‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 35 sur 168 · BERTAUT · texte numérisé non relu

BERTAUT

BERTAUT (Jean), né à Caen , se livra de bonne heure à la poésie française. Ses essais lui méritèrent le suffrage de Ronsard. Il vint à la cour, où il Ait bien accueilli, et obtint, en 1577, la charge de secrétaire du cabinet du rot Henri IV, à la conversion duquel il avait contribué, lui donna, en 159A, l'abbaye d'Aulnay, et en 16061'évéché de $éez en Normandie. Ce fut là qu'il mourut en 1611.

Bertaut, considéré comme poète, est de l'école de Desportes. C'est la même correction de style , avec plus de douceur et de délicatesse dans la pensée. Mademoiselle de Scudéri Fa très bien apprécié : i Desportes, dit-elle, aune douceur charmante, Du perron une élévation plus naturelle, et Bertaut a tout ce que les autres peuvent avoir d'excellent ; mais il Ta avec plus d'esprit, plus de force et plus de hardiesse, sans comparaison Il s'est fait un chemin particulier entre

Ronsard et Desportes : il a plus de clarté que le premier, plus de force que le second, et plus d'esprit et de politesse que les deux autres ensemble. » Malheureusement la pensée lui manque. Il fait , sous le titre de Chansons , de longues suites de stances où la même idée est constamment exprimée, de sorte que , qui a lu de lui une ou deux stances détachées de chaque chanson, sait ce qu'il y a dans toute la pièce.

Stances.

Quand je revis ce que j'ai tant aimé , Peu s'en fallut que mon feu rallumé N'en fît l'amour en mon âme renaître : Et que mon cœur , autrefois son captif, Ne ressemblât l'esclave fugitif A qui le sort fait rencontrer son maître.

1x2 VERS.

Que de discours ma raison séduisant » , Que de pensers l'un l'autre détruisant Sentis-je alors agiter mon courage2!

Que mon esprit de ses lacs échappé Se repentit de s'être détrompé !

Qu'il me déplut d'être devenu sage !

De tels discours prononcés en mon cœur , Rendant l'amour derechef mon vainqueur , Je me faisais à moi-même la guerre , D'un tel désir renchaînant ma raison , Qu'A me semblait que rentrant en prison Je m'acquérais l'empire de la terre.

Mais aussitôt que j 'ai fait repasser Devant les yeux de mon triste penser * La tyrannie exercée en mon âme , Le souvenir de tant de cruautés , Otant la force aux coups de ses beautés , Contre ce trait me servit de dictame.

« Quoi ! dis-je alors , imprudent que je suis , Voudrais-je bien ressentir les ennuis . Qui se paissaient du pur sang de mes veines, Quand égaré j'errais dans les détours Où me cherchant j'ai perdu tant de jours , Où me perdant j'ai trouvé tant de peines?

» O mon esprit , contente-toi d'avoir

Quatre ans entiers langoi sous le pouvoir

De la fureur troublant ma fantaisie :

Mon cœur , ce piège est trop plein de tourment :

T'y laisser choir , ce fut aveuglement :

T'y rejeter , ce serait frénésie. »

1. Que de raisonnements se- 2. Mon cœur, duisant ma raison. 3. De mon esprit*

BERCÀUÎ. k%

Ainsi parlai-je en sentant revenir

Dedans mon âme un poignant souvenir

Qui convertit ma «complainte en blasphème :

Et tellement je m'allai résistant l ,

Que je me vis, presque en un même instant,

Vaincu d'amour et vainqueur de moi-même.

Élégie.

Les cieux inexorables Me sont si rigoureux , Que les plus misérables Se comparant à moi se trouveraient heureux

Toute paix , toute joie A pris de moi congé , Laissant mon âme en proie A cent mille soucis dont mon cœur est rongé.

La pitié, la justice La constance et la foi , Cédant à l'artifice, Dedans les cœurs humains sont éteintes pour moi.

L'ingratitude paie Ma fidèle amitié :

La calomnie essaie A rendre mes tourments indignes de pitié.

En un cruel orage On me laisse périr ; Et , courant au naufrage , Je vois chacun me plaindre et nul 2 me secourir.

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