‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 34 sur 127 · Parce que · texte numérisé non relu

Parce que

à la vie , j'avais un extrême désir de les apprendi'e. Mais , sitôt que j*eus achevé tout ce cours d'études , au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes , je changeai entièrement d'opinion ; car je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d'erreurs , qu'il me semblait n'avoir fait autre profit en tâchant de m'instruire , sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance. £t , néanmoins , j'étais en l'une des plus célèbres écoles de l'Europe , où je pensais qu'il devait y avoir de savants hommes , s'il y en avait en aucun endrdt de la terre. J'y avais s^prls tout ce que les autres y apprenaient ; et même , ne m'étsoit pas contenté des sciences qu'on nous enseignait , j'avais parcouru tous les livres, traitant de celles qu'on estime les plus curieuses et les plus rares, qui ' avaient pu tomber entre mes mains. Avec cela je savais les jugements que les autres faisaieni; de moi ; et je ne voyais p<Mnt qu'on m'estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il y en eût déjà entre eux quelques uns qu'on destinait à remplir les places de nos maîtres. Et enfin notre siècle me semblait aussi fleurissant 2, et aussi fertile en bons esprits, qu'ait été aucun des (Hrécédents. Ce qui me faisait prendre k liberté de juger par moi de t6us les antres , et de penser qu'il n'y avait aucune doctrine dans le mode qui fût telle qu'on m'avait ^ auparavant fait espérer.

Je ne laissais pas toutefois d'estimer les exercices auxquels on s'occupe dans les écoles. Je savais que les langues que l'on y apprend sont nécessaires pour l'intelliiieiice des livres anciens ; que la gentillesse des fables réveifle l'esprit ; que les actions mémorables des histoires le relèvent ; et qu'étant lues avec discrétion elles aident à former le jugement ; que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une ecmversati^m étudiée, en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées ; que

i. Qui se rapporte à livres. Celte 2. Aujourd'hui florissant. iiyperbate était commune alors. S. Qu'on me Pavait.

DESCAKTES. 31

rék^quence a des forces et des beautés incompai^ables ; que la poésie a des délkatesses et des douceurs très ravissantes ; que lesmalb^Eialiqaes ont des is^entions très subtiks, et qui peuvent beaucoup servir , tant à contenter les curieux qu*à fiiei^er toi» ks.arts< et dimiiiiier le travail des hommes; que les écrits qui trsûtent des mœurs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortatîoB& i h vertu qui sont fort mâes ; que la théolo^ enseigne à gagner le del ; que la philosc^bie donne jBUdyea de parler vraisemblablement de toutes dioses y et se faire admira des mokis savants ; que la jurisprudence , la méâddâe et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui les cultivent; et enfin qu'il est bon de les avoir toutes examinées, même les plus superst^uses et les {^us fausses , afin de connaître leur juste valeur, et se ganl»r d'oa être tromi^.

Mais je croyais avoir déjà donné assez de temps aux langues et même aussi à la lecture des livres anciens , et à leurs histoires elà leurs faUes: car c'est quasile même ^ de converser avec ceux de» antres siècles que de voyager. U est bon de savoir quelque chose des meMurs de divers pe^qpies, afin de juger des nôtres {dHSsaiiement, et-que^ nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicide et c(Natre raison, ainsi qu'ont coutume de faire ceux qui n'ont rien vu. Mais lorsqu'on emploie trop de temps à voyager on devient enfim étrangar en son pays : et lorsqu'on est trop cmrieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés , on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci Outre que les fables font imaginer plusieurs événements comme possâ>les qui ne le sont point, et que même les histoires les plus idèles, si elles ne diangent ni n'augmentent la valeur des choses pour les rendre pins dignes d'être lues , au moins en omettent-dDes presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances: d'où vient ^ que le reste ne paraît pas tel

1. Expression rapide, pour dire 2. Et afin que. c'est à peu près la même ckom» 3. Et de là vient.

qa'il est , et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu'ils en tirent, sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces?

J'estimais fort l'éloquence, et j'étais amoureux de la poésie; mais je pensais que l'une et l'antre étaient des dons de l'esprit plutôt que des fruits de l'étude.

Je me plaisais surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons ; mais je ne remarquais point encore leur vrai usage; et pensant qu'elles ne servaient qu'aux arts mécaniques, je m'étonnais de ce que, leurs fondements étant si fermes et si solides, on n'avait rien bâti dessus de plus relevé.

Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu'elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles , et que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n'avais point assez de présomption pour espérer d'y rencontrer mieux que les autres ; et que, consi* dérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je réputais presque pour faux tout ce qui n'était que vraisemblable.

Puis, pour les autres sciences , d'autant qu'elles empruntent leurs principes de la philosophie, je jugeais qu'on ne pouvait avoir rien bâti qui fût solide sur des fondements si peu fermes ; et ni l'honneur, ni le gain qu'elles promettent n'étaient su£Bsants pour me convier à les apprendre. Car je ne me sentais point, grâce à Dieu, de condition qui m'obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement de ma fortune; et quoique je ne fisse pas profession de mépriser la gloire en cynique, je faisais néanmoins fort peu d'état^ de celle que je n'espérais point ^ pouvoir acquérir qu'à faux titres : et

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