Scène XVII
Mme. Gaubert, Sidonie.
Madame Gaubert. Qu'avez-vous, Sidonie? Vous ôtes rouge, vous paraissez troublée?
Sidonie. C'est que ... je viens de faire une découverte 20 qui ne sera pas agréable à madame.
Mme. Gaubert. Quoi? Qu'est-ce donc?
Sidonie. Que madame vienne voir. {Elle ouvre la porte de V office et fait voir à Mme. Gaubert un panier qui contient des porcelaines cassées,) 25 Mme. Gaubert, stupéfcdte. Qui est-ce qui a cassé mes belles porcelaines?
Sidonie, avec feu. Celui qui brise tout dans la maison, qu# madame aime et protège parce qu'elle a trop bon cœur !
36 Modem French Readings.
Celui qui met le désordre partout, qui fait le saint pour plaire à madame et qui est un maladroit, un nigaud et un hypocrite par-dessus le marché ! Je demande bien pardon à madame de parler si librement de son protégé, mais je suis
5 trop attachée à madame, je prends trop ses intérêts, pour pouvoir me taire plus longtemps. Tant que ce garçon sera dans la maison, tout ira de travers, et l'ouvrage de chacun sera gêné par ses niaiseries et sa mauvaise volonté.
Mme. Gaubert. Mais, Sidonie, qu'est-ce qui vous prend
10 donc ? Vous me disiez juste le contraire et vous me demandiez toujours de patienter avec Hilaire, de lui donner le temps de se former, d'apprendre le service.
Sidonie. Je le disais à madame par ^)itié pour ce garçon ; mais quand je le vois tromper madame, mettre à tout ce
15 que lui commande madame, une paresse, une négligence coupables, ma conscience me reproche de taire la vérité ; elle me dit que c'est une ingratitude pour toutes les bontés de madame de continuer à l'aveugler sur les défauts de ce garçon. Et puisque j'ai commencé, j'avertis encore madame
20 que son vin fin, ses liqueurs disparaissent. Que madame demande le malaga qu'on a débouché et à peine goûté l'autre jour ! J'ai dans l'idée qu'il ne se retrouvera pas et qu'Hilaire fera l'étonné comme si quelqu'un le lui avait pris. Il est si faux ! Nous commençons à le connaître, nous, et il faut
25 que madame le connaisse aussi.
Mme. Gaubert. Tout ce que vous me dites me surprend au dernier point, Sidonie; je ne puis croire que vous ne soyez pas trompée par votre attachement pour moi ! Comment M. Guelfe, qui connaît ce pauvre Hilaire depuis sa
30 naissance, qui l'a recuoilli, élevé, qui l'a gardé che^ lui
Le Dîner de Mademoiselle Justine. 37
jusqu'au moment où il Ta placé chez moi, comment eût-il été trompé à ce point? . . . C'est impossible! — Avant de parler à Hilaire, je veux voir M. Guelfe, l'interroger encore, lui raconter ce que vous venez de me dire, et . . . 5 SiDONiE. Que madame veuille bien ne pas me nommer à M. Guelfe ; je l'en supplie ! Ce bon monsieur est si trompé par Hilaire qu'il ferait croire à madame que c'est moi qui suis coupable de haine et de calomnie contre son protégé. Et tout ce que j'ai dit à madame par dévouement et par 10 délicatesse de conscience tournerait contre moi.
Mme. Gaubert. Soyez tranquille ; je ne vous nommerai pas. Laissez-moi, Sidonie ; j'ai besoin de réfléchir avant de prendre un parti.