‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 95 sur 127 · MAURY · texte numérisé non relu

MAURY

B4Ninlalo«e.

Ce qui me ravit , ce qu'on ne saurait assez préconiser dans les sermons de Téloquent Bonrdaloue , c'est qu'en exerçant le ministère apostolique , cet orateur plein de génie se fait presque toujours oublier lui-même, pour ne s'occuper que de l'instruction et des intérêts de ses auditeurs; c'est que dans un genre trop souvent livré à la déclamation, il ne se permet pas une seule phrase inutile à son sujet , n'exagère jamais aucun des devoirs du christianisme, ne change point en préceptes les simples conseils évangélîques; et que sa morale , constamment réglée par la sagesse, éclairée de ses principes, peut et doit toujours être réduite en pratique ; c'est la fécondité inépuisable de ses plans qui ne se ressemblent jamais, et l'heureux tal^t de disposer ses raisonnements avec cet ordre savant dont parle Quintilien, lorsqu'il compare l'habileté d'un grand écrivain qui règle la marche de son discours à la tactique d'un général qui range son armée en bataille; c'est cette puissance de dialectique , cette marche didactique et ferme, cette force toujours croissante, cette logique exacte et serrée, disons mieux , cette éloquence continue du raisonnement qui dévoile et combat les sophismes , les contradictions, les paradoxes, et forme de l'ordonnance de ses {preuves un corps d'instruction où tout est également plein , lié , soutenu , assorti , où chaque pensée va au but de l'orateur qui -tend toujours, en grand moraliste, au vrai et au solide, plutôt qu'au brillant et au sublime du sujet; c'est cette v^émence accablante et néanmoins pleine d'onction , dans la bouche d'un accusateur qui , en plaidant contre vous , au tribunal de votre conscience , vous force à chaque instant ée prononcer en secret le jugement qui vous condamne ; c'est la perspicacité avec laquelle il fonde tous nos devoirs sur nos intérêts, et cet art si persuasif qu'on ne voit guère que dans ses sermons, de convertir les détails des mœurs en preuves de la vérité qu'il veut établir; c'est cette abondance de génie qui ne

laisse rien à imaginer au lecteur par-delà chacun de ses discours, quoiqu'il en ait composé au moins deux , souvent trois, quelquefois quatre sur la même matière , et qu'on ne sache souvent, après les avoir lus, auquel de ces sermons il faut donner la préférence ; c'est cette sûreté et cette opulence de doctrine qui font de chacune de ses instructions un traité savant et oratoire de la matière dont elles sont l'objet; c'est la simplicité d'un style nerveux et touchant , naturel et noble , lumineux et concis, où rien ne brille que par l'éclat de la pensée, où règne toujours le goût le plus sévère et le plus pur, et où l'on n'aperçoit jamais aucune expression ni emphatique ni rampante ; c'est cette pénétrante sagacité qui creuse , approfondit, féconde, épuise chaque sujet; c'est cette compréhension vaste et profonde qu'il ne partage qu'avec saint Augustin et Bossuet, pour saisir dans l'Évangile, et y embrasser d'un coup d'œil les lois , l'ensemble , l'esprit et tous les rapports de la morale chrétienne; c'est la série de ses tableaux, de ses preuves, de ses mouvements, la connaissance la plus étendue et la plus exacte de la religion , l'usage imposant qu'il fait de l'Écriture , l'à-propos des citations non moins frappantes que naturelles qu'il emprunte des Pères de l'Église, et dont il tire un parti plus neuf, plus concluant, plus heureux, que n'a jamais fait aucun autre orateur chrétien.

Enfin , je ne puis lire les ouvrages de ce grand homme sans me dire à moi-même, en y désirant quelquefois, j*oserai l'avouer avec respect, plus d'élan à sa sensibilité, plus d'ardeur à son génie, plus de ce feu sacré qui embrasait l'âme de Bossuet , surtout plus d'éclat et de souplesse à son ima^ation : « voilà donc, si Ton y ajoute ce beau idéal, jusqu'où le génie de la chaire peut s'élever, quand il est fécondé et soutenn par un travail immense ! »

(Euai sur P éloquence.)

MAURY. /i09

X'Aatenr da Télémaqae.

On croirait que Fénelon a produit le ïélémaque d'un seul jet; rhommede lettres le plus exercé dans Fart d'écrire ne pourrait distinguer les moments où Fénelon a quitté et repris la plume , tant ses transitions sont naturelles , soit qu'il entraîne doucement par la pente de ses idées , soit qu'il fasse franchir avec lui l'espace que l'imagination agrandit ou resserre à son gré. Jamais on n'aperçoit aucun eiïort : maître de sa pensée , il la voit sans nuages : il ne l'exprime pas , il la peint ; il sent , il pense , et le mot suit avec la grâce , la noblesse ou l'onction qui lui convient. Toujours coulant, toujours lié, toujours nombreux, toujours périodique, il connaît l'utilité de ces liaisons grammaticales que nous laissons perdre , qui enrichissaient l'idiome du grec , et sans lesquelles il n'y aura jamais de style. On ne le voit pas recommencer à penser de ligne en ligne ; traîner péniblement des phrases, tantôt précises, tantôt diffuses , où l'esprit peint son embarras k chaque instant, et ne se relève que pour retomber : son élocution pleine et harmonieuse , enrichie des métaphores les mieux suivies, des allégories les plus sublimes , des images les plus pittoresques , ne présente au lecteur que clarté , facilité, élégance et rapidité. Grand, parce qu'il est singulier, il ne se sert delà parole que pour exprimer ses idées, et n'étale jamais ce luxe d'esprit qui , dans les lettres comme dans les États, n'annonce que l'indigence. Modèle accompli de la poésie descriptive, il inultiplie ces comparaisons vastes qui supposent mi génie observateur, et il flatte sans cesse l'oreille par les charmes de l'harmonie îmitative : en un mot, Fénelon donne à la prose la couleur, la mélodie , l'accent , l'âme de la poésie; et son style, vrai, enchanteur, inimitable , trop abondant peut- Hve, ressemble à sa vertu.

MIRABEAU (Henri-Gabriel Riqueti, comte de) naquît an Bignon» près de Nemours. Quelques écrits remarquables, parmi lesquels nous citerons VEssai sur le despotisme et VHistoire secrète de la monarchie prussienne i Tavaient déjà fait connaître, lorsque la convocation de» États généraux ouvrit une nouvelle carrière à ses talents et à son ambition. Dès son début , il fut impossible de ne pas reconnaître en lui le tribun dont la parole devait dominer dans cette tumultueuse assemblée : aussi , malgré les attaques deVenvie, les accusations des partis, et les calomnies que la haine semait contre lui , il sut toujours consenrer son influence et ressaisir la faveur populaire bien souvent prête à lui édiapper, en écrasant sous les foudres de son ardente et irrésistible parole tous ceux qui cherchaient à la lui disputer.

Usé avant Tâge par des excès de tout genre et les fat^ues de la tribune, Mirabeau mourut presque subitement le 2 avril 1791,

Sukslile extraordinaire.

Au milieu de tant de débats tumultueux, ne pourrat-je donc pas vous ramener à la délibération du jour par un petit nombre de questions bien simples ? Daignez, messieurs, daignez me répondre : Le ministre des finances ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle? Ne vous a-t-il pas dit que tout délai a^avait le péril ; qu'un jour, une heure , un instant pouvait le rendre mortel ? Âvons-nous un plan à substituer à celui qu'il propose ? (Oui , s'écria quelqu'un.) Je conjure celui qui répond oui de considérer que son plan n'est pas connu ; qu'il faut du temps pour le développer, l'examiner, le démontrer ; que, fût-il im-

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