TO1S
Non, je ne pais souffrir cette lâche méthode
Qu'affectent la plupart de nos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles ,
Qui de civilités avec tous font combat,
Et traitent du. même air l'honnête homme et le ht
Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse,
Vous jure amkié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous un éloge éclatant ,
Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant ?
Non , non , il n'est point d'âme un peu bien située ,
Qui veuille d'une estime ainsi prostituée;
Et la plus glorieuse a des régal» peu chers * ,
Dès qu'on voit 2 qu'on nous mêle avec tout l'univers.
Sur quelque préférence une estime se fonde ;
Et c'est n'estimer rien, qu'estima* tout le monde.
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
Morbleu ! vous n'êtes pas pour être de mes gens.
Je refuse d'un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence :
Je veux qu'on me dislingue , et, pour le trancher net ,
L'ami du genre humain n'est pas du tout mon fait . . .
Non , vous dis-je, on devrait châtier sans pitié Ce commerce honteux de semblant d'amitié. Je veux que l'on soit homme , et qu'en toute rencontre Le fond de notre coeur dans nos discours se montre ;
1. N'a pas lieu d'être contente, exactement ce qu'elle signifie. Boileau trouvait cette expression 2. La construction voudrait inexplicable; et en effet, il est dès qu'elle voit. Molière laisse soudifficile de l'analyser et de dire vent échapper de ces fautes.
■ MOUtSE. 103
Que ce soit lui qui parle , et que nos sentiments I Ne se masquent jamais sous, de vains compliments. I Mes yeux sont trop blessés ; et la cour et la ville | Ne m'offrent rien qu'objet? h m'échauffer la bile.
J'entre en une humeur noire » en un chagrin profond ,
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.
Je ne trouve partout que lâche flatterie ,
Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie;
Je n'y puis plus tenir , j'enrage , et mon dessein i Est de rompre en visière à tout le genre humain .... Ma haine est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants ; ! Et les autres, pour être aux méchants complaisants,
Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses i Que doit donner le vice aux âmes vertueuses ! Têtebleu ! ce me sont de mortelles blessures
De voir qu'avec le vice on garde des mesures ;
Et parfois il me prend des mouvements soudains
De fuir dans un désert l'approche des humains.
(Le Misanthrope.)
Les louanges réciproques de» savants.
TRISSOTIN
Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres.
VADIUS
Les Grâces et Vénus régnent dans tous les vôtres.
TRISSOTIN
Vous avez le tour libre , et le beau choix des mots.
VADIUS
On voit partout chez vous l'Ithos et le Pathos *.
TRISSOTIN
Nous avons vu de vous des églogues d'un style Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.
1. Les mœars et les passions , recommandés dans les anciens ce sont deux points essentiels fort traités de rhétorique.
VADIUS
Vos odes ont un air noble , galant et doux , Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.
TRISSOTIN
Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes ?
VADIUS
Peut-on rien voir d'égal aux sonnets que vous faites?
TRISSOTIN
Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux?
VADIUS
Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux?
TRISSOTIN
Aux ballades surtout vous êtes admirable.
VADIUS
Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.
TRISSOTIN
Si la France pouvait connaître votre prix.
VADIUS
Si le siècle rendait justice aux beaux-esprits.
TRISSOTIN
En carrosse doré vous iriez par les rues.
VADIUS
On verrait le public vous dresser des statues.
A Trissoliu.
Hom ! c'est une ballade , et je veux que tout pet Vous m'en...
TRISSOTIN, à Vadius.
Avez-vous vu certain petit sonnet Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ?
VADIUS
Oui. Hier il me fut lu dans une compagnie.
TRISSOTIN
Vous en savez l'auteur ?
VADIUS
Non ; mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter son sonnet ne vaut rien.
TRISSOTIN
Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.
VADIUS
Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable. Et, si vous l'avez vu , vous serez de mon goût.
TRISSOTIN
Je sais que là- dessus je n'en suis point du tout , Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.
VADIUS
Me préserve le ciel d'en faire de semblables !
TRISSOTIN
Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur, Et ma grande raison est que j'en suis l'auteur.
VADIUS
Vous?
TRISSOTIN
MoL
VADIUS
Je ne sais donc comment se fit l'affaire.
TRISSOTIN
C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.
VADIUS
11 faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait , Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet Mais laissons ce discours , et voyons ma ballade.
TRISSOTIN
La ballade , à mon goût , est une chose fade ;
Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.
VADIUS
La ballade pourtant charme beaucoup de gens.
TRISSOTIN
Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.
VADIUS
Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.
TRISSOTIN
EUe a pour les pédants de merveilleux appas.
LA FONTAINE (Jean de) naquit à Château-Thierry. Ce fut la lecture de Malherbe qui lui inspira le goût des vers; mais l'étude des anciens, et particulièrement celle d'Horace, de Térence et de Virgile, développa son imagination et son talent La Fontaine publia en 1664 ses premières poésies : ce ne fut qu'en 1668 que les six premiers livres de ses Fables parurent; les six outres livres ne furent publiés que dix ans plus tard. Quelques comédies et plusieurs opéras qu'il fit représenter sont totalement oubliés aujourd'hui ; mais ses Fables vivront éternellement, et resteront comme un modèle de grâce inimitable et de philosophie nafve et profonde. Il y a aussi dans ses pièces fugitives, dans son petit roman de Psyché, un grand nombre de passages on ne peut plus intéressants, et sans lesquels on ne connaitrait pas la flexibilité de son talent ; nous en donnons ici quelques extraits moins connus que ses fables.
La Fontaine , qui entra à l'Académie française après la mort de Colbert, mourut à Paris le 13 mars 1696.
La Besace*
Jupiter dit un jour : Que tout ce qui respire
S' en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur :
Si dans son composé quelqu'un trouve à redire,
Il peut le déclarer sans peur ;
Je mettrai remède à la chose.
Venez , singe; parlez le premier, et pour cause. • Voyez ces animaux, faites comparaison
De leurs beautés avec les vôtres.
Ètes-vous satisfait? — Moi , dit-il , pourquoi non? N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres? Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché : Mais pour mon frère Fours on ne Ta qu'ébauché; Jamais, s'il me veut croire , il ne se fera peindre. L'ours venant là-dessus , on crut qu'il s'allait plaindre. Tant s'en faut : de sa forme il se loua très fort; Glosa sur l'éléphant, dit qu'on pourrait encor Ajouter à sa queue , ôter à ses oreilles ; Que c'était une masse informe et sans beauté.
L'éléphant étant écouté , Tout sage qu'il était , dit des choses pareilles :
Il jugea qu'à son appétit '
Dame baleine était trop grosse.
Dame fourmi trouva le ciron trop petit,
Se croyant , pour elle 2, un colosse.
Jupin les renvoya s'étant censurés tous , Du reste contents d'eux. Mais parmi les plus fous Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes , Lynx envers nos pareils et taupes envers nous, Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes : On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain.
Le fabricateur souverain Nous créa besaciers tous de même manière , Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui : j II fit pour nos défauts la poche de derrière , ! Et celle de devant pour les défauts d'autrui.
i (Fablet.)
L'Ane et le petit Chien-
Ne forçons point notre talent ; Nous ne ferions rien avec grâce :
Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse, Ne saurait passer pour galant.