‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 72 sur 127 · NE £N 1G · texte numérisé non relu

NE £N 1G

MASSSILLON (Iiav-Baptistb) naquit ft Hières en Provence, le 24 join 1663. Les supérieurs de TOratoire , ayant pfressenti qu'il devait leur faire honneur, Tadmirent, à dix-4iuit ans, dans leur congrégation. Dès son début dans la chaire , ^fassilIon obtint un succès qui effraya sa modestie ; il alla se cacher dans Tabbaye de Septrons , pour échapper, disait-il , au démon de l'orgueil. Un hasard le fit connaître du cardinal de Noailles, qui le tira de sa retraite. Chargé en 1699 de prêcher le Carême à Téglise de lX>ratotre, et TA vent à Versailles, Massillon exeita à la ville et à la cour un égal eathousIasBie. Jamais oh n'avait entendu du haut de la chaire une ébquence aussi pure, aussi harmonieuse et aussi pathétique. En 170&, il prêcha un second Carême avec le même succès; mais Tenvie le calomnia auprès de Louis XIV, et jusqu'à la mort du grand roi , Massillon vécut dans une sorte de disgrâce. Nommé en 4 717, par le régent, évêqtie de Clennont, il prononça, la même année , le Petit-Caréme devant Louis XV âgé de neuf ans. Reçu «eoUÉre (le r Académie française en 1719, Massillon quitta presque aussitôt Paris et se rendit à Clermont , où il mourut le 18 septembre 1742 , regretté des pauvres comme un père, du clergé comme un bienfaiteur, et de tons coimne un ami.

EKlsfcnee tic

Qu' est-il besoin de nouvelles recherches et de spécnlatîoiis pénibles pour connaître ce qu'est Dieu ? Nous n'avons qn*à lever les yeux en haut, nous voyons Timmensité des cieux qui sont r ouvrage de ses mains , ces grands corps de lumi^e qui roulent si régulièrement et si majestueusement fui nos têtes , et auprès dequels la terre n.*est qu'un atome imperceptible. Quelle magnificence! Qui a dit au soleil : « Sortez du néant ,

et présidez au jour? » Et à la lune : «Paraissez, et soyez le flambeau de la nuit? » Qui a donné Têtre et le nom à cette multitude d*étoiles qui décorent avec tant de splendeur le firmament, et qui sont autant de soleils immenses attachés chacun à une espèce demon,de nouveau qu'ils éclairent. Quel eSt TouTrier dont la toute-puissance a pu opérer ces merveilles , où tout Torgueil de la raison éblouie se perd et se confond ? Quel autre que le souverain créateur de Funivers pourrait les avoir opérées ? Seraient-elles sorties d'elles-mêmes du sein du hasard et du néant ? Et Fimpie sera-t-il assez désespéré pour attribuer àxe qui n'est pas S une toute-puissance qu'il ose refuser à celui qui est essentiellement et par qui tout a été fait ?

Les peuples les plus grossiers et les plus barbares entendent le langage des cieux. Dieu les^ a établis sur nos têtes conmite des hérauts célestes qui ne cessent d'annoncer à tout l'univers sa grandeur : leur silence majestueux parle la langue de tous les hommes et de toutes les nations; c'est une voix entendue partout où la terre nourrit des habitants. Qu'on parcoure jusqu'aux extrémités les plus reculées de la terre et les plus désertes, nul lieu dans l'univers, quelque caché qu'il soit au reste des hommes , ne peut se dérober à l'éclat de cette puissance qui brille au-dessus de nous dans les globes lumineux qui décorent le furmament.

Voilà le premier livre que Dieu a montré aux hommes pour leur apprendre ce qu'il était; c'est là où ils étudièrent d'abord ce qu'à voulait leur manifester de ses perfections infinies : c'est à la vue de ces grands objets que , frappés d'admiration et d'une crainte respectueuse , ils se prosternaient pour en adorer l'auteur tout-puissant. Il ne leur fallait pas des prophètes pour les instruire de ce qu'ils devaient à la majesté suprême ; la structure admirable des cieux et de l'univers le leur apprenait assez. Ils laissèrent cette religion simple et pure à leurs enfants ; mais ce précieux dépôt se corrompit entre leurs

i. Au néant ou au hasard. sillon veut dire qu*il a établi les'

3. Ambiguïlé ; il semble que cteux, comme l'indiquent les mots Dieu ait établi les peuples, et Mas* sur nos têtes.

mains. A force d'admirer la beauté et Téclat des ouvrages de Dieu , ils les prirent pour Dieu même : les astres, qui ne paraissaient que pour annoncer sa gloire aux hommes , devinrent eux-mêmes leurs divinités. Insensés ! ils offrirent des vœux et des hommages au soleil et à la lune , et à toute la milice du del , qui ne pouvaient ni les entendre ni les recevoir ! La beauté de ces ouvrages fit oubher aux hommes ce qulls devaient à le^u* auteur.

{Parupkrase du Ptaume xviii )

Tout ne meurt pas avec nous.

Si tout meurt avec le corps , il faut que l'univers prenne d'autres lois , d'autres mœurs, d'autres usages , et que tout change de face sur la terre. Si tout meurt avec le corps, les maximes de l'équité, de l'amitié , de l'honneur , de la bonne foi, de la reconnaissance , ne sont donc plus que des erreurs populaires, puisque nous ne devons rien à des hommes qui ne nous sont rien , auxquels aucun nœud commun de culte et d'espérance ne nous île , qui vont demain retomber dans le néant, et qui ne sont déjà plus. Si tout meurt avec nous, les doux noms d'enfant , de père , d'ami , d'époux , sont donc des noms de théâtre et de vains titres qui nous abusent, puisque Famitié, celle même qui vient de la vertu, n'est plus un lien durable ; que nos pères qui nous ont précédés ne sont plus » que nos enfants ne seront pomt nos successeurs ; car le néant tel que nous devons être un jour, n'a point de suite ; que la société sacrée des noces n'est plus qu'une union brutale , d'où, par un assemblage bizarre et fortuit , sortent des êtres qui nous ressemblent , mais qui n'ont de commun avec nous que le néant

Quedirai-je encore?Sitoutmeurtavecnous,les annalesdomestiques et la suite de nos ancêtres ne sont donc plus qu'une suite de chimères , puisque nous n'avons point d'aïeux et que nous n'aurons point de neveux. Les soins du nom et de la pastérité sont donc frivoles ; l'honneur qu'on rend à la mé-

moire des hommes illustres , mie erreur puérile , paisqu*il est ridicule d'honorer ce qui n*e$t plus; la religion des tombeaux, uœ illusion vulgaire ; les cendres de nos pères et de nos amis , uae rite poussière qu'il faut jet^ au vent et qui n'appartient à personne ; les dernières intentions des mourants , si sacrées parmi les peuples les plus barbares , le dernier son d'une machine qui se dissout; et, pour tout dire en un mot, si tout meurt avec nous , les lois sont donc une servitude insensée ; les rois et les souverains , des fantômes que la faiblesse des peuples a élevés ; la justice , une usurpation sur la liberté des hommes; la loi des uKirkges , un vain scrupule ; la pudeur, un préjugé ; l'honneur et la probité , des chimères ; les incestes, les parricides , les perfidies noires , des jeux de la. nature et des noms que la politique des législateurs a invei^s. Voilà où se réduit la philosophie sublime des impies; voilà cette force, cette raison, celle sagesse qu'ils nous vantent éterndlement. Convenez de leurs maximes , et l'univars eatier retombe dans un affreux chaos; et tout est a>ttfondu sur la terre ; et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées ; et ks lois les plus invivables de la société s'évanouissent ; et la dii^cipline des mœurs périt ; et le gouvernement des étate et des empires n'a plus de règle ; et toute l'hannonie du corps I)oMtiquc s'écroule; et le genre humain n'est phis qu'un assemblage d'insensés , de barbares , d'impudiques , de furieux, de fouri)es, de dénaturés, qui n'ont plus d'autre loi que la force , plus d'autre frein que leurs passiims et la crainte de l'autorité , i^us d'autre lien que l'irréligion et l'indépendance, plus d'autre Dieu qu'eux-mêmes. Voilà le monde des impies ; et , si ce plan affreux de république vous plaît , formez , si vous le pouvez , une société de ces hommes monstrueux. Tout ce qu'il nous reste à vous dire , t'est que vous êtes dignes d'y occuper une place.

{Fériti tCuu. avmùr.)

MASSÏLLON. 199

L»Aia(bltlon.

L*ambîtion, ce désir insatiable de s'âever au-dessas et sur les ruines mêmes des autres; ce ter qui pique le coeur et ne le laisse jamais tranquille ; cette passion qui est le grand ressort des intrigues et de toutes les agitations des cours , qui forme les révolutions des États, et qui donne tous les jours à l'univers de nouveaux spectacles ; cette paision qui ose tout , et 'h laquelle rieft ne coûte , rend malheureux celui qui eh est possédé.

L'ambitieux ne jouit de rien : ni de sa gloire , il la trouve d)score ; ni de ses places , il veut monter plus haut; ni de sa prospérité , il sèche et dépérit au milieu de son abondance ; ni des hommages €[u'on lui rend , ils sont empoisfHmés par ceux qu'il est obligé de rendre lui-même ; ni de sa laveur , ^e devient amère dès qu'il faut la partager avec ses concurrents ; ni de son repos , il est malheureux à mesure qu'il est oUigé d'être plus tranquille.

Scm ambition, en le rendant ainsimalheurenx, l'avffît encoiT et le dégrade. Que de bassesse pour parvenir! Il faut paraître, non pas tel qu'on est, nuds tel qu'on nous souhaite. Bassesse d'adulation ; on encense et on adore l'idole cfù'on méprise : bassesse de lâcheté ; il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts et les recevoir presque comme des grâces : bassesse de dissimulation ; n'avoir point de sentiment à soi , et ne penser que d'après les autres : bassesse de dérèglement ; devenir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons, et entrer en part de îeœrs désordres, pour participer plus sûrement à leurs grâces : enfin bassesse même d'hypocrisie ; emprunter quelquefois les apparences de la piété ; jouer l'homme de bien pour parvenir , et faire servir à l'ambition la religion même qui la condamne. Qu'on nous dise après cela que c'est le vice des grandes âmes : c'est le caractère d'un cœur lâche et rampant; c'est le trait le plus marqué d'une âme vile. Le devoir tout seul peut nous

mener à la gloire ; celle qu*on doit aux bassesses et aux intrigues de l'ambition porte toujours avec elle un caractère de honte qui nous déshonore : elle ne promet les royaumes do monde, et toute leur gloire, qu'à ceux qui se prosternent devant l'iniquité, et qui se dégradent honteusement eux-mêmea. On reproche toujours nos bassesses À notre élévation ; dos places rappellent sans cesse les avilissements qui les ont méritées ; et les titres de nos honneurs et de nos dignités deviennent eux-mêmes les traits publics de notre ignominie.

L'ambition nous rend faux, lâches, timides , quand II fiiut soutenir les intérêts de la vérité. On craint toujours de déplaire, on veut toujours tout concilier, tout accommoder On n'est pas capable de droiture, de candeur , d'une certaine noblesse qui inspire l'amour de l'équité, et qui seule fait les grands hommes, les bons sujets, les ministres fidèles et les magistrats illustres. Ainsi on ne saurait compter sur un cœur en qui l'ambition domine ; il n'a rien de sûr, rien de fixe, rien de grand; sans principes, sans maximes, sans sentiment, il prend toutes les formes, il se plie sans cesse ^u gré des passions d'autrui , prêt à tout également, selon que le vent tourne, ou à soutenir l'équité , ou à prêter sa protection à l'injustice. On a beau dire que l'ainbition est la passion des grandes âmes ; on n'est grand que par l'amour de la vérité et lorsqu'on ne veut plaire que par elle.

( Petit Carême.)

L*A?arlee.

L'avare n'amasse que pour amasser ; ce n'est pas pour fournir à ses besoins, il se les refuse ; son argent lui est plus précieux que sa santé, que sa vie, que lui-même ; toutes ses actions, toutes ses vues, toutes ses affections ne se rapportent qu'i cet indigne objet Personne ne s'y trompe, et il ne prend aucun soin de dérober aux yeux du public le misérable penchant dont il est possédé ; car tel est le caractère de cette honteuse passion de se manifester de tous les eûtes , de ne faire au-de-

hors aucune démarche qui ne soit marquée de ce maudit caractère, et de n'être un mystère que pour celui seul qui en est possédé. Toutes les autres passions sauvent du moins les apparences; on les cache aux yeux du public ; une imprudence peut quelquefois les dévoiler, mais le coupable cherche, autant qu'il est en soi , les ténèbres. Mais , pour la passion de l'avarice, l'avare ne se la cache qu'à lui-même; loin de prendre des précautions pour la dérober aux yeux du public, toat l'annonce en lui , tout la montre à découvert ; il la porte écrite dans son langage , dans ses actions, dans toute sa conduite, et pour ainsi dire sur son front.

L'âge et les réflexions guérissent d'ordinaire les autres passons, au lieu que l'avarice semble se ranimer et reprendre de nouvelles forces dans la vieillesse. Plus on avance vers ce moment fatal, où tout cet amas sordide doit disparaître et nous être enlevé, pltis on s'y attache; plus la mort approche , plus on couve des yeux son misérable trésor, plus on le regarde comme une précaution nécessaire pour un avenir chimérique. Ainsi, l'âge rajeunit pour ainsi dire cette indigne passion : les années, les maladies, les réflexions, tout l'enfonce plus profondément dans l'âme ; elle se nourrit et s'enflamme par les remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. On a vu des hommes, dans une décrépitude où à peine leur restait-il assez de force pour soutenir un cadavre tout près de retomber en poussière , ne conserver , dans la défaillance totale des faculté s de leur âme, un reste de senâbilité, et pour ainsi dire de signe de vie, que pour cette indigne passion ; elle seule se soutenir, se ranimer sur les débris de tout le reste ; le dernier soupir être encore pour elle; les inquiétudes des derniers moments la regarder encore; et l'infortuné qui meurt jeter encore des regards mourants qui Tont s'éteindre sur un argent que la mort lui arrache , mais dont elle n'a pu arracher l'amour de son cœur.

{Discourt tinodaux.)

lA lUdlMBce.

La médisance est un feu déyorant qni flétrit tout ce qu'il touche , qui exerce sa foreur sur le bcm grain comme sur la paille , sur le profane comme sur le sacré ; qui ne laisse , partout où il a passé , que la ruine et la désolation; qui creuse jusque dans les entrailles de la terre , et va s*attach^ aux choses les plus cachées ; qui change en de viles cendres ce qui nous avait paru, il n'y a qu'un moment, si précieux et si brillant; qui, dans le temps même qu'il paraît couvert et presque éteint , agit avec plus de violence et de danger que jamais; qui noircit ce qu'il ne peut consumer, et qui sût plaire et iHiller quelquefois avant de nuire.

La médisance est un orgueil secret qui nous découvre la paille dans Fœil de notre frère et nous cache la poutre qui est dans le nôtre ; une envie basse , qui , blessée des talents ou de la prospérité d'autrui , en fait le sujet de sa censure , et s'étudie à obscurcir l'éclat de tout ce qui l'efface ; une haine déguisée , qui répand sur ses paroles l'amertume cachée dans le cœur; une duplicité indigne , qui loue en face et déclûre en secret; une légèreté honteuse, qui ne sait pas se vaâncre et se retenir sur un mot , et qui sacrifie souvent sa fortune et son repos à l'imprudence d'une censure qui sait plaire; une barbarie de sang-froid, qui va percer notre frère absent; un scandale pour ceux qui nous écoutent; une injustice où vous ravissez à votre frère ce qu'il a de {rflus cher.

La médisance est un mal inquiet qui trouble la société ; qni jette la dissension dans les cités; qui désunit les amitiés tes plus étroites; qui est la source des haines et des vengeances; qui remplit tous les lieux où elle entre de désordres et de confusion ; partout ennemie de la paix , de la douceur , de la politesse; c'est une source pleine d'un venin mortel; tout ce qui en part est infecté et infecte tout ce qui l'environne ; ses louanges mêmes sont empoisonnées, ses applaudissements ma-

lins , son sâ^ce criminel « ; -ses gestes , ses mouvements , ses regards , tout a son poison, et le répand à sa manière.

(Carrnne.)

La Flatterie.

Si nous voulons nous juger nous-mêmes et entrer dans le détail de nos devoirs, de nos liaisems , de nos entretiens, nous verrons que tous nos discours et toutes nos démarches ne scmt que des adoucissements de la vérité , et des tempéraments pour la réc<Hi€ilier avec les préjugés ou les passions de ceux avec qui nous avons à vivre. Nous ne leur montrons jamais la vérité que par les endroits par où elle peut leur plaire ; nous trouvons toujours un beau côté dans leurs vices les pLns déplorables; et, comme tontes les passions resseiid[)lent toujours à quelque vertu , nous ne manquons jamais de nous sauver à la hyearàe cette ressemblance.

Ain^ tous les jours, devant un aml»tieux , nous parlons de l'amour de la gloire et du désir de parvenir, comme des seuls penchants qui font les grands hommes ; nous flattons son orgueil , nous allumons ses désirs par des espérances et par des prédictions flatteuses et chimériques ; nous nomrissons Terreur de son imagination en lui rapprochant des fantômes dont il se repaît sans cesse lui-même. Nous osons peut-être en général plaindre les hommes de tant s'agiter pour des choses que le hasard distribue, et que la mort va nous ravir demain ; mais nous n'osons Uàmer l'insensé qui sacrifie à cette fumée son repos, sa «vie et sa conscience. Devant un vindicatif, nous Justifions son ressentiment et sa colère ; nous adoucissons son crime dans son esprit, en autorisant la justice de ses plaintes; nous ménageons sa passion , en exagérant le tort de son ennemi : nous osons, peut-être dire qu'il faut pardonner, mais nous n'osons pas ajouter que le premier degré du pardon , c'est de ne plus parler de l'injure qu'on a reçue.

Devant un courtisan mécontent de sa fortune , et jaloux de celle des autres , nous lui montrons ses concurrents par les

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