Je le vis, je brûlai, une 3. Le héros tragique se plaint
passion funeste m*entraina. presque toujours en termes très
^ 2. Ces châtaignes que mon simples, dans un langage qui se
Amaryllis aimait tant. rapproche de la prose.
que cette belle expression figurée, dans l'Orient désert ^ est d'un genre trop relevé pour la simplicité des brodequins k
Il est un défaut qui n*est que Teffet de la négligence, c'est de mêler au style simple et noble qu'exige l'histoire ces termes populaires, ces expresisions triviales cpie la bienséance réprouve. On trouve trop souvent dans Mézeray, et même dans Daniel, qui, ayant écrit longtemps après lui, devrait être plus correct, « qu'un général, sur ces entrefaites, se mit aux trousses de l'ennemi, qu'il suivit sa pointe, qu'il le battit à plate couture. » On ne voit point de pareille bassesse de style dans Tite-Live, dans Tacite, dans Guichardin, dans Clarendon.
Remarquons ici qu'un auteur qui s'est fait un genre de style peut rarement le changer quand il change d'objet. La Fontaine, dans ses opéras, emploie le même genre qui lui est si naturel dans ses contes et dans ses fables. Benserade mît dans sa traduction des Métamorphoses d'Ovide le genre de plaisanterie qui l'avait fait réussir dans des madrigaux. La perfection consisterait à savoir assortir toujours son style à la matière qu'on traite; mais qui peut être le maître de son habitude et ployer son génie à son jré?
( Diction, philosopkiqut )
Lettre à MUord Harvey, sarde des seeanx d'Angleterre.
Je fais compliment à votre nation , Milord, sur la prise de Porto-Bello et sur votre place de garde des sceaux. Vous voilà fixé en Angleterre ; c'est une raison pour moi d'y voyager encore. N'y jugez point, je vous prie, de mon Essai sur le Siècle de Louis XIV, par les deux chapitres imprimés en Hollande avec tant de fautes qui rendent l'ouvrage inintelligible ; mais surtout soyez un peu moins fâché contre moi de ce que j'appelle le siècle dernier , le Siècle de Louis XIV. Je sais bien que Louis XIV n'a pas eu l'honneur d'être le maître ni le bienfaiteur d'un Bayle , d'un Newton, d'un Haliey, d'un Ad-
'i. La comédie. Métonymie du signe pour h chose signifiée.
disson , d'un Dryden : mais dans le siècle qiroii norame de Léon X , le pape Léon X avait-il tout fait? N'y avait-il pas d'autres princes qui contribuèrent à polir et à éclairer le genre humain ? Cependant le nom de Léon X a prévalu, parce qu'il encouragea les arts plus qu'aucun autre. £h ! quel roi donc en cela a rendu plus de services à l'humanité que Louis XIV T Quel roi a répandu plus de bienfaits , a marqué plus de goût , s'est signalé par de plus beaux établissements ? II n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire, sans doute, parce qu'il était homme ; maiâ il a fait plus qu'aucun autre , parce qu'il était un grand homme. Ma plus forte raison pour l'estimer beaucoup , c'est que , avec des fautes connues , il a plus de réputation qu'aucun de ses contemporains; c'est que, malgré un million d'hommes dont il a privé la France , et qui tous ont été intéressés à le décrier, toute l'Europe l'estime et le met au rang des plus grands et des meilleurs monarques.
Nommez- moi donc, Milord, un souverain qui ait attiré chez lui plus d'étrangers habiles et qui ait plus encouragé le mérite de ses sujets. Soixante savants de l'Europe reçurent à la fois des récompenses de lui , étonnés d'en être connus.
« Quoique le roi ne soit pas votre souverain , leur écrivait M. Colbert, il veut être votre bienfaiteur ; il m'a chargé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe, comme un gage de son estime. » Un Bohémien, un Danois, recevaient de ces lettres datées de Versailles. Guglielmini bâtit une maison à Florence , des bienfaits de Louis XIV; il mit le nom du roi sur le frontispice ; et vous ne voulez pas qu'il soit à la tête du siècle dont je parle !
Ce qu'il a fait dans son royaume doit servir à jamais d'exemple. Il chargea de l'éducation de son fils et de son petit-fils les plus éloquents et les plus savants hommes de l'Europe. H eut l'attention de placer trois enfants de Pierre Corneille, deux dans les troupes, et l'autre dans l'église. Il excita le mérite naissant de Racine par un présent considérable pour un jeune homme inconnu et sans bien ; et, quand ce génie se fnt perfectionné, ses talents, qui souvent sont
rexdusioD de la fortune , firent la sienne. Il eut plu3 qae de Ijai fortune, il eut de la faveur, et quelquefois la famÛiarité d'un maître , dont un regard était un bienfait ; il était , en 1688 et 1689, de ces voyages de Marly, tant brigués par les courtisans ; il couchait dans la chambre du roi pendant ses maladies , et lui lisait ces chefs-d'œuvre d'éloquence et de poésie qui décoraient ce beau règne.
Louis XIV songeait à tout, il protégeait les académies et distinguait ceux qui se signalaient. Il ne prodiguait point sa faveur à un genre de mérite à l'exclusion des autres, comme tant de princes qui favorisent , non ce qui est bon , mais ce qui leur plaît : la physique et Tétude de l'antiquité attirèrent son attention. Elle ne se ralentit pas même dans les guerres qu'il soutenait contre l'Europe ; car en bâtissant trois cents citadelles, en faisant marcher quatre cent mille soldats, il fusait élever l'Observatoire et tracer une méridienne d'un bout du royaume à l'autre, ouvrî^e unique dans le monde ; il faisait imprimer dans son palais les traductioujs des bons ajuhteurs grecs et latins; il envoyait des géomètres et des physiciens au fond de l'Afrique et de l'Amérique chercher de nouvelles connaissanceg. Songez, Milord, que sans le voyage et les expériences de ceux qu'il envoya à Cayenne en 1672, et sani$ les mesures de M. Picard, Jamais Newton n'eût fait ses découvertes sur l'attraction. Regardez, je vous prie , un Cassini et un Huyghens, qui renoncent tous deux à leur patrie, qu'ils honorent , pour v^ir en France jouir de l'estime et des bienfaits de Louis XIV.
Et pensez-vous que les Anglais mêmes ne lui aient pas d'ob%ation ? Dites-moi , je vous prie , dans quelle cour Charles II puisa tant de politesse et de goût? Les bons auteurs de Louis XIV n'ont-ils pas été vos modèles? N'est-ce pas d'eux que votre sage Addisson, l'homme de votre nation qui avait le goût le plus sûr, a tiré souvent ses excellentes critiques? L'évêque Burnet avoue que ce goût, acquis en France par les courtisans de Charles II, réforma chez vous jusqu'à la chaire, malgré la diflérence de nos religions : tant la saine raison a
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partout d'empire ! Dites-moi si les bons livres de ce temps n'ont pas servi à réducation de tous les princes de r£arope? Dans quelle cour de rAllemagoe nVt*^u pas eu de théâtre finançais? Quelle nation ne suivait pas alors les modes de la FrMice?
Vous m'apportez , Milord , l'exemple du czar Pien« le Grand , qui a fait naître les arts dans son pays et qui est le créateur d'une nation nouvelle. Vous me dites cependant qoe son siècle ne sera pas appelé dans l'Europe le siècle du czar Pierre. Vous en concluez que je ne dois pas appeler le siècle passé , le siècle de Louis XIV. Il me semble que la diffâreooe est bien palpable : le czar Pierre s'est instruit chez les autres peuples , il a porté leurs arts chez lui ; mais Louis XIV a instruit les nations : tout, jusqu'à ses fautes, leur a été utile. Les protestants , qui ont quitté ses États , ont porté chez vousmêmes une industrie qui faisait la richesse de la France. Comptez-vous ^our rien tant de manufactures de soie et de cristaux? Ces dernières surtout furent perfectionnées chez vous par nos réfugiés , et nous avons perdu ce que vous avez acquis.
Enfin, la langue française, Milord, est devenue presque la langue universelle. A qui en est-on redevable? El ait-elle aussi étendue du temps d'Henri IV? non, sans doute; on ne connaissait que l'italien et l'espagnol. Ce sont nos excellents écrivains qui ont fait ce changement. Mais qui a protégé, employé , encouragé ces excellents écrivains? C'était M. Colbert, me direz- vous : je l'avoue , et je prétends bien que le ministre doit partager la gloire du maître. Mais qu'eût fait un Colhert sous un autre prince , sous votre roi Guillaume , qui n'aimait rien, sous le roi d'Espagne Charles II, sous tant d'autres souverains? ^
Croiriez-vous bien, Milord, que Louis XIV a réformé le goût de sa cour en plus d'un genre ? Il choisit Lulli pour son musicien , et ôta le privilège à Cambert , parce que Cambert était un homme médiocre , et Lulli un homme supérieur. Il savait distinguer l'esprit du génie ; il donnait à Quinault les sujets
de ses opéras; il dirigeait les peintures de Le Brun ; ils soutenait Boilean, Racine et Molière contre leurs ennemis; il encourageait les arts utiles comme les beaux-arts, et toujours «n connaissance de cause; il prêtait de Targent à Van Robais pour établir ses manufactures; il avançait des millions à la Compagnie des Indes qu'il avait formée; il donnait des pensions aux savants et aux braves officiers. Non seulement il s'est fait de grandes choses sous son règne ; mais c*est lui qui les faisait. Souffrez donc , Milord , que je tâche d'élever h sa gloire un monument que je consacre encore plus à Futilité du genre humain.