CRÉBILLON
CRÉBILLON (Prosper-Jolyot de) naquit à Dijon. Un procureur nommé Prieur, chez lequel il fut placé à Paris, éveilla en lui le goût du théâtre. Crébillon, cédant à ses près instances, composa la Mort des enfants de Brutus , tragédie que les comédiens refusèrent. Sans les encouragements que lui prodigua Prieur, le jeune auteur s'en fut probablement tenu à cet essai ; maïs il se remit à l'œuvre, etldoménée, qui fut accueilli avec faveur, le réconcilia avec le théâtre. Atrée, tragédie donnée en 1707, eut un éclatant succès. Prieur, alors mourant, se fit porter au théâtre , et dans la joie que lui causait ce triomphe, il dit à Crébillon en l'embrassant : « Je meurs content, je vous ai &H » poète , et je laisse un homme à la nation. » Electre , donnée en £709, eut plus de succès encore, et Rhadamiste , que La Harpe regarde avec raison comme un des chefs-d'œuvre de notre scène, mit le comble à la gloire de Crébillon. Tousses autres ouvrages, à l'exception de Catilina , dont la première représentation fut accueillie avec une sorte d'enthousiasme, n'obtinrent aucun succès.
Crébillon marqua son entrée à l'Académie française par une innovation ; il prononça un discours en vers. D'unanimes applaudissements éclatèrent quand il prononça celui-ci :
Aucun fiel n'a jamais empoisonné ma plume.
Tout le monde s'empressa de sanctionner le juste témoignage que le poète se rendait à lui-même.
Crébillon , considéré comme poète tragique, avait à un haut degré plusieurs des qualités nécessaires au genre, la force dans les idées et le pathétique ; il a même poussé la terreur bien au-delà des bornes qui lui sont assignées. Mais c'est par le style qu'il pèche et qu'il sera toujours bien éloigné de nos grands modèles. Voltaire l'a appelé Crébillon le barbare, et ce mot, qui peut s'entendre de quelques uns de ses sujets, s'applique surtout à un certain nombre de ses phrases, de ses constructions , de ses termes. Nous en trouverons plus d'an exemple.
Crébillon mourut le 17 juin 1762.
! CRÊBIIXON. 213
\ Songe de Thyeaie.
Sauvez-moi, par pitié, de ces bords dangereux,
Du soleil à regret j'y revois la lumière ;
Malgré moi le sommeil y ferme ma paupière,
De mes ennuis secrets rien n'arrête le cours :
Tout à de tristes nuits joint de plus tristes jours.
Une voix , dont en vain je cherche à me défendre ,
Jusqu'au fond de mon cœur semble se faire entendre :
J'en suis épouvanté. Les songes de la nuit
Ne se dissipent point par le jour qui les suit ;
Malgré ma fermeté , d'infortunés présages
Asservissent mon âme à ces vaines images.
Cette nuit même encor , j'ai senti dans mon cœur
Tout ce que peut un songe inspirer de terreur.
Près de ces noirs détours que la rive infernale
Forme à replis divers dans cette île fatale ,
J'ai cru longtemps errer parmi des cris affreux
Que des mânes plaintifs poussaient jusques aux cieux.
Parmi ces tristes voix , sur ce rivage sombre ,
J'ai cru d'jErope en pleurs entendre garnir l'ombre;
Bien plus, j'ai cru la voir s'avancer jusqu'à moi,
Mais dans un appareil qui me glaçait d'effroi :
«Quoi! tu peux t'arrêter dans ce séjour funeste !
Suis-moi, m'a-t-elle dit, infortuné Thyeste. »
Le spectre , à la lueur d'un pâle et noir flambeau ,
A ces mots m'a traîné jusque sur son tombeau.
J'ai frémi d'y trouver le redoutable Atrée ,
Le geste menaçant et la vue égarée ,
Plus terrible pour moi , dans ces cruels moments ,
Que le tombeau , le spectre et ses gémissements.
rai cru voir le barbare entouré des Furies ;
Un glaive encor fumant armait ses mains impies;
Et, sans être attendri de ses cris douloureux,
H semblait dans son sang plonger un malheureux.
2ik VERS.
JSrope , à cet aspect , plaintive et désolée ,
De ses lambeaux sanglants ! à mes yeux s'est voilée.
Alors j'ai fait pour fuir des efforts impuissants ;
L'horreur a suspendu l'usage de mes sens 2.
A mille affreux objets l'âme entière livrée3,
La frayeur m'a jeté sans force aux pieds d'Atrée.
Le cruel , d'une main , semblait m'ouvrir le flanc ,
Et de l'autre , à longs traits , m'abreuver de mon sang 4;
Le flambeau s'est éteint , l'ombre a percé la terre ,
Et le songe a fini par un coup de tonnerre.
(Atrée et Thyette.)
Fureurs d'Oreite.
Je ne veux rien, cruel, d'Electre ni de toi : Votre cœur, affamé de sang et de victimes, M'a fait souiller ma main du plus affreux des crimes. Mais quoi ! quelle vapeur vient obscurcir les airs? Grâce au ciel , on m'entr'ouvre5 un chemin aux enfers. Descendons; les enfers n'ont rien qui m'épouvante. Suivons le noir sentier que le sort me présente ; Cachons-nous dans Fborreur de l'éternelle nuit. Quelle triste clarté dans ce moment me luit? Qui ramène le jour dans ces retraites sombres? Que vois-je? mon aspect épouvante les ombres! Que de gémissements ! que de cris douloureux ! « Oreste! » Qui m'appelle en ce séjour affreux? Egisthe ! Ah î c'en est trop , il faut qu'à ma colère. . .
Que vois-je? dans ses mains la tête de ma mère f Quels regards ! où fuirai-je? Ah ! monstre furieux ,
i. Quels lambeaux ? telligible. On n'abreuve pas de la
2. Mauvaise expression pour main, et surtout les longs trêt* dire qu'il demeurait immobile. viennent de celui qui boit, etnw
3. Mon âme était livrée ; l'dme de celui qui fait boire, g entière ne signifie rien. 5. On m'ouvre; entr'ouvretù
A. Ce vers est tout à fait inin- pour la mesure.