‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 43 sur 168 · RÉGNIER · texte numérisé non relu

RÉGNIER

RÉGNIER (Mathcbin) naquit à Chartres le 15 décembre 1573. Ses parents le destinaient à rétat.ecclésiastique ; il fut tonsuré à neuf ans, et ayant , à cause de ses talents, trouvé de puissantes protections, il obtint une pension de 2,000 livres1 sur l'abbaye de Vaux-de-Cernay et un canonicat à Chartres. L'usage qu'il fit de ses biens ne fut guère conforme à la sainteté de leur origine. Vieux à trente ans, il mourut à quarante, en 1613, entièrement usé par la débauche. Il s'était fait à lui-même cette épitaphe qui peint bien son caractère :

J'ai vécu sans mil pensement, Me laissant aller doucement A la bonne loi naturelle :

Et si m'étonne fort pourquoi La mort osa songer à moi Qui ne songeai jamais à elle.

Si l'on ne peut guère louer l'homme privé dans Régnier, le poète est, au contraire, un des plus originaux et des plus ingénieux qu'on ait vus. Il n'y a qu'une voix sur son compte. Il a été, dans le style simple et tempéré , ce que Malherbe était dans le genre grandiose. Boileau le regardait comme celui qui avait le mieux connu les mœurs et le caractère' des hommes avant Molière ; et ce grand poète, qui l'a surpassé , dit La Harpe , ne l'a pas fait oublier.

Que peut-on dire de plus a sa louange ?

Les quatre Ages de l'Homme.

Nature ne peut pas l'âge en âge confondre : L'enfant qui sait déjà demander et répondre ,

1. Ces 2,000 livres valaient au moins 6,000 fr. de nos jours.

Qui marque fermement la terre de ses pas , Avecque ses pareils se plaît en ses ébats : Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d'aise, Sans raison d'heure en heure il s'émeut , il s'apaise.

Croissant l'âge en avant1, sans soin de gouverneur» Relevé, courageux, et cupide2 d'honneur, H se plaît aux chevaux , aux chiens , à la campaigne ; Facile au vice , il hait les vieux , et les dédaigne ; • Rude à qui le reprend , paresseux à son bien , Prodigue, dépensier, il ne conserve rien; Hautain , audacieux , conseiller de soi-même , Et d'un cœur obstiné , se heurte à ce qu'il aime.

L'âge au soin se tournant , homme fait, il acquiert Des biens et des amis, si le temps le requiert; Il masque ses discours, comme sur un théâtre; Subtil, ambitieux, l'honneur il idolâtre; Son esprit avisé prévient le repentir, Et se garde d'un lieu difficile à sortir 3.

Maints fâcheux accidents surprennent sa vieillesse , Soit qu'avec du souci , gagnant de la richesse , Il s'en défend l'usage , et craint de s'en servir ; Que tant plus il en a , moins s'en peut assouvir ; Ou soit qu'avec froideur il fasse toute chose ; Imbécile4, douteux5, qui voudrait et qui n*ose; Délayant6 , qui toujours a l'œil sur l'avenir , De léger il n'espère 7 , et croit au souvenir ; Il parle de son temps ; difficile et sévère , Censurant la jeunesse , use des droits de père ; Il corrige , il reprend , hargneux en ses façons , Et veut que tous ses mots soient autant de leçons.

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