , d'aspect et de visages ,

Près du trône siégeaient deux immortalités :

L'une de Némésis a les traits redoutés ;

Sa splendeur, qui s'échappe en éclairs formidables,

Jette un jour éternel sur le front des coupables ,

Sur les grands criminels , auteurs des grands revers,

Et les montre de loin , aux yeux de l'univers ,

Empreints d'une éclatante et vaste ignominie.

Mais l'autre aux ailes d'or, éblouissant génie, Ornant de rayons purs son front majestueux , Accompagne les noms des mortels vertueux , Et leur offre à jamais de renaissants hommages.

{Péirèide.)

Ode sur le

Le compas d'Uranie a mesuré l'espace.

0 temps ! être inconnu, que l'âme seule embrasse

Invisible torrent des siècles et des jours ,

Tandis que ton pouvoir m'entraîne dans la tombe ,

J'ose , avant que j'y tombe , M'arrêter un moment pour contempler ton cours.

Qui me dévoilera l'instant qui t'a vu naitre ? Quel oeil peut remonter aux sources de ton être ? Sans doute , ton berceau touche à l'éternité. Quand rien n'était encore, enseveli dans l'ombre

De cet abîme sombre , Ton germe y reposait , mais sans activité.

Du chaos, tout-à-coup, les portes s'ébranlèrent :

Des soleils allumés les feux étincelèrent :

Tu naquis; l'Éternel te prescrivit sa loi.

II dit au mouvement : « Du temps sois la mesure. »

Il dit à la Nature :

« Le temps sera pour vous , l'Éternité pour moi. »

Dieu ! telle est ton essence. Oui , l'océan des âges Roule au-dessous de toi , sur tes frêles ouvrages , Mais il n'approche pas de ton trône immortel. Des millions de jours , qui l'un l'autre s'effacent ,

Des siècles qui s'entassent, Sont comme le néant, aux yeux de l'Éternel.

312 vers.

Mais moi , sur cet amas de fange et de poussière , En vain , contre le temps , je cherche une barrière ; Son toI impétueux me presse et me poursuit: Je n'occupe qu'un point de la vaste étendue;

Et mon âme éperdue, Sous mes pas chancelants voit ce point qui s'enfuit.

De la destruction tout m'offre des images : Mon œil épouvanté ne voit que des ravages ; Ici, de vieux tombeaux que la mousse a couverts ; Là, des murs abattus, des colonnes brisées,

Des villes embrasées ; Partout, les pas du temps empreints sur l'univers.

Gieux, terres, éléments, tout est sous sa puissance. Mais tandis que sa main, dans la nuit du silence, Du fragile univers sappe les fondements ; Sur des ailes de feu, loin du monde élancée,

Mon active pensée Plane sur les débris entassés par le temps.

Siècles qui n'êtes plus, et vous qui devez naître, J'ose vous appeler : hâtez-vous de paraître ; Au moment où je suis, venez v«us réunir. Je parcours tous les points de l'immense durée,

D'une marche assurée; J'enchaîne le présent, je vois dans l'avenir.

Le soleil, épuisé dans sa brûlante course, De ses feux par degrés verra tarir la source; Et des mondes vieillis les ressorts s'useront Ainsi que les rochers qui, du haut des montagnes,

Roulent dans les campagnes, Les astres l'un sur l'autre un jour s'écrouleront

Là, de l'éternité commencera l'empire; Et dans cet océan, où tout va se détruire, Le temps s'engloutira comme un faible ruisseau. Mais mon âme immortelle, aux siècles échappée,

Ne sera point frappée, Et des mondes brisés foulera le tombeau.

Des vastes mers, grand Dieu, tu fixas les limites : C'est ainsi que des temps les bornes sont prescrites. Quel sera ce moment de l'éternelle nuit? Toi seul, tu le connais ; tu lui diras d'éclore :

Mais l'univers l'ignore :

Ce n'est qu'en périssant qu'il en doit être instruit.

Quand l'airain, frémissant autour de vos demeures, Mortels, vous avertit de la fuite des heures, Que ce signe rapide épouvante vos sens ; A ce bruit tout à coup mon âme se réveille ;

Elle prête l'oreille, Et croit de la mort même entendre les accents.

Trop aveugles humains, quelle erreur vous enivre ! Vous n'avez qu'un instant pour penser et pour vivre, Et cit instant qui fuit est pour vous un fardeau? Avare de ses biens, prodigue de son être , Dès qu'il peut se connaître, L'homme appelle la mort, et creuse son tombeau.

L'un, courbé sous cent ans, est mort dès sa naissance ; L'autre engage, à prix d'or, sa vénale existence; Celui-ci la tourmente à de pénibles jeux. Le riche se délivre, au prix de sa fortune, Du temps qui l'importune ; C'est en ne vivant pas que l'on croit vivre heureux.

T. il \k

Abjurez, ô mortels, cette erreur insensée. L'homme vit par son âme, et l'âme est la pensée : C'est elle qui pour vous doit mesurer le temps. Cultivez la sagesse ; apprenez l'art suprême

De vivre avec soi-même; Vous pourrez sans effroi compter tous vos instants.

Si je devais, un jour, pour de viles richesses,

Vendre ma liberté, descendre à des bassesses;

Si mon cœur par mes sens devait être amolli ;

O temps ! je te dirais : « Préviens ma dernière heure ;

Hâte-toi, que je meure !

.l'aime mieux n'être pas que de vivre avili. »

Mais si de la vertu les généreuses flammes Peuvent, de mes écrits, passer dans quelques âmes ; Si je puis d'un ami soulager les douleurs ; S'il est des malheureux dont l'obscure innocence

Languisse sans défense , Et dont ma faible main doive essuyer les pleurs :

« O temps ! suspends ton vol, respecte ma jeunesse ! Que ma mère, longtemps témoin de ma tendresse» Reçoive mes tributs de respect et d'amour ! Et vous, Gloire, Vertu, déesses immortelles,

Que vos brillantes ailes, Sur mes cheveux blanchis se reposent un jour ! »

COLARDEAU

COLARDEAU (Charles-Pierre), né à Janville en Beauce, fil ses études en province. Son oncle l'envoya à Paris faire son cours de philosophie, puis le plaça chez un procureur. Les querelles du parlement ayant mis Colardeau dans le cas de retourner chez lui, les loisirs de la campagne rengagèrent à cultiver la poésie. Il fit alors ses tragédies (VAstarbé, tirée deTélémaque, et de Caliste, imitée du poète anglais Rowe. Elles tombèrent toutes les deux. Colardeau n'avait aucune des qualités qui font le poète tragique. Mais les poèmes où il put développer sans action ni dialogue quelques sentiments intérieurs, eurent plus de succès. VÉpître d'Héloïse à Abeilard lui fit une réputation qui s'est maintenue jusqu'à nous. C'est la première héroide qui ait réussi en français.

Il y a aussi dans ses autres poèmes des morceaux de choix très remarquables.

La santé de Colardeau avait toujours été très faible. Il mourut âgé de quarante ans à peine, la veille du jour où l'on devait le recevoir à l'Académie.

créé par Proméihée.

Des Titans , me dit-il , l'orgueil ambitieux Voulut de monts en monts escalader les deux ; Mais Jupiter, armé des flèches du tonnerre , Renversa sous ses coups les enfants de la terre. Des rochers de l'Etna l'un d'eux est écrasé ; Un autre , sous le poids du Vésuve embrasé ,

Ébranle avec efforts les murs de Parthénope; Un autre ici mugit sous l'antre du Cyclope ; Et les plus criminels sont, au fond des enfers, , De la voûte du monde étouffés et couverts. A leur affreux supplice échappa Prométhée : Il frémit en voyant la terre inhabitée, Et ses fils malheureux, à jamais engloutis , Replongés dans les flancs dont ils étaient sortis. Mais à s'humilier rien ne peut le résoudre ; Il relève son front sillonné par la foudre : « Des dieux qui m'ont vaincu soyons encor l'égal , Dit-il; dût mon orgueil me devenir fatal, De ces dieux détestés bravons la tyrannie. Sans le feu de l'audace il n'est point de génie ; Osons tout : repeuplons ce globe désolé. » Il projette , exécute , et l'homme est modelé.

D'abord , pour affermir l'édifice fragile, En solides appuis il façonne l'argile ; Du sang prêt à couler il creuse les canaux ; De la fibre mobile il unit les faisceaux ; Il les enchaîne entre eux , entre eux il les oppose ; Des mouvements divers il assure la cause. Au buste assujetti le bras s'étend soudain ; Les doigts, en Rallongeant, vont dessiner la main. Bientôt de ce beau corps la taille souple et libre Sur sa double colonne a pris son équilibre : Le Titan s'applaudit et poursuit son essor. Avec plus de génie, avec plus d'art encor, De ce noble édifice il embellit le faite ; Du plus grand caractère il couronne la tête. Superbe, et s'entourant de l'ombre des cheveux , S'élève et s'aplanit le front majestueux. Au fond de son orbite éclate la prunelle : Un doux voile se ferme et s'entr'ouvre autour d'elle. Un arc demi-courbé , qui s'abaisse sur l'œil , Donne encore au regard plus d'audace et d'orgueil.

GOLARDEAU. 317

Le teint prend son éclat; la lèvre colorée

En deux filets de pourpre est déjà séparée.

Il semble en ce moment que le fils de Japet ,

Rival de la nature , ait surpris son secret

Gomme aux tiges des fleurs une utile rosée

En émail , en verdure est métamorphosée ;

Ainsi par le Titan le limon préparé

En organes divers se transforme a son gré.

Lorsque sa main traça ces artères , ces veines ,

Foyers toujours brûlants des passions humaines ,

Il prit des animaux les diverses humeurs :

L'homme a tous leurs instincts, et trop souvent leurs mœurs.

Du tissu de la peau l'enveloppe légère

Du jeu de ces ressorts nous voila le mystère :

Leur mobile à nos yeux fut toujours inconnu.

Au terme de l'ouvrage à peine parvenu , Le Titan , du limon qui lui restait encore , Pétrit les doux appas dont il orna Pandore * : Pandore, être enchanteur d'après l'homme imité : Être semblable à l'homme, avec lui contrasté ; Portrait ingénieux, plus brillant que fidèle. C'est en vain qu'il ajoute à l'éclat du modèle; Chaque trait s'affaiblit dans ses traits répété : Il a bien plus de charme, et moins de majesté. La mollesse toujours accompagne la grâce : La fierté disparaît, la douceur la remplace. Figurez-vous enfin deux êtres opposés, Pareils et différents , unis et divisés ; L'un de l'autre ennemis, l'un pour l'autre sensibles, Rapprochés en secret par des nœuds invisibles; Amis , amants , époux , et rivaux à la fois , Confondant leurs plaisirs , se disputant leurs droits ; Société bizarre , et pourtant assortie ,

i. Il y a ici une erreur que pas Prométhée , c'est Vulcain qui Coiardeau a peut-être laissée ex- a formé Pandore ; les Dieux l'ont près. Selon la Mythologie, ce n'est ensuite douée de tous sespppas.

318 VEftS.

Où , sans nuire à l'accord , règne l'antipathie.

Tel est le couple humain , fier, jaloux , mais heureux.

L'art n'obtenait encor qu'an triomphe doutera : L'automate est formé; mais ce groupe immobile N'est qu'une vaine image et qu'une froide argile. Le souffle de la vie est le bienfait des dieux ; Prométhée osera , dans le palais des deux , Ravir aux immortels ce noble privilège.

Rien ne peut ralentir son essor sacrilège : Il traverse des airs le fluide azuré , Au foyer du soleil saisit le feu sacré , S'enfuit , se précipite aux antres du Caucase , Y revoit son ouvrage , et l'anime et l'embrase : Le céleste rayon pénètre par degrés :

Déjà le sang circule en ruisseaux colorés , Les yeux s'ouvrent au jour, les lèvres au sourire ; Le cœur bat ; tout se meut , et le couple respire. O puissance ! ô prodige ! ô fortuné moment! De ces êtres nouveaux quel fut l'étonnemeat ! Inondés tout à coup d'un torrent de lumière , Ils ouvrirent à peine une faible paupière ; Et leur premier regard , confus, embarrassé, Sur eux-mêmes resta timidement baissé.

(Le» Somme» de PromOhée.)

La Maison de Duhamel.

Si jadis tes aïeux parèrent ta maison Des bizarres beautés d'un gothique écusom ; Dans tes jardins , partout , je vois que ton génie L'orna plus sagement des travaux d'Uranie. Ici , sur un pivot vers le nord entraîné , L'aimant cherche à mes yeux son point déterminé ' : Là, de l'antique Hermès le minéral fluide S'élève au gré de l'air plus sec ou plus humide 2.

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