‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 73 sur 127 · Mérisme · texte numérisé non relu

Mérisme

20 k PROSE.

endroits les moins favorables, nous jetons habilement un nuage sur leur mérite et sur leur gloire, de peur qu'elle ne blesse les yeux jaloux de celui qui nous écoute. Nous dimi> nuons, nous obscurcissons Téclat de leurs talents et de leurs services, et, par nos ménagements injustes, nous aigrissons la passion , nous Taidons à s*aveugler et à regarder comme des honneurs qu'on lui ravit tous ceux qu'on répand sur ses frères. Que dirai-je? devant un prodigue, ses profusions ne sont plus dans notre bouche qu'un air de générosité et de magnificence; devant un avare, sa dureté et sa sordidité ne sont plus qu'une sage modération et une bonne conduite domestique; devant un grand , ses préjugés et ses erreurs trouvent toujours en nous des apologies toutes prêtes; on req[)ecte ses passions comme son autorité , et ses préjugés deviennent toujours les nôtres. Enfin nous empruntons les erreurs de tous ceux avec qui nous vivons; nous nous transformons en d'autres eux-mêmes ; notre grande étude est de connaître leurs faiblesses pour nous les approprier : nous n'avons point de langage à nous, nous parlons toujours le langage des autres; nos discours ne sont qu'une répétition de leurs préjugés, et cet indigne avilissement de la vérité, nous l'appelons la science du monde, la prudence qui sait prendre son parti, le grand art de réussir et de plaire.

( Cmrèm*. )

La dureté envers les Indlccnto.

On accompagne souvent la miséricorde de tant de dureté envers les malheureux; en leur tendant une main secourable, on leur montre un visage si dur et si sévère , qu'un simple refus eût été moins accablant pour eux qu'une charité si sèche et si farouche; car la pitié qui paraît touchée de leurs maux les console presque autant que la libéralité qui les soulage. On leur reproche leurs forces, leur paresse, leurs mœurs errantes et vagabondes; on s'en prend à eux de leur indigence et de

leur misère, et, en les secourant, on achète le droit de les iosolter.

xMais s'il était permis à ce malheureux que vous outragez de TOUS répondre, si Tabjection de son étatn*ayait pas mis le frein de la honte et du respect sur sa langue : « Que me reprodiez-YOUs ? vous dirait-il ; une vie oiseuse et des mœurs inutiles et errantes? Mais quels sont les soins qui vous occupent dans votre opulence? les soucis de l'ambition, les inquiétudes de la fortune, les mouvements des passions, les raffinements de la volupté. Je puis être un serviteur inutile ; n'êtes-vous pas vous-même un serviteur infidèle? Ah! si les plus coupables étaient les plus pauvres et les plus malheureux ici-bas, votre destinée aurait-elle quelque chose au-dessus de la mienne ? Vous me reprochez des forces dont je ne me sers pas; mais quel usage faites-vous des vôtres? Je ne devrais pas manger, parce que je ne travaille point; mais êtes-vous dispensé vousmême de cette loi? N'êtes-vous riche que pour vivre dans une ittd^ne mollesse? Ah ! le Seigneur jugera entre vous et moi; cXj devant son tribunal redoutable, on verra si vos voluptés et vos profusions vous étaient plus permises que l'innocent artifice dont je me sers pour trouver du soulagement à mes peines. »

Of&ons^ du moins aux malheureux des cœurs sensibles à leurs misères ; adoucissons du moins par notre humanité le joug de l'indigence, si la médiocrité de notre fortune ne nous permet pas d'en soulager tout à fait nos frères. Hélas! on donne , dans un spectacle profane, des larmes aux aventures chimériques d'un personnage de théâtre; on honore des malheurs feints d'une véritable sensibilité ; on sort d'une représentation le cœur encore tout ému du récit de l'infortune d'un héros fabuleux , et votre frère que vous rencontrez au sortir de là , couvert de plaies, et qui veut vous entretenir de l'excès de ses peine^i, vous trouve insensible ! et vous détournez vos yeux de ce spectacle de religion ! et vous ne daignez pas l'entendre ! et vous l'éloignez même rudement et achevez de lui serrer le cœur de tristesse ! Ame inhumaine ! avez-voas

donc laissé toute votre sensibitité sur un théâtre infâlne! Le spectacle d*un homiile souffrant n'offre-t-il rien c[ui soit digne de votre ï»tié?

{jCàréme.)

La victoire la plus flortease est celle «ne l'on remporte emr sol-i

Quelle honte, lorsque ceux qui sont établis pour régler les passions de la multitude deviennent eux-mêmes les vils jouets de leurs passions propres, et que la force, Fautorité, la pudeur des lois, se trouvent confiées à ceux qui ne connaissent de lois que le mépris public de toute bienséance et leur propre fmblesse ! Ils devaient régler les mœurs publiques , et ils les corrompent; ils étaient donnés de Dieu pour être les protecteurs de la vertu , et ils deviennent les a^^uis et les modèles du vice.

Toute la gloire humaine ne saurait jamais effacer Topinrobre que leur laissent le désordre des mœurs et Temportement des passions; les victoires les plus éclatantes ne couvrent pas la honte de leurs vices; on loue les actions, et Ton méprise la personne ; c*est de tout temps qu*on a vu la réputation la plus brillante échouer contre les mœurs du héros, et ses latiriers flétris par ses faiblesses. Le monde , qui semble mépriser la vertu , n*estime et ne re^»ecte pourtant qu'elle; il élève des monuments superbes aux grandes actions des conquérants; il fait retentir la terre du bruit de leurs louanges; une poésie pompeuse les chante et les immortalise : chaque Achille a son Homère ; Tâoquence s'épuise pour leur donner du lustre. L'appareil des éloges est donné à l'usage et à la vanité; l'admiration secrète et les louanges réelles et sincères , on ne les donne qu'à la vertu et à la vérité.

Et en effet, le bonheur ou la témérité ont pu faire des héros; mais le vertu toute seule peut former de grands hommes. Il en coûte bien moins de remporter des victoires que de se vaincre soi-même. Il est bien plus aisé de conquérir des pro-

Tioces et de dompter des peuples que de dompter une pasnon. La morale même des païens en est convenue : du moins les combats où président la fermeté , la grandeur du courage , la science militaire , sont de ces actions rares que Ton peut compter aisément dans le cours d'une longue vie; et quand il ne fout être grand que cataias moments, la nature ramasse toutes ses forces, et l'orgueil, pour un peu de temps, peut supfdéer à la vertu. Mais les combats de la foi sont des combats de tous les jours : on a affaire à des ennemis qui renaissent de leur propre dé&ite ; si vous vous lassez un instant , vous périssez. La victoire même a ses dangers; l'orgueil , loin de vous aider, devient le plus dangereux ennemi que vous ayez à combattre ; tout ce qui vous environne fournit des armes contre vous ; votre cœur kô-mêMe vous dresse des embûdies: il faut sans cesse recommencer le combat ; en un mot , on peut être qn^quefras plus fcMrt ou plus heureux que son ennemi ; mais qu'il est grand d'être toujours plus fort que soi-même!

( Petit Carême.)

La Mort.

Héias ! regardez derrière vous : où sont vos premières années? Que laKsent-elles de réd dans votre souvenir ? Pas plus qu'un smige de la nuit; vous iivez rêvé que vous avez vécu... Qu'est^e d(mc que le peu de chemin qui vous reste à faire ? Croyons-nous que les jours à venir aient plus de rés^é que les passés?... Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années, et tel que vous le voyez aujourd'hui : une nouvelle cour a succédé à celle que vos premiers ans ont tue ; de nouveaux personnages sont montés sur la scène ; les grands r^s sont remplis par de nouveaux acteurs ; ce sont de nouveaux événements, denouveBes intrigues, de nouvelles passions , de nouveaux héros , dans la vertu comme dans le vice, qui sont le sujet des louanges , des dérisions , des censures publiques; un nouveau monde s'est élevé insensiUement , et sans que vous vous en soyez aperçu , sur les débris

du premier. Tout passe avec vous et comme vous ; une rapidité que rien n'arrête entraîne tout dans les abîmest de i*éternité; nos ancêtres nous en frayèrent liier le chemin, et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront après nous. I..es âges se renouvellent, la figure du monde passe sans cesse; les morts et les vivanls se remplacent et se succèdent continuellement ; rien ne demeure ; tout chaîne , tout s*use , tout s*é~ teint : Dieu seul demeure toujours le même. Le torrent des Mècles , qui entraîne tous les hommes, coule devant ses yeux ; et il voit avec indignation de faibles mortels, emportés par c« <'.ours rapide , Tinsulter en passant *

(Sermon sur la Mort,)

ht pedt nombre dm Élns.

Je suppose que c'est ici votre dernière heure et la fin de Tunivers , que les cieux vont s'ouvrir sur vos têtes, que Jésu»- Christ va paraître dans sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n'y êtes assemblés que pour l'attendre comme des criminels tremblants, à qui l'on va prononcer une sentence de grâce ou un arrêt de mort élemelle; car, vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que tous êtes aujourd'hui Tous ces désirs de changements qui vous amusent , vous amuseront jusqu'au lit de la mort : c'est l'expérience de tous les siècles. Tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un compte un peu plus grand que celui que vous auriez aujourd'hui à rendre ; et sur ce que vous seriez, si l'on venait vous juger en ce moment, vous pouvez presque décider ce qui vous arrivera au sortir de la vie.

Or, je vous demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant point en ce point mon sort du vôtre et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez; je vous demande donc : Si Jésus-Christ paraissait dans ce temple , au milieu de cette assemblée , la plus auguste de l'univers, pour vous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus grand

HASSILLON. 209

nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite ? croyez-vous , du moins , que les choses fussent égales ? croyez- TOUS qu'il s*y trouvât seulement dix justes , que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières ? Je vous le demande , vous Fignorez, et je l'ignore moi-même : vous seul , ô mon Dieu , connaissez ceux qui vous appartiennent. Mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent , nous connaissons , du moins , que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles ici assemblés ? Les titres et les dignités ne doivent compter pour rien; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ Qui sont-ils ? beaucoup de pleurs qui ne veulent pas se convertir; encore plus qui le voudraient , mms qui difièrent leur conversion ; plusieurs autres qui ne se convca^tissent jamais que pour retomber; enfin, on grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatres sortes de pécheurs de cette assemblée sainte , car ils en seront retranchés au grand jour ; paraissez maintenant « justes ; où êtesvous ? Restes d'Israël, passez à la droite ; froment de Jésus- Christ , démêlez-vous de cette paille destinée au feu. O Dieu ! où sont vos élus , et que reste-t-il pour votre partage ?

ROLLIM,

ROLLIN (Chablbs), né à Paris (fan coateiier, fut élevé au eoUége tlu Plessis. Un bénédictin des Blancs-Manteaux » dont il serrait la messe* lui ayant reconnu des dispositions heureuses, obtint pour lui une bourse dans ce collège. Rollin , après avoir fait ses humanités et sa philosojrfiîe, fit trois années de théologie en Sorbonne; mais il ne poussa pas plus ^éuBL cette élude et n'a jamais été que tonsuré. Hersta, son piofesacnr d*lHi»attités, lui destinait sa chaire. Eu effet, il lui succéda pom> la «ecoode en 1683 , pour la rhétorique en i687, et dans la chaire d^éloquenceau CoUége-Royal en 1688. En 1694, il fut nommé recteur de ^Université de Paris. II fut principal du collège de Beauvais jusqu^en 1713, quMl se retira et se consacra à la composition de ses ou?rages.L^Â- «aâémie des inscriptions et belles-lettres le possédait depuis 1701; 1*Uibversîté le nomma pour la seconde lois recteur en 1720. Ces deux covpagaies le perdipanten 1741 , à Tâge de quatre-vingts ans.

Ses principaux ouvrages sont : son Traité des Etudes^ souvent réimprimé; son Histoire ancienne ^ et son Histoire romaine, que la mort ne lui a pas permis de finir, et qui a été achevée par Crevier son élève.

Rollin, trop exalté de son temps, est aujourd'hui apprécié comme il doit Tètre. C'est un historien qui manque de critique et de philosophie, et qui d'ailleurs noie les faits importants qu'il rapporte sous une multitude de détails futiles. Mais son cœur le guide presque toujours bien ; on s'intéresse à ce qu'il dit et à ce qu'il raconte ; on aime l'auteur et le livre. Voltaire l'a très bien caractérisé dans son Temple du Goût , quand il dit :

» Non loin de U , Rollin dictait

Quelques leçons à la jeunesse , Et, quoique en robe , on l'écoutait.

De U Rbétorlqae.

Quoique les qualités naturelles soient le principal ornement de Téloquence, et que quelquefois elle suffisent seules pour

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