De plus songeré Ne est de trop
MADAME DE SÊVIGNÊ. 81
Au même» — 34 décembre 1C70.
Vous savez présentement Fhistoire romanesque de Mademoiselle et de M. de Lauzun. C'est le juste sujet d'une tragédie dans toutes les règles du théâtre : nous en réglions les actes et les scènes l'autre jour ; nous prenions quatre jours au lieu de vingt-quatre heures, et c'était une pièce parfaite. Jamais il ne s'est vu de tels changements en si peu de temps ; jamais vous n'avez vu une émotion si générale ; jamais vous n'avez ouï une si extraordinaire nouveUe. M. de Lauzun a joué son personnage en perfection. Il a soutenu ce malheur avec une fermeté, un courage, et pourtant une douleur mêlée d'un profond respect qui l'ont fait admirer de tout le monde. Ce qu'il a perdu est sans prix ; mais les bonnes grâces du roi qu'il a conser\'ées sont sans prix aussi , et sa fortune ne parait pas déplorée ^ Mademoiselle a fort bienfait aussi ; elle a bien pleuré : elle a commencé aujourd'hui à rendre ses devoirs au Louvre, dont elle avait reçu toutes les visites 2. Voilà qui est fini. Adieu.
A Mme île Grlgnan. L'Incendie. — 30 février 1671.
Avant-hier au soir mercredi , après être revenue de chez M. de Coulanges, où nous faisons nos paquets les jours d'ordinaire 3, je songeai à me coucher. Cela n'est pas extraordinaire; mais ce qui l'est beaucoup , c'est qu'à trois heures après minuit, j'entendis crier « au voleur ! au feu ! » et ces cris si près de moi et si redoublés, que je ne doutai point que ce ne fût icL Je crus même entendre qu'on parlait de ma pauvre petite fille, je m'imaginai qu'elle était brûlée, je me levai dans cette
d. En assez mauvais état pour rieuse du contenant pour le con-
qu^on en pleure. tenu.
2. Les visites du Louvre, c'est- 3. Lesjoursoùle courrier part
à-dire celles des gens qui y habi- pour porter les lettres. Ce mot ne
tent. C'est une métonymie eu- s'emploie plus guères.
crainte, sans lumière, avec un tremblement qui m'empêchait quasi ^ de me soutenir. Je courus à son af^rtement, qui est le vôtre ; je trouvai tout dans une grande tranquillité. Mais je vis la maison de Guîtaut tout en feu ; les flammes passaient par-dessus la maison de madame de Vauvineux : on voyait dans nos cours, et surtout chez M. de Gultant, une clarté qui faisait horreur. C'étaient des cris, c'était une confusion, c'était un bruit épouvantable des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma porte, j'envoyai mes gens au secours : M. de Guitaut m'envoya une cassette de ce qu'il a de jrfns précieux. Je la mis dans mon cabinet, et puis je voulus aller dans la rue pour béer^ comme les autres. J'y trouvai monsieur et madame de Guitaut quasi nus ; madame de Vauvineux, l'ambassadeur de Venise, tons ses gens, la petite Vauvineux qu'on portait tout endormie chez l'ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselles d'argent qu'on sauvait chez lui. Madame de Vauvineux faisait démeubler. Pour moi, j'étais comme dans une île; mais j'avais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame Guêton et son frère donnaient de très bons conseils. Nous étions dans la consternation : le feu était si allumé qu*(m n'osait en approcher, et l'on n'espérait la fin de cet embrasement qu'avec la fin de la maison de ce pauvre Guitaut. Il faisait pitié, il voulait aller sauver sa mère qui brûlait au troisième étage; sa femme s'attachait à lui, et le retenait avec violence ; il était entre la douleur de ne pas secourir sa mère, et la craiifte de blesser sa femme grosse de emq mois; enfin il me pria de tenir sa femme ; je le fis : il trouva que sa mère avait passé au travers de la flamme et qu'elle était sauvée. Il voulut aller retirer quekpes papiers, il oe put approcher du lieu où ils étaient ; enfin , il reirint à nous dams cette rue où j'avais fait asseoir sa femme. Des capucins pleins de charité et d'adresse, travaillèrent si bien, qu'ils coupèrent le feu. On finit faute de combattants , c'est-à-dire après que le prunier et le second étage de l'antichambre, et de la petite chambre ,
i. Presqne. 2. Rester la bouche béante.
MADAME AESÉVIGNÉ. 83
et du cabi&et, qui sootà main droite du sjdon , eurent été absoliimeut consumés. On a{^[>e]a bonheur ce qui restait de la maison» quoiqu'il y ait pour Guitaut pour plus de dix mille écus de perte.
Vous m'allez demander comment le feu s'était mis à cette maison ; on n'en sait rien. Il n'y en avait point dans l'appartement où il a pris. Mais si mt avait pu nre dans une si triste occasion, quels portraits n'âurait-on pas faits de l'état où nous étions tous? Guitaut était nu en chemise avec des chausses ; madame de Guitaut était nu-jambes, et avait perdu une de ses pantoufles ; madame de Yauvineux était en petite jupe , sans robe de chambre ; tous les valets, tous les voisins en bonnets de nuit : l'ambassadeur était en robe de chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la Sérénissime,
Btttfwir 4e JUme itf e I^MsncsUle , en «ppmnant la . mort 4le son flU. — SO iiûQ 1S73.
Madame de LoogueviUe fait fendre le cœur, à ce qu'on dit ; je ne l'ai point vue, mais voici ce que je sais. Mademoiselle de Vertus était retournée depuis deux jours à Port^Royal, où elle est pres(pie toujours. On est allé la quérir avec M. Arnauld,pour dire cette terrible nouvelle. Mademoiselle de Vertus n'avait qu'à se muntuer. Ce retour si précipité marquait bien quelque chose de funeste. £u effet , dès qu'elle parut : « Ab ! Mademoiselle, comment se porte monsieur mon frère i ?» Sa pensée n'osa idler plus loin : « Madame, il se porte bien de sa blessure. » — «Et vomi fils? * On ne lui répondit rien. « Ah ! Mademoiselle, mon fils! mon cher enfant! répondez^moi, est-il mort SHr-le-«hamp? n'a-t-il pas eu un seul moment ? Ah! mon Diai, quel sacrifice! » Et là-dessus die tombe sur son lit Tout ce que la plus vive douleur peut faire , et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence mortel , et par des ms étouffés , et par des larmes amères , et par
i. Le prince de Coodé.
des élans vers le ciel , et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. Elle voit certaines gens; elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut; elle n'a aucun repos. Je lui souhaite la mort , ne comprenant pas qu'elle puisse vivre après une teUe'perte.
Mort de Tareiine. — S8 août 1675.
Il monta à cheval le samedi à deux heures , après avoir mangé : et comme il y avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf : « Mon neveu, demeurez là; vous ne faites que tourner autour de moi , vous me feriez reconnaître. » M. d'Hamilton , qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit : « Monsieur, venez par ici, on tirera du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-il , vous avez raison : je ne veux point du tout être tué aujourd'hui; cela sera le mieux du monde. » Il eut à peine tourné son cheval , qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main , qui lui dit : v Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là. )> M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté , il eut le bras et le corps fracassés du même coup qui emporta le bras et la main qui tenait le chapeau de Saint-Hi~ laire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbeuf; il était penché le nez sur l'arçon. Dans ce moment, le cheval s'arrête, le héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche , et demeure tranquille pour jamais. Songez qu'il était mort , et qu'il avait une partie du cœur emportée.
On crie, on pleure : M. d'Hamilton fait cesser ce bruit, et ôter le petit d'Elbeuf qui s'était jeté sur ce corps , qui ne voulait pas le quitter, et qui se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie, on le garde à petit bruit. Un carros^ vient, on l'emporte dans sa tente : ce fut là où * M. de Lorges, M. de Roye et beaucoup