‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 35 sur 127 · DESCARTES · texte numérisé non relu

DESCARTES

enfin pour les mauvaises doctrines, je pensais déjà connaître assez ce qu'elles valaient, pour n'être plus sujet à être trompé, ni par les promesses d'un alchimiste, ni par les prédictions d'un astrologue , ni par les impostures d'un magicien, ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent.

C'est pourquoi , sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres, et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager , à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions , à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient , que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l'événement le doit punir bientôt après, s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre conséquence S sinon que peut-être il en tireira d'autant plus de vanité, qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dû employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j'avais toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie.

n réduit à quatre toutes les rèf les de la logique naturelle.

Comme un homme qui marche seul et dans les ténèbres, je me résolus d'aller si lentement, et d'user de tant de circonspection en toutes choses, que, si je n'avançais que fort peu ,

î. Et qui n^entrainent aucune conséquence pour lui, sinon, etc.

je me garderais bien au moins de tomber. Même je ne Toulus point commencer à rejeter tout à fait aucune des opinions qui s'étaient pu glisser autrefois en ma créance ^ sans y avoir été introduites par la raison , que je n'eusse auparavant employé assez de temps k faire le projet de Touvrage que j'entreprenais et à chercher la vraie méthode pour parvenir à la cimnaissance de toutes les choses dont mon esprit serait capable.

J'avais un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la philosophie, à ^ la logique, et entre les mathématiques à l'analyse des géomètres et à l'algèbre, trois arts ou sciences qui semblaient devoir contribuer ^ quelque chose à mon dessein. Mais, en les examinant, je pris garde que, pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres instructions servent {dutôt à expliquer k autrui les choses qu'on sait, ou même, comme l'art de LuUe *, à parler sans jugement de ceUes qu'on ignore, qu'à les apprendre. £t , bien qu'elle contienne en effet beaucoup de préceptes très vrais et très bons, il y en a toutefois tant d'autres mêlés parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus, qu'il est presque aussi malaisé de les en séparer que de tirer une Diane ou une Minerve hors d'un bloc de marbre qui n'est point encore ébauché. Puis, pour l'analyse des anciens et l'algèbre des modernes, outre qu'elles ne s'étendent qu'à des matières fort abstraites, et qui ne semblent d'aucun usage, la première est toujours si astreinte à la considération des figures , qu'elle ne peut exercer l'entendement sans fatiguer beaucoup l'imagination; et on s'est tellement assujetti en la dernière à certaines règles et à certains chiffres, qu'on en a fait un art confus et obscur qui embarrasse l'esprit au lieu d'une science qui le cultive. Ce qui fut cause * que je pensai qu'il fallait chercher quelque autre méthode qui , comprenant

1. Dans mes jugements, dans buer en ou pour quelque chose, mes opinions , mon esprit. 4* Raymond LuUe, philosophe

2. Latinisme. On dit aujourd'hui et alchimiste de la fin du xiii* sièétudier une science , et non pas d cle , prétendait avoir imaginé une une science, méthode pour apprendre très vite

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