Scène I
25 Sidonie. Je crois que c'est bien. Il nous reste à ranger l'appartement et à tout préparer pour le dîner et la soirée. Justine. Es-tu sûre que Jules et Antonin soient avertis ?
SiDONiE. Je crois bien ; madame m'a heureusement prévenue de bonne heure qu'elle dînerait chez sa sœur avec les enfants et qu'on irait à Françoni ensuite. Pendant qu'elle était à la messe avec les enfants, j'ai fait faire le lit et la 5 chambre par Hilaire, et j'ai couru moi-même avertir Jules et Antonin. Je leur ai promis un fameux dîner et une bonne soirée.
Justine. Le dîner sera bon, mais le malheur c'est que nous n'avons ni vin ni liqueurs. Pas moyen d'en avoir seule- 10 ment une bouteille de ce scélérat d'Hilaire. Et je n'ai pas eu le temps de relancer les amis.
SiDONiE. Mais, moi, j'y ai pensé ; j'ai averti Jules et Antonin, et ils nous en auront du bon et du vieux ; tu verras.
15 Justine. Leur as-tu reconjmandé de venir de bonne heure ?
Sidonie. a six heures précises. Monsieur, madame et
les enfants devaient partir à cinq heures ; il nous fallait le
temps de ranger ma chambre. Ils ne vont pas tarder,
20 j'espère. Et le dîner, est-ce qu'il ne va pas brûler, pendant
que tu m'aides à mettre le couvert?
Justine. Sois tranquille, la fille de cuisine a mes ordres ; elle sait ce qu'il faut faire.
Sidonie. Tu ne crains pas qu'elle nous gâche nos sauces, 25 nos crèmes, nos sucreries?
Justine. Pas de danger, va ; je l'ai stylée ! Elle fait sans
cesse le dîner des maîtres ; elle est presque aussi habile que
moi. {On entend sonner,) Ah! voilà nos invités! {Elles
approchent les chaises, La porte s'ouvre; Jules et Antonin
30 entrent et saluent.)
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Jules. Mesdames, bien le bonjour.
Antonin. Mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur. SiDONiE. J'ai bien cru hier que tout était perdu quand madame a trouvé votre chapeau, Jules.
5 Jules. Et Antonin qui était chez moi et qui n'osait plus sortir !
SiDONLE. Comment, chez vous?
Jules. Chez moi, c'est-à-dire dans mon ancien chez moi, dans ma chambre d'autrefois, dont j'ai gardé la clef, et où 10 je viens de temps à autre, vous savez.
Sidonie. Le fait est que j'ai eu bien peur et que j'ai cru que nous étions tous découverts. Si cet imbécile d'Hilaire avait seulement dit un mot, je ne sais pas, ma foi, comment je m'en serais tirée ; heureusement, le nigaud n'a pas parlé ; 15 et moi, j'ai fait l'ignorante sur ce que madame vous avait reproché, et alors madame m'a raconté comme quoi vous aviez ouvert son secrétaire et puisé dedans. Je n'en ai pas cru un mot, vous pensez bien ; je connais les maîtres ; je sais comment ils parlent de nous autres pauvres domestiques, 20 qui gagnons notre vie en les servant comme des esclaves. Quand ils ont renvoj^é un domestique, c'est toujours la même chanson. Insolent, paresseux, sale, voleur ; voleur, surtout ! c'est leur grand mot. Comme si on était voleur pour quelques méchantes bouteilles de vin, quelques gâteaux et autres 25 friandises. Ils en mangent bien, eux ! Pourquoi donc n'en mangerions-nous pas aussi?
Antonin. Bravo, Sidonie ! C'est bien dit. De même pour les habits, les chaussures des maîtres ; ils en ont dix fois plus qu'ils n'en peuvent porter. Le grand mal quand 30 il en disparaîtrait quelques-uns !
48 Modem French Readings,
SiDONiE. Et les boats de dentelles, d'étoffe, les gants, les robes de rebut, est-ce qu'elles savent seulement ce qu'elles en ont? Quand on en prendrait ce qui peut encore nous servir, le grand malheur !
5 Justine. Mais si madame le demande?
SiDONiE. On cherche, on ne trouve pas ; on pense que madame l'a donné ; et puis, au besoin, on dit que les enfants touchent à tout, farfouillent partout, prennent tout.
Jules. C'est tout de même commode, les enfants. On 10 peut tout leur mettre sur le dos : le sucre, les friandises, les fruits, les crayons, le papier, les ciseaux, canifs, livres, aiguilles, épingles, pommade, tout enfin.
Antonin. C'est qu'ils se défendent comme de beaux diables !
15 SiDONiE. Ah bah 1 ils ont toujours le dessous ! on les agace, on les irrite en soutenant qu'on les a vus toucher, prendre, emporter, etc. Ils se fâchent, ils deviennent impertinents ; la maman les gronde et les fait taire, et on ne parle plus de rien.
20 Antonin. Ah çà ! et le dîner ? Nous ne sommes pas ici seulement pour causer, mais aussi pour manger.
Justine. Gourmand ! Il ne pense qu'à manger, lui. Antonin. Je crois bien, quand c'est vous qui faites à manger. Voyons, Justine, qu'avons-nous à dîner? 25 Justine. Nous avons des huîtres, un potage aux œufs pochés, un gigot de chevreuil, une belle volaille, un homard en salade, des cardons à la moelle, une croûte aux champignons, un gâteau napolitain et une bavaroise au marasquin. Jules. Vive Justine et son dîner ! Sac à papier ! ce n'est 30 pas de la gargote, cela.
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Antonin. Mais arriverez- vous à payer tout cela sans qu'il y paraisse ?
Justine. On sait s'arranger, allez ! C'est le fruitier clu
coin et le marchand de volaille, gibier et marée, qui four-
5 nissent tout. Au lieu de se tuer à aller au marché, on va
chez eux, on ne marchande pas, et on a comme ça tout ce
qu'on veut, et sans payer, bien entendu.
Antonin. C'est-à-dire, ce sont les maîtres qui payent.
Justine. Qu'est-ce que cela leur fait? Est-ce qu'ils le
10 savent, seulement ? Pourquoi faut- il que je m'échine à
courir au marché, à user mes chaussures, pour n'en avoir
aucun profit et pour leur faire gagner de l'argent quand ils
en regorgent?
Jules. Et, avec tout cela, nous ne mangeons pas les 15 bonnes choses que nous a annoncées Justine ! J'en ai l'eau à la bouche, moi ! Avec ça que je n'ai guère déjeuné ; me trouvant sans place, je fais des économies.
SiDONiE. Tiens ! c'est vrai, ça ! Le pauvre Jules !
Justine. J'y vais, j'y vais. ÇElle sort,)