‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 96 sur 127 · MIRABEAU · texte numérisé non relu

MIRABEAU

médiatemeot soumis à notre délibération, son auteur peut se tromper; que, fût-il exempt de toute erreur, on peut croire qu'il ne Test pas ; que quand tout le monde a tort, tout le monde a raison, qu'il se pourrait done que Fauteur de cet autre projet, même ayant raison , eût tort contre tout le monde, puisque, sans l'assentiment de l'opinion publique, le plus grand ta* lent ne saurait triompher des circonstances. Et moi aussi , je se crois pas les moyens de M. Necker les meilleurs possibles; mais le ciel me préserve, dans une situation très critique, d'opposer les miens aux siens; vainement je les tiendrais pour préférables. On ne rivalise point en un instant avec une popularité prodigieuse, conquise par des services éclatants, une longue expérience , la réputation du premier talent de finander connu, et, s'iliaut tout dire, une desdnée telle, qu'elle n'échut en partage à aucun mortel II faut donc en revenir au [dan de M. Necker. Mais avons-nous le temps de l'examiner, de sonder ses bases, de vérifier ses calculs ? Non , non , mille fois non. D'insignifiantes questions , des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles, voilà tout ce qui, dans ce moment, est en notre pouvoir. Qu 'allons-nous donc faire par le renvoi de la délibération? Manquer le moment déc^, acharna notre amour-propre à changer quelque chose à un plan que nous n'avons pas même conçu , et diminuer, par notre intervention indiscrète, l'influence d'un ministre dent le crédit financier est et d(»t être plus grand que le nôtre. Messieurs, il n'y a là ni sagesse ni prévoyance. Maïs da moins y a-t-ii de la bonne foi? Oh ! si les déclarations les plus solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi pubUque , notre horreur pour l'infâme mot de banqueroute , j'oserais scruter les motifs secrets, et peut-être, hélas ! ignorés ide nous-mêmes, qui nous font si imprudemment reculer au moment de proclamer Fade du plus grand dévouement , certainement inefficace, s'il n'est pas rapide et vraiment abandfMtné ! Je dirais à ceux qui se famitiarisent peut-être avec l'idée de manquer aux engagements publics , par la crainte de l'excès des sacrifices, par la terreur de l'impôt; je leur

dirais : Qu'est-ce donc que la banqueroute, si ce n*est le plus cruel , le plus inique, le plus inégal , le plus désastreux des impôts?... Mes amis, écoutez un mot, un seul mot. Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s*engloutir : il faut le combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des propriétaires français : dioisissez panni les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens; mais choisissez : car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons , ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit : ramenez Tordre dans vos finances , la paix et la prospérité dans le royaume, frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans Fabîme, il va se refermer... Vous reculez d'horreur... hommes inconséquents! hommes pusillanimes! Eh ! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute , ou , ce qui est plus odieux encore , en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillerez d'un acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable , gratuitement criminel? car enfin , cet horrible sacrifice ferait disparaître le déficit Mais croyez-vous , parce que vous n'aurez pas payé , que vous ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers , les millions d'hommes qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie et peut-être l'unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe Tomira sur la France, impassibles égoïstes, qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront conmie tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain TOUS laisseront tranquillement savourer ces mets dont vous n'aurez voulu diminua* ni le nombre ni la délicatesse? Non , TOUS périrez ; et dans la conflagration universelle que vous ne frémirez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances. Voilà où nous marchons... J'entends parler de patriotisme , d'invocation du

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patriotisme, d'élans da patriotisme: ah! ne prostituez pas ces mots et de patrie et de patriotisme. Il est donc bien magnanime reffort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède ! £h ! messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique ; et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris qu'inspirera sa stupidité. Oui, messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale; c'est l'intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus comme autrefois : Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquera la foi publique? Je ne vous dis plus : Eh! quels titres avez- vous à la liberté, quels moyens vous resteront pour la maintenir, si, dès votre premier pas, vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus, si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas k garant de votre constitution? Je vous dis : Vous serez tous entraînés dans la ruine universelle; et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande , c'est vousmêmes. Votez donc ce subside extraordinaire , et puisse-t-il être suffisant ! Votez-le , parce que si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et non éclaircis, vous n'en avez pas sur sa nécessité et sur votre impuissance à le remplacer ; votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard , et que vous seriez comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps, le malheur n'en accorde pas. Eh ! messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais- Royal, d'une risible insurrection qui n'eut j'amais d'importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes, et l'on défibère ! Et certainement il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome ; mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de consumer tout, vos propriétés, votre honneur, et vous déUbérez î

h\k PROSE.

Mirabeau à ses accusa tenrs.

C'est une étrange manie , c'est un déplorable aTeugiement que celui qui anime ainsi les uns contre les autres des hommes qu'un même but, un sentiment indestructible, devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher, toujours réunir ; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilité de l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les ans les autres aux préventions populaires ! Et moi ausâ, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe ; et maintenant on crie dans les rues : La grande trahison de MircH beau! Je n'avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu'il y a peu de distance du Capitole à la roche Tarpéienne. Mais l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisément pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de son pays et surtout de lui être eiic<Mre utile; celui que ne rassasie pas une vaine célébrité, et qui dédaigne les succès d'un jour pour la véritable gloire ; celai qui veut dire la vérité et qui veut faire le bien public, indépendamment des mouvements de l'opinion populaire ; cet homme porte avec lui la récompense de ses services , le charme de ses peines et le pm de ses dangers. H ne doit attendre sa véritable destinée, k seule qui l'intéresse, k destinée de son nom , que du temps , ce juge incorruptible qui fait justice à tous. Que ceux qoi prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris , m'accusent 4'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées, ou d'être le vil stipendié des hommes que je n'ai cessé de combattre ; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la révolution, celui qui peut-être n'y a pas été inutile ; et qui, cette révolution fût-elle étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté ; qu'ils livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui depuis vingt ans combat toutes les oppressions, et

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