‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 55 sur 127 · NICOLE · texte numérisé non relu

NICOLE

à la vérité et à Texpérience, que celle qu'il soutient est contraire à la raison et à la justice.

( Estais de morale.)

Sur la Naissance.

Être de naissance ou de qualité, selon les hommes, c'est être né de personnes considérables dans le monde. Mais cette naissance ne donne par elle-même aucun avantage ni de corps ni d'esprit, elle n'ôte aucun défaut, et l'on en remarque d'aussi grands dans les personnes de qualité que dans les autres.

Il n'y a donc aucune raison solide qui rende les personnes de qualité plus estimables par là que ceux * qui ne le sont pas. Cependant , parce qu'il faut qu'il y ait de l'ordre parmi les hommes, on a établi avec raison en certains lieux que ces personnes seraient préférées aux autres et jouiraient de certaines prérogatives d'honneur.

Si on en demeurait là , il n'y aurait rien que de juste dans l'idée que nous avons de la qualité. Mais on n'y demeure pas. On fait de cet ordre arbitraire et établi par les hommes sans aucune raison prise des personnes mêmes, un ordre naturel et indispensable; et l'on s'accoutume à le regarder comme quelque chose d'attaché à l'être de ceux qui sont l'objet de cette préférence.

( Pensées. )

1. Celles, pour le rapporter à Aommcs, sous-entendu. C'est une personnes. Ceux se rapporte à syllepse un peu dure.

ia»B D£ SEVIGNÉ ,

SÉVIGNÉ (Marie de Rabutin-Chantal , marquise de) naquit à Bourbiily, prèsSemur. Elle épousa, en 16ââ ,1e marquis deSéfigné. Cette femme célèbre eut pour maîtres Ménage et Chapelain , écrivains médioeres , mais grammairiens distingués. Après la mort de son mari , tué en duel en i 65d , elle se consacra exclusivement à l'éducation de ses enfants, et vécut longtemps éloignée de la cour. En 1669, elle maria sa fille au comte de Grignan, gouverneur de Provence. Obligée de vivre souvent éloignée de celle à qui elle avait voué toute sa tendresse , madame de Sévigné écrivait btiaque jour à sa fille pour tromper les ennuis et les chagrins qu'elle ressentait d'une séparation si cruelle. Ses Lettres, diefe-d'œuvre de ^ce, d'esprit et d'éloquence, n'ont été publiées qu'après sa mort. Jamais l'admiration publique ne fut si vivement et si unanimement excitée qu'au moment où elles parurent, et depuis on a épuisé toutes les formes de l'éloge sans pouvoir apprécier dignement ces pages , écrites sous la double inspiration de l'esprit et du cœur*

Madame de Sévigné mourut à Grignan le 18 avril 1696.

A M. de GOUlanges. — 15 décembre 1670.

Je m*en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante , la plus étourdissante , la plus inouïe , la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable , la plus imprévue , la plus grande , la plus petite , la plus rare , la plus conmiune, la plus éclatante , la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus digne d'envie ; enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste ; une chose que nous ne saurions croire à Paris , comment la pourrait-on croire à Lyon? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde ; une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame de HauteviUe; une chose

MADAME DE SÉYIGNÉ. 79

«afin qui se fera diioancbe, où ceux qui la verront croiront avoir la b^lue; une time qui se fera diipaocbe, et qui ne «era peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à vous la dire, devinez^a: je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens!

flé bien! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche, au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix , je vous le donne en cent Madame de Goulanges dit : Voilà c[ui est bien dilficile à deviner! c*est madame de La Yallière, —Point du tout, Madame. — C'est donc mademoiselle de Retz? ^^ Point du tout, vous êtes bien [XDvinciale ! — Ah , vraiment nous sommes bien bêtes ! ditesvous : c'est mademoiselle Colbert. — Encore moins. — C'est assurément mademoiselle de Créqui. — Vous n'y êtes pas. [1 faiil; donc à la fin vous la dire. Il épouse dimanche , au Louvre, avec la permission du roi , mademoiselle. . . mademoiselle. . . de, devinez le nom ; il épouse dimanche Mademoiselle, fiUe de feu Monsieur; Mademoiselle, petite-fille de Henri IV; mademoisdie d'£u , mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier , madem(»selle d'Orléans ; l^lademoiselle , cousine germaine du roi; Madamois^e, destinée au trône.; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur.

Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez , si vous êtes hors de vous-même, si vous dites quen<Nis avons menti, que cela est faux , cpi'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer ; si enfin vous nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison , nous en avfms fait autant que vous; adieu. Les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non.

An même. ~ 19 décembre 1670.

Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, c'est ce qui arriva hiersoir aux Tuileries. Mais il faut reprendre les choses de plus loin. Vous en êtes à la joie, aux transports , aux ra-

vissements de la princesse et de son bienheureux amant. Ce fut donc lundi que la chose fut déclarée comme vous avez su. Le mardi se passa à parler , à s'étonner, à complimenter. Le mercredi , Mademoiselle fit une donation à M. de Lauzun , avec dessein de lui donner les titres, les noms et les ornements nécessaires pour être nommé dans le contrat de mariage qui fut fait le même jour. Elle lui donna donc , en attendant mieux , quatre duchés. Le premier, c'est le comté d'Eu, qui est la première pairie de France et qui donne le premier rang ; le duché de Montpensier , dont il porta le nom hier toute la journée ; le duché de Saint-Fargeau ; le duché de Châtellerault : tout cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fut fait ensuite, où il prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui était hier, Mademoiselle espérait que le roi signerait, comme il l'avait dit; mais sur les sept heures du soir. Sa Majesté étant persuadée par la reine, Monsieur, et plusieurs barbons, que cette affaire faisait tort à sa réputation , il se résolut de la rompre ; et après avoir fait venir Mademoiselle et M. de Lauzun, il leur déclara , devant M. le Prince , qu'il leur défendait de ne plus songer^ à ce mariage. M. de Lauzun reçut cet ordre avec tout le respect , toute la soumission , toute la fermeté et tout le désespoir que méritait une si grande chute. Pour Mademoiselle, suivant son humeur, elle éclata en pleurs, en cris, en douleurs violentes, en plaintes excessives, et tout le jour elle n'est pas sortie de son lit, sans rien avaler que des bouillons. Voilà un beau songe, voilà un beau sujet de roman ou de tragédie , mais surtout un beau sujet de raisonner et de parler éternellement : c'est ce que nous faisons jour et nuit, soir et matin , sans fin , sans cesse. Nous espérons que vous en ferez autant, et sur cela je vous baise très humblement les mains.

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