‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 82 sur 127 · LESAGE · texte numérisé non relu

LESAGE

loi laverait la tôte, et qu*il prétendait que je fusse payé régufièrement de quartier en quartier.

Qui n*eût pas cru, après cela, que j'allais toucher pour le moins une cinquantaine de doublons? Je n*en fus pas toutefois plus avancé, soit que Pampano et son maître fussent en effet fort près de leurs pièces, soit que, ce qui est plus vraisemblable, ils s'entendissent tous deux pour me traiter comme leurs autres créanciers.

J étais dans un état trop violent pour ne pas m*efforcer d'en sœtir. J'employai pour la quatrième fois le père Thomas, qui, compatissant à mon malheur, me fit entrer chez un contador ^ Mais avant de quitter le marquis , je lui écrivis une lettre dans laquelle je lui représentais respectueusement que , n'étant pas assez riche pour continuer à lui rendre service sans intérêt, j'étais dans la nécessité de chercher une autre maison que la sienne, ce que je le suppliais très humblement de ne pas trouver mauvais. Car quelque sujet q*ie puisse avoir un homme du commun de n'être pas content d'une personne de qualité , encore est>il obligé de filer doux avec elle.

t. Un banquier.

T. h il

MOXITESQinEU j

MONTESQUIEU (Chaules de Sbcohdat, baron de la BnftiNietde) naquit dans le château de la Brède. Destiné à la magistrature, et ne te reposant des graves étdues auxquelles il était obligé de se livrer que par là lecture des écrivains de Rome et de la Grèce, Montesquieu se trouva initié en même temps à la connaissance de la législation et à celle de la littérature des peuples anciens. Son premier ouvrage important ftit une Diêssrtation sur la politique deê Romnins dans la religion. En 4721 parurent les iMtres persanes ^ livre étincelaot d'esprit, et dont la vogue ne peut être comparée qu*ii celle qu'obtint plus tard le DiahU boiteux deLesage. En 1727, Montesquieu se préseota à rAcadémie française et fut élu. Les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décQ' dence des Romains parurent en 173&. Cette œuvre sévère , aussi remarquable par la pensée que par le style , accrut sa réputation à un tel point que ses amis crurent qu'il lui serait impossible de se maintenir à la hauteur où il s'était placé comme philosophe et comme écrivain. Quand Montesquieu leur communiqua le manuscrit de V Esprit des lois , ils lui témoignèrent leurs appréhensions ; mais il n'en tint aucun compte, et les vingt-deux éditions qu'eut en moins de deux années cet admirable ouvrage leur fit comprendre que leur amitié s'était mal à propos alarmée.

Montesquieu mourut le 10 février 1755, âgé de soixante-six ans.

Alexandre.

Alexandre fit une grande conquête; les mesures qu'il prit furent justes. H ne partit qu'après avoir achevé d'accabler les Grecs ; il ne laissa rien derrière lui contre lui. U attaqua les provinces maritimes , et fit suivre à son armée de terre les côtes de la mer , poiu* n'être point séparé de sa flotte. H se servit admirablement bien de la discipline contre le nombre ;

et, s'il est vrai que la victoire lui donna tout , il &t aussi tout pour se procurer la victoire. Dans le commencement de son entreprise , c'est-à-dire dans un temps où un échec pouvait le renverser , il mit peu de chose au hasard. Quand la fortune le mit au-dessus des événements , la témérité fut quelquefois un de ses moyens. Lorsqu'il s'agit de combattre les forces maritimes des Perses, c'est plutôt Parménion qui a de l'audace , c'est plutôt Alexandre qui a de la sagesse. La bataille d'Issus lui donna Tyr et l'Egypte; la bataille d'Arbelles lui donna toute la terre. Voilà comme il fit ses conquêtes ; il fant voir eoDiment il les conserva.

Il résista à ceux qui voulaient qu'il traitât les Grecs comme maîtres , et les Perses comme esclaves. Il ne songea qu'à unir les deux nations , et à faire perdre les distinctions du peuple conquérant et du peuple vaincu. Il abandonna après la conr quête tous les pr^ugés qui lui avaient servi à la faire. Il prit les mœurs des Perses, pour ne point désoler les Perses eu. leur faisant prendre les mœurs des Grecs. Il respecta les traditions anciennes, et tous les monuments de la gloire et de la vanité des peuples. Il semblait qu'il n*eût conquis quejiQur être le monarque particulier de chaque nation et le premier citoyen de chaque ville. Les Romains conquirent tout pour tout détruire ^; il voulut tout conquérir pour tout conserver. Sa main se fermait pour les dépenses privées; elle s'ouvrait pour les dépenses publiques. Fallait-il régL^ sa maison , c'é^ tak un Macédonien; fallait-il payer les dettes des soldats, faire part de sa conquête aux Grecs, foire la fortune de ijiaqgute homme ^ de son armée , il était Alexandre*

Alexandre mourut, et toutes les nations furent sansio^tre. Mais, qu'est-ce que ce conquérant qui est plaints de tous les peuples qu'il a soumis ! Qu'est-ce que cet u^rpateur , sur h

■ i. I^agérationqui est un peu S. Autre exeg^ératfon.^Cbimnent

U^ dans le goût de Monte9quie«, hm conquérant pounsak-il f^ire k

Les Romains ont beaucoup con- fortune de chacun de ses soldais ?

serré et beaucoup fondé. 3. Regretté.

2kk PROSE.

mort duquel la famille qu'a a renversée du trône verse des^ larmes ?

{Esprit det loU^

Les CarthasInoU et les Eomalos.

Carthage , devenue riche plus tôt que Rome , avait aussi été plus tôt corrompue : aussi, pendant qu'à Rome les emplois publics ne s'obtenaient que par la vertu , et ne donnaient d'utilité que l'honneur et une préférence aux fatigues, tout ce que le public peut donner aux particuliers se vendait à Carthage, et tout service rendu par les particuliers y était payé par le public.

Des anciennes mœurs , un certain usage de la pauvreté , rendaient à Rome les fortunes à peu près égales; mais à Carthage , des particuliers avaient les richesses des rois.

De deux factions qui régnaient à Carthage, Tune voulait toujours la paix , et l'autre toujours le guerre , de façon qu'il était impossible d'y jouir de l'une, ni d'y bien faire l'autre.

Pendant qu'à Rome la guerre réunissait d'abord tous les intérêts, elle les séparait encore plus à Carthage.

Dans les États gouvernés par un prince, les divisions s^apaîsent aisément, parce qu'il a dans ses mains une puissance coërdtive qui ramène les deux partis ; mais dans une république , elles sont plus durables, parce que le mal attaque ordinairement la puissance qui pourrait le guérir.

A Rome , gouvernée par les lois , le peuple souffrait que le sénat eût la direction des affaires; à Carthage, gouvernée par des abus , le peuple voulait tout faire par lui-même.

Carthage, qui faisait la guerre avec son opulence contre la pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage : For et l'argent s'épuisent; mais la vertu , la constance , la force et la pauvreté ne s'épuisent jamais.

Les Romains étaient, ambitieux par orgueil, et les Cartha- ^nois par avarice : les uns voulaient commander , les autres voulaient acquérir; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la dépense , firent toujours la guerre sans l'aimer.

Des batailles perdues , la diminutioa du peuple , Taffaiblissèment du commerce , Tépuisement-du trésor public, le soulèvement des nations voisines, pouvaient faire accepter à Carthage les conditions de paix les plus dures; mais Rome ne se conduisait point par le sentiment des biens et des maux : elle ne se déterminait que par sa gloire , et conune elle n'imaginait point qu*eUe pût être si elle ne commandait pas , il n*y avait point d'espérance ni de crainte qui pût Tobliger à faire une paix qu'elle n'aurait point imposée.

( Grandeur et décadence des Romaitu,)

La ReUflon chez les Romains.

Ce ne fut ni la crainte ni la piété qui établit la religion chez les Romains , mais la nécessité oà sont toutes les sociétés d'en avoir une. J^es premiers rois ne furent pas moins attentifs à régler le culte et les cérémonies qu'à donner des lois et bâtir des murailles.

Je trouve cette différence entre les législateurs romains et ceux des autres peuples , que les premiers firent la religion pour l'Etat , et les autres l'Etat pour la religion. Romulus , Tatius et Numa asservirent les dieux à la politique : le culte et les cérémonies qu'ils instituèrent furent trouvés si sages que; lorsque les rois furent chassés, le joug de la religion fut le seul dont ce peuple, dans sa fureur pour la liberté , n'osa s'affi'anchir.

Quand les législateurs romains établirent la religion , ils ne pensèrent point à la réformation des mœurs ni à donner des principes de morale ; ils ne voulurent point gêner des gens qu'ils ne connaissaient pas encore. Ils n'eurent donc d'abord qu'une vue générale , qui était d'inspirer à un peuple qui ne craignait rien la crainte des dieux, et de se servir de cette crainte pour le conduire à leur fantaisie.

Les successeurs de Numa n'osèrent point faire ce que ce prince n'avait point fait; le peuple , qui avait beaucoup perdu de sa férocité et de sa rudesse , était devenu capable d'une

1lh% ptioss.

plus grande disi^ipliiie. Il eikt éeé facile d* ajouter aux cérémoaie» de la religion des prindpes et des règles de morale dont elte manquait ; mais les législateurs des Romains étaient trop (clairvoyants pour ne point connaître combien une pareille réformation eût été dangereuse : c'eût été convenir que la religion était défectueuse ; c'était lui donner des âges et affaiblir son autorité en voulant l'établir. La sagesse des Romains leur fit prendre un meilleur parti en établissant de nouvelles lois. Les institutions humaines peuvent bien changer , mais les divines doivent être immuables comme les dieux mêmes.

{Dissertation sur la politique des Romains dans la religion,)

Gharicmagne.

Charlemagne mit un tel tempérameiâ; dans les otàtes de r£tat , (pi'ib furent contre-balancés , et qu'il resta le maître. Tout fut uni par la î&tce de son génie. L'empire se maintint par la grandeur du chef 5 le prince était grand, l'homme l'était davantage. Xi fit d'admirables règlements; il fit plus, il les fit «xécuter. On voit, dans les lois de ce prince , un e^rit de préfoyance qui comj^end tout , et une certaine force qui entrdfK tout : les prétextes pour ^uder les devmrs sont dtés, les négligences corrigées, les abus réformés ou prévenus ; il savait punir, il savait encore mieux pardonner. Vaste dims ses desseins , simple dans l'exécution , personne n'eut à un {dus haut degré l'art de faire les plus grandes choses avec facilité 1 et les difficiles avec promptitude.

Il parcourait sans cesse son vaste empire , portant la main partoiu où il allait tomb^. Les affaires renaissaient de toutes parts, M les finissait de toutes parts. Il se joua de tous les p^ rils, et particulièrement de ceux qu'éprouvent presque toujours les grands conquérants, c'est-à-dire des conspiratioBS.

Ce prince prodigieux était extrêmement modéré ; son ca^ ractère était doux , ses manières simples ; il aimait à vivre avec les gens de sa cour. Il fut peut-être trop sensible au plaisir des femmes ; mais un prince qui gouverna toiqours par lui-

même, etqai passasa^ie dans les travanx, peut mériter plus iTexcttses.

On ne ifira pins qn'nn mot: û ordomiail qu'on ^en^t les œak des basses-cours de ses domaines , et hs herbes inutiles de ses jardins; et il avait distribué à ses peuples toutes les richesses des Lombards , et les immenses trésors de ces Huns qui avaient dépouillé Tunivers.

On dit qne l'homme est un animal sociable ; sur ce piedlà, il me parait qne le Français est plus homme qu'un autre : c'est l'homme par excellence ; car il semble être fait uniquemoA pour la société.

Mais j'ai remarqué parmi eux des gens qui non seulement sont sociables , mais sont eux-mêmes la société universelle. tl& se multiplient dans tous les coins ; ils peuplent en un moment tes quatre quartiers d'une ville : cent hommes de cette espèce abondent )^us que deux mille citoyens ; ils pourraient réparer aux yeux des étranger^ les ravages de la peste et de ta famine. On demande dans les écoles si un corps peut être en un instant en plusieurs lieux ; ils sont une prenve de ce que les philosophes mettent en question.

Us sont toujours emfM'essés , parce qu'ils ont l'affaire importante de demander à tous ceux qu'ils voient où ils vont et d'où ife viennent

On ne leur ôterait jamais de la tête qu'il est de la bienséance de visiter chaque jour le public en détail , sans compter les visites qu'ils font en gros dans les heux où l'on s'assemble ; mais , comnie la voie en est trop abr^e , elles sont comptées pour rien dians les règles de lenr cérémonial.

Us fatiguent plus les portes des maisons à coups de mar> tean que les vents et les tempêtes. Si l'on allait examiner la hste de tous les portiers , on y trouverait chaque jour leur nom estropié de mille manières en caractères suisses. Ils

2kS PROSE.

passent leur vie à la suite d'un enterrement , dans les com^ pliments de condoléance ou dans des félicitations de mariage. Le roi ne fait point de gratification à quelqu'un de ses sujets qu'il ne leur en coûte une voiture pour lui en aller témoigner leur joie. Enfin , ils reviennent chez eux , bien fatigués» se reposer, pour pouvoir reprendre le lendemain leurs pénibles fonctions.

Un d'eux mourut l'autre jour de lassitude , et on mit cette épitaphe sur son tombeau :

« C'est ici que repose celui qui ne s'est jamais reposé. Il s'est promené à cinq cent trente enterrements. Il s'est réjoui de la naissance de deux mille six cent quatre-vingts enfants. Les pensions dont il a félicité ses amis , toujours en des termes différents , montent à deux millions cent six mille livres ; le chemin qu'il a fait sur le pavé , à neuf mille six cents stades; celui qu'il a fait dans la campagne , à trente-six. Sa conversation était amusante ; il avait un fonds tout fait de trois cent soixante-cinq contes ; 0 possédait d^ailleurs , depuis son jeune âge» cent dix-huit apophthegmes tirés des anciens qu'il employait dans les occasions brillantes. Il est mort enfin à la soixantième année de son âge. Je me tais , voyageur ; car comment pourrais-je achever de te dire ce qu'il a fait et ce qu'il a vu? »

( Lettres Persanes.)

Les Kouvelllstes.

Il y a une certaine nation qu'on appelle les Nouvellistes. Leur oisiveté est toujours occupée. Ils sont très inutiles à l'État; cependant ils se croient considérables, parce qu'ils s'entretiennent de projets magnifiques ,* et traitent de grands intérêts. La base de leur conversation est une curiosité frivole et ridicule. Il n'y a point de cabinets si mystérieux qu'ils ne prétendent pénétrer ; ils ne sauraient consentir à ignorer quelque chose* A peine ont-ils épuisé le présent , qu'ils se précipitent dans l'avenir ; et , marchant au-devant de la Providence , la préviennent sur toutes les démarches des hommes.

Us conduisent on général par la main , et , après Tavoir loué de mille sottises qu*il n'a pas faites , ils lui en préparent mille autres qu'il ne fera pas. Us font voler les armées comme des grues , et tomber les murailles comme des cartons. Ils ont des ponts sur toutes les rivières , des routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses dans les sables brûlants : 0 ne leur manque que le bon sens.

( Lettres Persanes.)

Le» M€ear§ de Syteris,

On ne met point , dans cette ville i de différence entre les voluptés et les besoins; on bannit tous les arts qui pourraient troubler un sommeil tranquille; on donne des prix, aux dépens du public , à ceux qui peuvent découvrir des voluptés nouvelles. Les citoyens ne se souviennent que des bouffons qui les ont divertis , et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernés.

On y abuse de la fertilité du terroir, qui y produit une abondance éternelle ; et les faveurs des dieux sur Sybaris ne servent qu'à encourager le luxe et à flatter la mollesse.

Les hommes sont si efféminés , leur parure est si semblable k celle des femmes , ils composent si bien leur teint , ils se frisent avec tant d'art , ils emploient tant de temps à se corrijçer à leur miroir , qu'il semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville.

Bien loin que la multitude des plaisirs donne aux Sybarites plus de délicatesse , ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un sentiment.

Leur âme, incapable de sentir les plaisii's, semble n'avoir de délicatesse que pour les peines : un citoyen fut fatigué toute la nuit d'une feuille de rose qui s*était repliée dans son lit.

La mollesse a tellement affaibli leur corps , qu'ils ne sauraient remuer les moindres fardeaux ; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds ; les voitures les plus douces les font évanouir; lorsqu'ils sont dans les festins, l'estomac leur manque à tous les instants.

Us passent leur vie sur des si^es renyersés , sur lesquels ils sont obligés de se reposer tout le joui* sans être fatigués ; ite- sont brisés quand ils vont languir ailleurs.

Incapables de porter le poids des armes, timides devant leurs concitoyens , lâches devant les étrangers , ils sont des esclaves tout prêts pour le premier maître.

( Le Temple de Gmiie.)

La laloosfe.

Nous fûmes conduits , par un chemin de fleurs , au pied d'un rocher affreux; nous vîmes un antre obscur ; nous y entrâmes, croyant que c'était la demeure de quelque mortel. O dieux ! qui aurait pensé que ce lieu eût été si funeste ? A peine y eus-je mis le pied que tout mon corps frémit ; mes clieveux se dressèrent sur ma tête : une main invisible m'entraînait dans ce fatal séjour ; à mesure que mon cœur s'agitait, il cherchait à s'agiter encore. « Ami , m'écriai-je , entrons plus avant , dussions-nous voir augmenter nos peines. » J'avance dans ce lieu, où jamais le soleil n'entra , et que les vents n'agitèrent jamais. J'y vis.la Jalousie; son aspect était plus sombre que terrible; la Pâleur, la Tristesse , le Silence l'entouraient , et les ennuis volaient autour d'elle. Elle souffla sur nous , elle nous mit la main sur le cœur , elle nous frappa sur la tête , et nous ne vîmes , nous n'imaginâmes plus que des monstres. « Entrez plus avant , nous dit-elle , malheureux mortels; allez trouver une déesse plus puissante que moL » Nous vîmes une affreuse divinité à la lueur des langues enflammées des serpents qui sifflaient sur sa tête : c'était la Fureur. £Ue détacha un de ses serpents et le jeta sur moi ; je voulus le prendre : déjà , sans que je l'eusse senti , il s'était glissé dans mon cœur. Je restai un moment comme stupide ; mais dès que le poison se fut répandu dans mes veines , je crus être au milieu des enfers ; mon âme fut embrasée , et dans sa violence tout mon corps la contenait à peine ; j'étais si agité qu'il me semblait que je tournais sous le fouet des Furies,

{Le TempU tte Guide, )

VaLTAIRE ,

NÉ EN i6§à.

VOLTAIRE (FifeàNçoi^MAbiB Aboitbt Dfi) , dont nous dirons quelques mots dans le second volume, un des plus grands génies qui aient jamais paru, a fait tant d'excellents ouvrages quMl serait impossible de les mentionner dans une courte notice. Les principaux sont : VHistoire de Pierrè-le- Grand; celle de Charles Xll^ 1729 ; les Étémentsde la p/^ô»ophie de Newton , 1735 ; te Siècle de Louis XIV, 1751; VEssai sur les mœurs et l'esprit des nations , 1765 0 le Dictionnaire phUoso^ pkique^ des Romans , des Mélanges de littérature , et une correspondance très variée avec tous les personnages remarquables du xviii« siècle.

OlMèqaes «e Henri If.

C'est ua usage de ne céiébrer les funéraittes des rois de France quequarante jours après leur mort Le corps embaumé est eiilénné dans un cercueil de plomb sm* lequel onélèye une figure de cire qui le représente au naturel autant qu'on le peut Yis-è^vis cette figure , on sert la table royale à Theure ordinaire des repas^ et les viandes sont abandonnées aux pauvres. Des prêtres , jour et nuit , chantent des prières autour de l'image. Cette coutume est venue d'Asie dans nos climats. Il faut remonter jusqu'aux anciens rois de Perse , pour en apercevoir l'origine; elle est rarement observée. Les dépenses qu'elle exige sont trop fortes dans un pays où souvent l'argent manque pour les choses les plus néccissàires. Henri lY avait laissé de grands trésors. Plus sa mort était déplorablç, plus sa INHBpe funèbre fut magnifique.

Le 29 juin 1610 , le corps fut porté de k grande safle du Louvre k Notre^4)aflBie , oà on le laissa en dépôt , et k leffide-

main à Saint-Denis. L'effigie en cire était portée sur un brancard après le cercueil. Tous les corps de TÉtat assistaient en deuil à cette cérémonie ; mais le parlement était en robes rouges, pour marquer que la mort du roi n'interrompt pas la justice. Il voulut suivre immédiatement la figure de cire ; mais révêque de Paris prétendit que c'était son droit Cette contestation troubla longtemps la cérémonie. Les huissiers du parlement voulurent faire retirer Tévêque de Paris, Henri de Gondi , et Févéque d'Angers , Miron , qui faisait les fonctions de grand-aumônier.

Le convoi s'arrêta, le peuple fut étonné et scandalisé; l'ordre de la marche devait avoir été réglé pour prévenir toute dispute ; mais de pareilles querelles n'ont été qiie trop fréquentes dans ces cérémonies. Il fallut recourir à la décision de là reine, et que le comte de Soissons, ^ la tête d'une compagnie des gardes , maintînt les deux évêqués dans le poste qui leur semblait dû, puisqu'il s'agissait de la sépulture, qui est une fonction ecclésiastique; les gardes mêmes saisirent un conseiller qui faisait résistance : c'était Paul Scarron, le père du fameux poète burlesque , Paul Scarron.

Lorsqu'on fut arrivé à Saint-Denis , les gentilshommes ordinaires du roi portèrent le cercueil dans le caveau. De somptueux repas sont toujours la fin de ces grands appareOs. Le cardinal de Joyeuse , qui officia dans Saint-Denis , l'évêque d'Angers , qui prononça l'oraison funèbre, dînèrent au réfectoire des religieux avec tout le clergé. On dressa trois tables dans la salle du chapitre : la première, pour les princes et les grands-officiers de Ja couronne ; la seconde , pour le parlement ; et la troisième , pour tous les officiers de la maison du roi.

(Histoirt du parltmtut.)

Pierre le Grand.

Pierre-le-Graiid fut regretté en Russie de tods ceux qu'il avait formés ; et la génération qui suivit celle des partisans des anciennes mœurs le regarda bientôt comme son père. Quand

les étrangers ont tu que tous ces établissements étaient dura* blés, ils ont eu pour lui une admiration constante , et ils ont avoué qu'il avait été inspiré plutôt par une sagesse extraordinaire, que par Tenvie de faire des choses étonnantes. L'Europe a reconnu qu'il avait aimé la gloire, mais qu'il l'avait mise à faire du bien ; que ses défauts n'avaient jamais affaibli ses grandes qualités ; qu'en lui l'homme eut ses taches , et que le monarque fut toujours grand. 11 a forcé la nature en tout , dans ses sujets , dans lui-même , et sur la terre et sur les eaux ; mais il l'a forcée pour l'embellir. Les arts , qu'il a transplantés de ses mains dans des pays dont plusieurs alors étaient sauvages, ont en fructifiant rendu témoignage à soi) génie et éternisé sa mémoire ; ils paraissent aujourd'hui originaires des pays mêmes où il les a portés. Lois, police, politique, discipline militaire, marine, commerce, manufactures» sciences, beaux-arts, tout s'est perfectionné selon ses vues ; et, par une singularité dont il n'est point d'exemple, ce sont qua-tre femmes , montées après lui sur le trône , qui ont maintenu tout ce qu'il acheva , et ont perfectionné tout ce qu'il entreprit

C'est aux historiens nationaux d'entrer dans tous les détails des fondations, des lois, des guerres et entreprises de Pierrele Grand. Il suffit à un étranger d'avoir essayé de montrer ce que fut le grand homme qui apprit de Charles XII à le vaincre» qui sortit deux fois de ses États pour les mieux gouverner, qui travailla de ses mains à presque tous les arts nécessaires, pour en donner l'exemple à son peuple « et qui fut le fondateur et le père de son empire.

( Histoire de Pierre le Grand.)

Charles XII«

Charles XII , roi de Suède , é{»t)uva ce que la prospérité a de plus grand , et ce que l'adversité a de plus cruel , sans avoir été amolli par l'une, ni ébranlé un moment par l'autre. Presque toutes ses actions , jusqu'à celles de sa vie privée et

uûie, ont été bien loin an-clelà du vraisemblable. C'est peutêtre le seul de tous les hommes, et jusqu'ici le seul de tous les rois, qui ait vécu sans faiblesse ; il a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles sont aussi dangereuses que les vices opposés.

Sa fermeté , devenue c^iniâtr^, fit ses malheurs dans TUkraine, et le retint cinq ans en Turquie; sa libéralité, dégénérant en profusion, a ruiné la Suède ; son courage, poussé jusqu'à la témérité, a cansé sa mort ; sa justice a été quelquefois jusqu'à la cruauté ; et , dans les derniènes années , le maintien de son autorité approchait de la tyrannie. Ses grandes ^alités , dont une seule eût pu immortaliser un autre prince, ont fait le malheur de son pays. Il n'attaqua jamais personne ; mais il ne fut pas aussi prudent qu'implacable dans ses vengeances.

Il a été le premier qui ait eu l'ambition d'être conquérant sans avoir l'envie d'agrandir ses États ; il voulait gagner des empires pour les donner. Sa passion pour la gloire , pour la guerre et pour la vengeance, l'empêcha d'être bon politique : qualité sans laquelle on n'a jamais vu de conquérant. Avant la bataille et après la victoire , il n'avait que de la modestie ; après la défaite, que de la fermeté ; dur pour les autres comme pour lui-même , comptant pour rien la peine et la vie de ses sujets, aussi bien que la sienne : homme unique plutôt que grand homme , admirable plutôt qu'à imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement pacifique et heureux est an-dessus de tant de gloire.

(AitoJM «e CH^es Xll.)

GalHaame m et Louis XIY.

Guillaume III laissa la réputation d'un grand politique , quoiqu'il n'eût point été populaire » et d'un générai à crainte, quoiqu'il eût perdu beaucoup de batailles. Toujours mesuré dans sa eondsdte, et jamais vif que dans un jour de combat, îl ne rég^a psôsiblement en An^eterre , que parce qu'il ne

VOtTAIRE. Î5S

voulut pas Y être absolu. On rappelait, comme 09 sait ^ le stathouder des Anglais , et le roi des HoIlaDdais. Il savait toutes les langues de TEurope , et n'en parlait aucune avec agrément, ayant beaucoup plus de réflexion dans Tesprit que d'ims^nation. Son caractère était en tout l'opposé de Louis XIV ; sombre , retiré , sévère , sec , silencieux autant que Louis était affable. Il haïssait les femmes autant que Louis les aimait Louis faisait la guerre en roi , et Guillaume en soldat. B avait combattu contre le grand Condé et contre Luxembourg , laissant la victoire indécise entre Condé et lui à Senef , et réparant en peu de temps ses défaites à Fleuras , à Steinkerque , à Nervrindè ; aussi fier que Louis XTV, mais de cette fierté triste et mélancolique qui rebute plus qu'elle n'impose. Si les beaux-arts fleurirent en France par les soins de son roi , ils furent négligés en Angleterre , t)à l'on ne connut plus qu'une politique dure et inquiète , conforme au génie du prince.

Ceux qui estiment plus le mérite d'avoir défendu sa patrie, et Tavantage d'avoir acquis un royaume sans aucun' droit de la nature , de s'y être maintenu sans être aimé , d'avoir gouverné souverainement la Hollande sans la subjuguer, d'avoir été l'âme et le chef de la moitié de l'Europe , d'avoir eu les ressources d'un général et la valeur d'un soldat, de n'avoir jamais persécuté personne pour la religion , d'avoir méprisé toutes les superstitions des hommes, d'avoir été simple et modeste dans ses mœurs ; ceux-là , sans doute , donneront le nom de grand à Guillaume plutôt qu'à Louis. Ceux qui sont plus touchés des plaisirs et de l'éclat d'une cour brillante , de la magnificence , de la protection donnée aux arts , du zèle pour le bien public , de la passion pour la gloire , du talent de régner ; qui sont plus frappés de cette hauteur avec laquelle des ministres et des généraux ont ajouté des provinces à la FraiH^e, sm* un ordre de leur mi; qui a^étonnent davantage d'avoir vu un seul Etat résister à tant de puissances; ceux qui estiment plus un roi de France qui sait donner TEspague à sou pe«it-fils, qu'un gendre qui détrdoe sott beau-père ; en-

fin , ceux qui admirent davantage le protecteur que le perse* cuteur du roi Jacques , ceux-là donneront à Louis XIY la préférence.

{SAclc de Louis XIF.)

L'Athéisme.

Otez aux hommes Topinion d'un Dieu rémunérateur et vengeur : Sylla et Marius se baignent alors avec délices dans le sang de leurs concitoyens; Auguste, Antoine et Lépide surpassent les fureurs de Sylla; Néron ordomie de sang-froid le meurtre de sa mère. Il est certain que la doctrine d*un Dieu vengeur était éteinte chez les Romains. L*athée , fourbe, ingrat, calomniateur, brigand, sanguinaire, raisonne et agit conséquemment, s'il est sûr de 1 impunité de la part des hommes; car s'il n'y a pas de Dieu , ce monstre est son dieu à lui-même ; il s'immole tout ce qu'il désire , ou tout ce qui lui fait obstacle ; les prières les plus tendres , les meilleurs raisonnements ne peuvent pas plus sur lui que sur un loup affamé.

Une société particulière d'athées qui ne se disputent rien, et qui perdent doucement leurs jours dans les amusements de la volupté, peut durer quelque temps sans trouble ; mais si le monde était gouverné par des athées, il vaudrait autant être sous le joug immédiat de ces êtres informes qu'on nous peint acharnés contre leurs victimes.

De l'Esprtt.

Le mot Esprit^ quand il signifie une qualité de tâme^ est un de ces termes vagues auxquels tous ceux qui les prononcent attachent presque toujours des sens différents ; il exfMÎme autre chose que jugement , génie, goût, talent, pénétration, étendue , grâce, finesse, et il doit tenir de tous ces mérites : on pourrait le définir, raison ingénieuse^

C'est un mot générique qui a toujours besoin d'un auUc

mot qui le détermine ; et quand on dit : Voilà un ouvrage plein (Tesprii , un homme qui a de t esprit , on a grande raison de demander duquel. L'ei^rit sublime de Corneille n*est ni Tes* prit exact de Boileau , ni Fesprit naïf de La Fontaine; et l'esprit de Labruyère, qui est Tart de peindre singulièrement, n'est point celui de Malebranche, qui est de l'imagination avec de la profondeur.

Quand on dit qu'un homme a un esprit judicieux ^ on entend moins qu'il a ce qu'on appelle de l'esprit qu'une raison épurée. Un esprit ferme, mâle, courageux, grand, petit, faible, léger, doux, emporté, etc., signifie le caractère et la trempe de l'âme, et n'a point de rapport à ce qu'on entend dans la société par cette expression, avoir de l'esprit.

L'esprit, dans l'acception ordinaire de ce mot, tient beaucoup du bel esprit, et cependant ne signifie pas précisément la même chose; car jamais ce terme, homme d'esprit, ne peut être pris en mauvaise part, et bel esprit est quelquefois prononcé ironiquement

D'où vient cette différence? C'est qvî' homme d'esprit ne signifie pas esprit supérieur , talent marqué, et que bel esprit le signifie. Ce mot homme d'esprit n'annonce point de prétention, et le bel esprit est une affiche : c'est un art qui demande de la culture ; c'est une espèce de profession , et qui par là expose à l'envie et au ridicule.

C'est en ce sens que le père Bouhours aurait eu raison de faire entendre , d'après le cardinal Duperron , que les Aile* mands ne prétendaient pas à l'esprit, parce qu'alors leurs savants ne s'occupaient guère que d'ouvrages laborieux et de pénibles recherches, qui ne permettaient pas qu'on y répandît des fleurs , qu'on s'efforçât de briller, et que le bel esprit se mêlât au savant

Ceux qui méprisent le génie d'Aristote , au lieu de s'en tenir à condamner sa Physique, qui ne pouvait être bonne étant privée d'expériences, seraient bien étonnés de voir qu'Aristote a enseigné. parfaitement, dans sa Rhétorique, la manière de dire les choses avec esprit : il dit que cet art consiste à ne

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pas se servir simplement du mot propre , qni ne dit rien de nouveau ; mais qu'il faut employer une métaphore , une figure, dont le sens soit clair , et rcxpression énerçique ; il en apporte I^nsieurs exemptes, et entre autres ce que dit Périclès d'une bataîBe où la plus florissante jeunesse d'Athènes avait péri : « L'année a été dépouillée de son printemps. »

Aristote a bien raison de dire qu'il faut du nouveau. Le premier qui , pour exprimer que les plaisirs sont mêlés d'amertume, les r^arda comme des roses accompagnées d'épines, eut de l'esprit; ceux qui le répétèrent n'en eurent point.

Ce n'est pas toujours par une métaphore qu'on s'exprime spirituellement; c'est par un tour nouveau; c'est en laissant deviner sans peine une partie de sa pensée : c'est ce qu'où appelle finesse, délicatesse ; et cette manière est d'autant plus agréable , qu'elle exerce et qu'elle fait vabir l'esprit des autres.

Les allusions, les allégories, les comparaisons, sont un diamp vaste de pensées ingénieuses; les effets de la nature, la fable, l'histoire, présentés à la mémoire, fournissent à une imagination heureuse des traits qu'elle emploie à propos.

Des genres de style.

Chaque genre a ses nnances différentes : on peut an fond les réduire à deux, le simple et le relevé. Ces deux genres, qui en embrassent tant d'autres, ont des beautés nécessaires qui leur sont également c(»nmunes : ces beautés sont la joslesse des idées, leur convenance , l'élégance , la propriété des eiepressions, la pureté du langage. Tout écrit , de quelque nati»*e qu'il soit, exige ces qualités; les différences con»ste&t dans les idées propres à chaque sujet , dans les tropes. Ainsi un personnage de comédie n'aura ni idées sublimes ni idéds philosophiques; un berger n'aura point les idées d'un conquérant; une épître didactique ne respirera point la passion; et dai» aucun de ces écrits on n'emploiera ni métaphores hardies, ni exclamations pathétiques, ni expressions véhémentes.

Emre le simple et le sublime , il y a plusieurs nuances , et

c'est Fart de les assortir qui contribue à la perfection de Véloquence et de la poésie: C'est par cet art que Virgile s'est élevé quelquefois dans Tégiogue. Ce vers ,

Ut vidi^ utperii! ut me malus abstulit errer < /

serait aussi beau dans la bouche de Didon que dans celle d'un berger, parce qu'il est naturel, vrai et élégant^ et que le sentiment qu'il renferme convient à toutes sortes d'états. Mais ce vers,

CastaneOBXfHê nttees meu tpui» Amaryllis amabat s

ne c(Miviendrait pas k un personnage héroïque , parce qu'il a pour objet une chose trop petite pour un héros.

Nous n'entendons point i^ petit ce qui est bas et grossier; car le bas et le grossier n'est point un genre, c'est un défaut

Ces deux exemples font voir évidemment dans quel cas on doit se permettre le mélange des styles et qusffld on doit se k défendre. La tragédie peut s'abaisser, elle le doit même; la sim^cité relève souvent la grandeur, selon le précepte d'Horace :

Et tragicus fUrumque dolet sermone pedestri *.

Ainsi ces deta beftt» vers de Titi», si naturels et ai tendres :

Depuis cinq ans entiers chaque jour je la v^is, Et crois toujours la voir pour la première fois.

ne seraient point du tout déplacés dans le haut comiqtte; tuais ce vers d'Antiochus :

Dans rOrient désert quel devint mon ennui I ne pourrait convenir k un amant dans une comédie , parce

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