‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 147 sur 168 · MILLE VOIE · texte numérisé non relu

MILLE VOIE

MILLEVOIE (Charles-Hubert) naquit à Abbeville , le 24 décembre 1782. Quoique la littérature eût un vif attrait pour lui, et que, dès de collège, il eût composé des vers qui lui avaient mérité de justes éloges, il tenta la carrière du barreau, puis celle du commerce, avant de se livrer à ses travaux favoris. Millevoie fut si souvent couronné dans les concours académiques que Ton a dit que le gouvernement semblait moins avoir fait les fonds d'un prix pour les poètes que ceux d'une rente pour lui seul ; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que toutes ces pièces couronnées sont extrêmement médiocres. Ses poèmes ou ses narrations épiques ne valent pas mieux. C'est dans l'élégie que Millevoie devait mériter et obtenir son plus grand succès. Il y a répandu , avec une parfaite douceur de style, le charme de la mélancolie la plus vraie. Sa santé chancelante lui fit pressentir la courte durée de sa vie, il prédit lui-même sa fin prochaine dans sa belle élégie du Poète mourant. Ses cruels pressentiments ne Pavaient pas trompé ; à l'âge de trente-quatre ans, il s'éteignit doucement en lisant un volume de Fénelon.

Millevoie mourut le 12 août 1816.

Sophocle accusé par ses ois.

Sophocle avait des fils dont les cœurs endurcis , Avides d'envahir son tardif héritage , D'un vieillard importun accusaient le long âge. Us feignent que leur père, indigne de son art , N'agit, ne pense plus, ne vit plus qu'au hasard ; Et que de sa raison, par les ans affaiblie,

MIIXEVOIE. 457

Le flambeau pâlissant s'éteint avec sa vie.

Sophocle est accusé par ses enfants ingrats,

Et Sophocle est conduit devant les magistrats.

Calme parmi les flots d'un nombreux auditoire,

Il s'avance escorté de soixante ans de gloire.

On l'interroge : alors levant avec fierté

Un front où luit déjà son immortalité :

« Entre mes fils et moi que l'équité prononce;

Sages Athéniens, écoutez ma réponse. »

Il dit, et fait entendre à ses juges surpris

Le dernier, le plus beau de ses nobles écrits :

Il lit Œdipe ! Il lit, et sa froide vieillesse

Se réchauffe un instant des feux de la jeunesse.

Ces longs cheveux blanchis, cette imposante voix,

Ce front qu'un peuple ému couronna tant de fois ,

Portent dans tous les cœurs une terreur sacrée ;

Le juge est attendri, la foule est enivrée ;

Ses fils mêmes , ses fils tombent à ses genoux. . .

Les pleurs ont prononcé, le grand homme est absous.

{U$PlaUir$duPo*i0.)

Sépultures an Canada.

Que des Canadiens j'aime l'antique usage ! Sur les bords du torrent, près du rocher sauvage, Leur âme se nourrit du charme des douleurs : Ils cultivent la tombe et l'arrosent de pleurs. Un tendre souvenir, dans la saison nouvelle, Vers cet enclos sacré doucement les rappelle. Morne et silencieux, sur la pierre étendu, Le père croit revoir le fils qu'il a perdu ; Les yeux levés au ciel , la mère désolée S'approche avec lenteur de l'étroit mausolée , Et, soupirant le nom de cet enfant chéri , Répand sur son tombeau le lait qui l'eût nourri !

T. il. 20

De son fils qui n'est plus ia plaintive Indienne

Voit les vents balancer la tombe aérienne...

Mais le jour où l'enfant s 'endort du grand sommeil ,

S'inclinant sur sa bmofae, elle -attend son révefl.

Quand le soleil trois fois a «doré le nuage ,

Elle lui forme un lit de fleurs et de feuillage ,

De l'érable docile agite 'le rameau. . .

Et ne s'aperçoit pas qu'elle berce un tombera !

La Ckftte 4e« UMOêm.

De la dépouille de nos bois L'automne avait jonché laleree; Le bocage était sans mystère f Le rossignol était sans vois.

Triste et mourant , à son aurore , Un jeune malade, à pas lents, Paicourait une fois encore Le bois cher à ses jeunes ans :

« Bois que j'aime ! adieu. . . je succombe ; Votre deuil me prédit nlon sort; Et dans diaque 'feuille qui tombe Je vois un présage de mort.

Fatal oracle. d'Épidaure, Tu m'as dit : Les feuilles éesdxns A tes yeux jauniront encore, Mais-c'est pour Ja dernière fois.

L'étemel cyprès t'environne :

Plus ipâle que >la;pâle automne, Tu t'inclines vers le tombeau.

Ta jeunesse sera flétrie Avant l'herbe de la peakie , A vantles pampres du coteauJ...

Et je metu*!... De leur froide haleine Mtoot touche les sombres autans :

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Et j'ai vu comme une ombre vaine S'évanouir mon beau printemps. Tombe , tombe , feuille éphémère !

Voile ara yen ce triste daeaœœ; Cache au .désespoir «le ma soôre La place tô ge serai demain.

Mais, vers la solitaire aillée , Si mon amante "échevelée Venait pleurer quand le jour fuit , Éveille par ton léger bruit Mon ombre un instant consolée. »

Il dit, s'éloigne,., et sans retour !

La dernière feuille qui tombe A signalé son dernier jour.

Sous le chêne on creusa sa tombe...

Mais son amante ne vint pas Visiter la pierre isolée ; Et le pâtre de la vallée Troubla seul du bruit de ses pas Le silence du mausolée.

(Elégie,.)

La fleur.

Fleur mourante et solitaire , Qui fus l'honneur du vallon , Tes débris jonchent la terre , Dispersés par l'aquilon.

La même faux nous moissonne, Nous cédons au même dieu :

Une feuille t'abandonne , Un plaisir nous dit adieu.

Chaque jour le temps nous vole Un goût, une passion;

m VERS.

Et chaque instant qui s'envole Emporte une illusion.

L'homme perdant sa chimère , Se demande avec douleur :

Quelle est la plus éphémère De la vie ou de la fleur ?

SOUMET (Alexandre) naquit à Castelnaudary , le 18 février 1788. Il remporta de nombreuses couronnes dans les concours des Jeux floraux avant.d'entrer en lice à l'Académie française où deux fois le prix lui fut décerné. En 1820 , il Ot représenter le même soir deux tragédies , Clytemnestre au Théâtre-Français, et SaÛl à l'Odéon» Il en a composé d'autres qui ont eu aussi quelque succès. Soumet fût admis à l'Académie française en 1823. Il a, pendant fort longtemps, travaillé à un poème épique d'un genre singulier, , intitulé la Divine épopée , qu'on avait beaucoup vanté , et sur lequel on s'est tu dès qu'il a été publié. En général c'est par la pureté de la forme plus que par la grandeur des compositions que Soumet s'est distingué.

Il est mort en 1846.

Impiété «eSaol.

J'étais las de ce ciel qui pesait sur ma tête , De ces enfants d'Àaron à ma perte animés, De ce Dieu , roi jaloux des rois qu'il a nommés ; C'était peu de lui rendre un étemel hommage, Il fallait dans un prêtre adorer son image. De pontifes san§ nombre à tout heure assiégé , C'étaient autant de dieux par qui j'étais jugé. Sous mes pas , disaient-ils , je creusais un abîme ; Chacun de mes penchants se rencontrait un crime ; Us opposaient sans cesse au pouvoir souverain Les préceptes gravés sur nos tables d'airain. Si j'osais un moment me vanter de ma gloire ,

462 YERS.

Ils appelaient leur Dieu le dieu de la victoire ,

Et , retrouvant partout et son nom et ses lois ,

D'un miracle inventé flétrissaient mes exploits.

Ils sont morts , et mes jours n'en sont pas moins sinistres r

Sans atteindre le Dieu j'ai frappé les ministres.

Irrité d'un trépas qui brise enfin mes fers ,

Il m'envoie à leur place un démon des enfers ,

Monstre affreux qui , changeant le jour même en ténèbres,

Enveloppe mon front de ses ailes funèbres ,

Se penche sur mon cœur , et m'abreuve expirant

D'un sang impur mêlé d'un poison dévorant

D'horribles visions sans cesse il m'environne;

Il me crie en fuyant : Saûl . . descends du trône !

Je n'en descendrai pas î Le trône d'Israël

Attend en vain le roi qu'a prédit Samuel

Dieu peut m'anéantir , il ne peut me soumettre.

Il est mon ennemi , mais il n'est plus mon maître;

Mon orgueil obstiné contre fui se débat,

Et j'ai changé du moins l'esclavage en combat

Plus d'autels , plus de vœux , plus d'encens , plus de fête ;

Jour exterminateur , lève-toi sur ma tête !

Révolte , viens remplir ce cœur désespéré.

Noir esprit des enfers à qui je suis titré ,

Saûl à ses tourments saura te reconnaître;

Viens , viens courber ma tête autant qu'elle peut l'être :

Je brave tes fléaux , je t'attends sans terreur ;

Et tandis que le Dieu dont tu sers la foreur

S'applaudit d'un triomphe encore imaginaire,

Je suis demeuré libre et roi sous son tonnerre.

Les Monuments religieux et antique*.

Égaré sous le ciel de la belle Italie, Oh ! comme avec transport le pieux voyageur Cherche ces monuments qu'habite le Seigneur t Tantôt c'est un clocher dont sa vue incertaine

Se plaît à mesurer la flèche aérienne;

A ses yeux quelquefois l'église des cités

Étale sans orgueil d'importantes beautés ;

Dans le creux du vallon Y quelquefois un vieux temple

Appelle ses regards \ il s'arrête , il contemple

Ce portique désert par le temps écrasé,

Et s'assied en rêvant sur un autel brisé.

Eh ! qui n'a parcouru , d'un pas mélancolique ,

Le dôme abandonné , la vieille basilique ,

Où devant l'Éternel s'inclinaient ses aïeux?

Ces débris éloquents, ce seuil religieux,

Ce seuil où tant de fois , le front dan» la poussière ,

Gémit le repentir , espéra la prière ;

Ce long rang de tombeaux , que la mousse a couvert ,

Ces vases mutilés , et ce comble entr 'ouvert,

Du Temps et de la Mort tout proclame l'empire :

Frappé de son néant , l'homme observe et soupire;

L'imagination , à ces murs dévastés,

Rend leur encens , leur culte et leurs solennités;

A travers tout un siècle écoute les cantiques

Que la Religion chantait sous ces portiques.

Là , rougissait l'hymen; ici, l'adolescent,

Beau comme son offrande , et comme elle innocent ,

Consacrait au Seigneur, modeste tributaire,

De jeunes fleurs, des fruits , prémices de la terre.

Mais tout a disparu , le Temps a fait un pas :

Où souriait l'enfance , est assis le Trépas ;

L'herbe croît sur l'autel; l'oiseau des funérailles

De son cri prophétique attriste ce» murailles*

Seulement , quelquefois un cénobite en deuil

Y vient de son ami visiter te cercueil :

C'est lui ; le souvenir vers ces lieux le ramène ;

De tombeaux en tombeaux sa douleur se promène.

Parmi des ossements et des marbres brisés ,

Témoins de ses regrets, de ses pleurs arrosés ,

H creuse , sans pâlir, sa retraite dernière.

46/i VERS.

1/ aquilon de minuit se mêle à sa prière ,

Et le cloître attentif en redit les accents.

A ces restes sacrés, à ces murs vieillissants,

Quel pouvoir inconnu malgré moi m'intéresse?

C'est la Religion; oui, cette enchanteresse

Se plaît à nous unir d'un nœud mystérieux

A tous les monuments consacrés par les deux.

Le tombeau du martyr, le rocher, la retraite , .

Où dans un long exil vieillit l'anachorète ,

Tout parle à notre cœur. Et toi, signe sacré ,

Des chrétiens et du monde à l'envi révéré,

Croix modeste, quel est ton ineffable empire?

Tes muettes leçons aux mortels semblent dire :

« Un Dieu périt pour vous; n'oubliez point ses lois. »

Ton aspect imprévu rendit plus d'une lois

La paix au repentir, des pleurs à la souffrance ,

Au crime le remords , au malheur l'espérance.

La Pensée.

Mortels, n'assignez point un terme à la pensée ; Hors du cercle des temps l'Éternel l'a placée : Tantôt le ciel la voit , sur des ailes de feu , Égarer son essor jusqu'au trône de Dieu ; Tantôt elle parcourt, avide de connaître , Et les siècles passés, et les siècles à naître. C'est le rapide éclair dont le sillon ardent Joint les portes du jour aux rives d'occident; C'est Élie emporté dans un char de lumière, Et des mondes mortels franchissant la barrière. Rien ne peut arrêter son vol ambitieux : A travers les soleils, peuple brillant des cieux, . Elle s'élance, atteint l'indocile comète; Épié , poursuivi dans sa marche secrète , Cet astre déserteur lui révèle ses lois : Elle triomphe , vole, et plongeant à la fois

Dans les airs, dans les eaux, dans les flancs de la terre ,

Rend de sa royauté l'univers tributaire ;

Et l'incrédule obscur, sans honte , sans remord ,

Ose la détrôner pour conquérir la mort ,

Ou n'accorde à son rang qu'un éclat éphémère.

Tous les siècles courbés sous la gloire d'Homère,

Passent en saluant le monument fameux

Que ce mâle génie édifia pour eux.

Jusqu'au terme des temps, devenus leur conquête ,

Voleront, respectés, les accords du prophète :

L'œuvre de la pensée a partout des autels.

La tige qui produit tant de fruits immortels ,

Du souffle de la mort ne sera point flétrie.

La pauvre Fille.

J'ai fui ce pénible sommeil Qu'aucun songe heureux n'accompagne ; J'ai devancé sur la montagne Les premiers rayons du soleil.

S'éveillant avec la nature, Le jeune oiseau chantait sur l'aubépine en fleurs, Sa mère lui portait la douce nourriture :

Mes yeux se sont mouillés de pleurs.

Oh ! pourquoi n'ai-je pas de mère?

Pourquoi ne suis-je pas semblable au jeune oiseau, Dont le nid se balance aux branches de l'ormeau?

Rien ne m'appartient sur la terre,

Je n'eus pas même de berceau, Et je suis un enfant trouvé sur une pierre,

Devant l'église du hameau.

Loin de mes parents exilée, De leurs embrassements j'ignore la douceur,

Et les enfants de la vallée

Ne m'appellent jamais leur sœur !

Je ne partage pas les jeux de la veillée ; Jamais sous son toit de feuillée

Le joyeux laboureur ne m'invite à m'asseoir, Et de loin je vois sa famille, Autour du sarment qui pétille,

Chercher sur ses genoux les caresses en soir.

Vers la chapelle hospitalière En pleurant j'adresse mes pas.

La seule demeure ici-bas Où je ne sois point étrangère, La seule devant moi qui ne se ferme pas?

Souvent je contempte la pierre Où commencèrent mes douleurs ; J'y cherche la place des pleurs Qu'eu m'y laissant peut-être y répondit ma mère.

Souvent aussi mes pas errant»

Parcourent des tombeaux l'asile solitaire ; Mais pour moi les tombeaux sont tom Mifiérents :

La pauvre ftile est sans parents

Au milieu des cercueils ainsi que sur la terre ! J'ai pleuré quatorze printemps Loin des bras qui m'ont repoussée ; Reviens, ma mère, je t'attends Sur la pierre où tu m'as laissée?

Tandis que les flou du torrent Inondaient la forêt par l'hiver dépouillée, Une mère, à côté de son fils- expirant,

Prolongeait sa triste veillée.

Muette et pâle de douleur, Dans sa cabane solitaire, Elle pérorât... . et sur la terre Nul mortel n'a daigné s'informer de ses pleurs.

Sans se plaindre à l'Être suprême,

Elle a vu fnir tous ses amis :

Pauvre mère ! peut-être il faudra qu'elle-même Du funeste linceul enveloppe son fils ; Son fils !.. . Elle succombe à ces tristes pensées.

Tout à coup du hameau les cloches balancées Vers le temple des champs appellent les mortels. On célébrait alors, au pied des saints autels,

Cette nuit chaste et fortunée Qui vit naître l'enfant, délices d'Israël,

Et, de rayons purs couronnée, L'étoile de Jacob se montrait dans te cieL

Sa miraculeuse lumière, L'airain qui retentit de moments en montent»,

Dans le cœur navré d'une mère Font naître par degrés d'heureux pressentiment.

H êtes! à force de tourments, Elle avait oublié jusques à la prière.

Faible, le front couvert de deuil, Confiant à son Dieu l'objet de ses alarmes. De sa triste cabane elle passe le seuil, Et bientôt les autels sont baignés de ses larmes.

« Toi, dont le secours est promis

Au chrétien souffrant et fidèle, Épouse du Seigneur, écoute-moi, dit-elle ; J'abandonne pour toi la couche de mon fils.

» De tes demeures éternelles Daigne descendre dans ce lieu ; Tu sentis comme moi les craintes maternelles, Tu tremblas pour ton fils, et ton fils était Dieu !

» Contre la tempête inhumaine Protège un lis mourant qui n'a plus de soutien ; Mon enfant commençait à peine A prononcer le nom du tien.

» Ne m'en sépare pas; je l'entends qui m'appelle; De son lit de douleur je reprends le chemin :

Adieu, je reviendrai demain Déposer son berceau dans ta sainte chapelle. »

Elle dit, et déjà ses pas Se sont tournés vers sa chaumière ; Mais au retour de la lumière, Dans l'église rustique elle ne revint pas.

Les cierges des morts s'allumèrent, Et devant le temple attristé, Le soir à leur pâle clarté, Deux cercueils inégaux passèrent

(Poé$i*t iivtit

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