‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 44 sur 168 · RÉGNIER · texte numérisé non relu

RÉGNIER

Le critique outré i.

Il semble en leurs discours hautains et généreux ,

Que le cheval volant2 n'existe que pour eux;

Que Phœbus à leur ton accorde sa vielle ;

Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle 3;

Qu'ils ont seuls ici-bas trouvé la pie au nid ,

Et que des hauts esprits le leur est le zénit ;

Que seuls des grands secrets ils ont la connaissance :

Et disent librement que leur expérience

A raffiné les vers , fantastiques d'humeur ,

Ainsi que les Gascons ont fait le point d'honneur;

Qu'eux tous seuls du bien dire ont trouvé la méthode ,

Et que rien n'est parfait, s'il n'est fait à leur mode.

Cependant leur savoir ne s'étend seulement

Qu'à regratter un mot douteux au jugement ,

Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphthongue ,

Épier si des vers la rime est brève ou longue ,

Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant,

Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant ,

El laissent sur le vert 4 le noble de l'ouvrage.

Nul aiguillon divin n'élève leur courage;

Ils rampent bassement , faibles d'invention ,

Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions,

Froids à l'imaginer ; car , s'ils font quelque chose ,

C'est proser de la rime , et rimer de la prose ,

Que l'art lime et relime , et polit de façon

Qu'elle rend à l'oreille un agréable son;

Et voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase,

Ils attisent leurs mots, enjolivent leur phrase,

Affectent leur discours, tout si relevé d'art,

Et peignent leurs défauts de couleur et de fard.

1. Cette pièce est faite contre lèvres duquel on prétend que de» Malherbe. abeilles allèrent se poser et faire

Page 1