‹ Modern French readingsChapitre 29 sur 72 · MORT DE CHARLES PREMIER · texte numérisé non relu

MORT DE CHARLES PREMIER

Le vingt-sept à midi, après deux heures de conférence dans la chambre peinte, la séance s'ouvrit, selon l'usage, par l'appel nominal. Au nom de Fairfax, ''Il a trop d'esprit pour être ici," répondit une voix de femme du fond d'une galerie. 5 Après un moment de surprise et d'hésitation, l'appel nominal continua; soixante-sept membres étaient présents. Quand le roi entra dans la salle, un cri violent s'éleva: "Exécution, justice, exécution ! " Les soldats étaient très-animés ; quelques officiers, Axtell surtout qui commandait la garde, 10 les excitaient à crier ; quelques groupes, semés çà et là dans la salle, se joignaient à ces clameurs ; la foule se taisait avec consternation.

" Monsieur," dit le roi à Bradshaw avant de s'asseoir, "je demanderai à dire un mot, j'espère que je ne vous donnerai 15 point sujet de m' interrompre."

Bradshaw. Vous répondrez à votre tour ; écoutez d'abord la cour.

Le Roi. Monsieur, s'il vous plaît, je désire être entendu. Ce n'est qu'un mot. Un jugement immédiat. . . . 20 Bradshaw. Monsieur, vous serez entendu lorsqu'il en sera temps ; vous devez d'abord entendre la cour.

Le Roi. Monsieur, je désire ... Ce que j'ai à dire est relatif à ce que la cour va, je crois, prononcer, et il n'est pas aisé, monsieur, de revenir d'un jugement précipité.

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Bradshaw. On vous entendra, monsieur, avant de rendre

le jugement. Jusque-là, vous devez vous abstenir de parler.

A cette assurance, quelque sérénité reparut dans les traits

du roi ; il s'assit. Bradshaw reprit la parole. " Messieurs,"

5 dit-il, "il est bien connu de tous que le prisonier ici à la barre a été plusieurs fois amené devant la cour pour répondre à une accusation de trahison et autres grands crimes présentée contre lui au nom du peuple d'Angleterre ..."

"Pas de la moitié du peuple," s'écria la même voix qui

10 avait répondu au nom de Fairfax. "Où est le peuple? Où est son consentement? Olivier Cromwell est un traître."

L'assemblée entière tressaillit ; tous les regards se tournèrent vers la galerie. " Soldats, faites feu sur ces femmes ! " s'écria Axtell. On reconnut Lady Fairfax.

15 Un trouble général éclata ; les soldats, partout répandus et menaçants, avaient gi^and' peine à le contenir. L'ordre enfin un peu rétabli, Bradshaw rappela le refus obstiné qu'avait fait le roi de répondre à l'accusation, la notoriété des crimes qui lui étaient imputés, et déclara que la cour,

20 d'accord sur la sentence, consentait cependant, avant de la prononcer, à entendre la défense du prisonnier, pourvu qu'il renonçât à contester sa juridiction.

"Je demande," dit le roi, "à être entendu dans la chambre peinte, par les lords et les communes, sur une

25 proposition qui importe bien plus à la paix du ro^^aume et à la liberté de mes sujets qu'à ma propre conservation."

Une vive agitation se répandit dans la cour et dans l'assemblée ; amis ou ennemis, tous cherchaient à deviner dans quel but le roi demandait cette conférence avec les deux

30 chambres, et ce qu'il pouvait avoir à leur proposer ; mille

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bruits divers en couraient ; la plupart semblaient croire qu'il voulait abdiquer la couronne en faveur de son fils. Mais quoi qu'il en fût, l'embarras de la cour était extrême ; le parti, malgré son triomphe, ne se sentait en mesure ni de

5 perdre du temps, ni de courir de nouveaux hasards ; parmi les juges eux-mêmes, quelque ébranlement se laissait entrevon\

Pour éluder le péril, Bradshaw soutint que la demande du roi n'était qu'un artifice pour échapper encore à la juridiction

10 de la cour ; un long et subtil débat s'engagea entre eux à ce sujet. Charles insistait toujours plus vivement pour être entendu ; mais à chaque fois les soldats devenaient autour de lui plus bruyants et plus injurieux ; les uns allumaient du tabac et en poussaient vers lui la fumée ; les autres mur-

15 muraient en termes grossiers de la lenteur du procès ; Axtell riait et plaisantait tout haut. En vain, à plusieurs reprises, le roi se tom^na vers eux, et, tantôt du geste, tantôt de la voix, essaya d'obtenir quelques moments d'attention, de silence du moins; on lui répondait par des cris de " Justice,

20 exécution î " Troublé enfin, presque hors de lui : " Ecoutezmoi î écoutez-moi!" s'écria-t-il avec un accent passionné; les mêmes cris recommençaient ; un mouvement inattendu se manifesta dans les rangs de la cour. Un des membres, le colonel Downs, s'agitait sur son siège ; vainement ses

25 deux voisins, Cowley et le colonel Wanton, s'efforçaient de le contenir : "Avons-nous donc des cœurs de pierre?" disaitil ; '' sommes-nous des hommes?" " Vous nous perdrez, et vous-même avec nous," lui dit Cowley. " N'importe," reprit Downs ; "dussé-je en mourir, il faut que je le fasse." A ce

30 mot, Cromwell, qui siégeait au-dessous de lui, se tourna

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brusquement: ''Colonel," lui dit-il, " êtes-vous dans votre bon sens ? A quoi pensez-vous ? Ne pouvez-vous pas vous tenir tranquille?" "Non," reprit Downs, "je ne puis me tenir tranquille;" et se levant aussitôt: "Milord," dit-il au

5 président, "ma conscience n'est pas assez éclairée pour me permettre de repousser la requête du prisonnier ; je demande que la , cour se retire pour en délibérer." "Puisqu'un des membres le désire," répondit gravement Bradshaw, "la cour doit se retirer." Et ils passèrent tous à l'instant dans une

10 salle voisine.

A peine y étaient-ils entrés, que Cromwell apostropha rudement le colonel, lui demandant compte du dérangement et de l'embarras qu'il causait à la cour. Downs se défendit avec trouble, alléguant que peut-être les propositions du roi

15 seraient satisfaisantes ; qu'après tout, ce qu'on avait cherché, ce qu'on cherchait encore, c'étaient de bonnes et solides garanties ; qu'il ne fallait pas refuser sans les connaître celles que le roi voulait offrir ; qu'on lui devait au moins de l'entendre et de respecter envers lui les simples règles du

20 droit commun. Cromwell Fé coûtait avec une brutale impatience, s' agitant autour de lui, l'interrompant à tout propos : "Nous voilà enfin instruits," dit-il, "des grandes raisons du colonel pour nous déranger de la sorte ; il ne sait pas qu'il a affaire au plus inflexible mortel qui soit au monde ; convient-

25 il que la cour se laisse distraire et entraver par l'entêtement d'un seul homme ? Nous voyons bien le fond de tout ceci ; il voudrait sauver son ancien maître ; finissons-en, rentrons et faisons notre devoir." En vain le colonel Harvey et quelques autres appuyèrent le vœu de Downs ; la discussion fat

30 promptement étouffée ; au bout d'une demi-heure, la cour

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rentra en séance, et Bradshaw déclara au roi qu'elle repoussait sa proposition.

Charles parut vaincu et n'insista plus que faiblement. " Si vous n'avez rien à ajouter," lui dit Bradshaw, '' on procédera

5 à la sentence." "Je n'ajouterai rien, monsieur," répondit le roi; ''je désirerais seulement qu'on enregistrât ce que j'ai dit." Bradshaw, sans répondre, lui annonça qu'il allait entendre son jugement, mais avant d'en ordonner la lecture, il adressa au roi un long discours, solennelle apologie de la con-

10 duite du Parlement, où tous les torts du roi furent rappelés, et tous les maux de la guerre civile rejetés sur lui seul, puisque sa tjTannie avait fait de la résistance un devoir aussi bien qu'une nécessité. Le langage de l'orateur était dur, amer, mais grave, pieux, exempt d'insulte, et sa conviction

15 évidemment profonde, quoique mêlée de quelque émotion vindicative. Le roi l'écouta sans l'interrompre, et avec une égale gravité. A mesure, cependant, que le discours avançait vers sa fin, un trouble visible s'emparait de lui ; au moment où Bradshaw se tut, il essa^^a de prendre la parole. Bradshaw

20 s'y opposa, et donna ordre au greffier de lire la sentence ; la lecture achevée: ''C'est ici, dit-il, l'acte, l'avis, le jugement unanime de la cour." Et la cour se leva tout entière en signe d'assentiment. " Monsieur," dit le roi, "voulez-vous écouter une parole?"

25 Bradshaw. Monsieur, vous ne pouvez être entendu après la sentence.

Le Roi. Non, monsieur?

Bradshaw. Non, monsieur, avec votre permission, monsieur.

30 Gardes, emmenez le prisonnier.

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Le Roi. Je puis parler après la sentence. . . . Avec votre permission, monsieur, j'ai toujours le droit de parler après la sentence . . , Avec votre permission . . . Attendez . . . La sentence, monsieur ... Je dis, monsieur, que . . . On 5 ne me permet pas de parler ; pensez quelle justice peuvent attendre les autres !

 ce moment, des soldats l'entourèrent, et, l'enlevant de la barre, l'emmenèrent avec violence jusqu'au lieu où l'attendait sa chaise. Il eut à subir, en descendant l'es-

10 calier, les plus grossières insultes ; les uns jetaient sur ses pas leur pipe allumée ; les autres lui soufflaient la fumée de leur tabac au visage ; tous criaient à ses oreilles : ^'Justice, exécution!" A ses cris, cependant, le peuple mêlait encore quelquefois les siens: ''Dieu sauve Votre

15 Majesté ! Dieu délivre Votre Majesté des mains de ses ennemis!" Et tant qu'il ne fut pas enfermé dans sa chaise, les porteurs demeurèrent tête nue, malgré les ordres d'Axtell, qui s'emporta jusqu'à les frapper. On se mit en marche pour Whitehall ; des troupes bordaient les deux

20 côtés de la route ; devant les boutiques, aux portes, aux fenêtres se tenait une foule immense, la plupart silencieux, d'autres pleurant, quelques-uns priant tout haut pour le roi. De moment en moment, les soldats, pour célébrer leur triomphe, renouvelaient leurs cris: "Justice! justice!

25 exécution ! exécution ! " Mais Charles avait recouvré sa sérénité accoutumée, et trop hautain pour croire à la sincérité de leur haine: "Pauvres gens!" dit-il en sortant de sa chaise, "pour un schelling ils en crieraient autant contre leurs officiers."

30 Â peine rentré à Whitehall: " Herbert," dit-il, "écoutez:

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mon neveu le prince électeur et quelques lords qui me sont attachés feront tous leurs efforts pour me voir ; je leur en sais gré; mais mon temps est court et précieux; je souhaite l'employer au soin de mon âme ; j'espère donc qu'ils ne se 5 formaliseront point que je ne veuille recevoir que mes enfants. Le plus grand service que puissent me rendre aujourd'hui ceux qui m'aiment, c'est de prier pour moi." H fit en effet demander ses jeunes enfants, la princesse Elisabeth et le duc de Glocester, restés sous la garde des

10 chambres, et l'évêque de Londres, Juxon, dont il avait déjà, par l'entremise de Hugh Peters, obtenu les secours religieux.. L'une et l'autre demande lui fut accordée. Le lendemain vingt-huit, l'évêque se rendit à Saint-James, où le roi venait d'être transféré ; il se livra, en l'abordant, à

15 l'explosion de sa douleur: "Laissons cela, milord," lui dit Charles ; ''nous n'avons pas le temps de nous en occuper, pensons à notice grande affaire ; il faut me préparer à paraître devant Dieu, à qui, sous peu, j'aurai à rendre compte de moi-même. J'espère m'en acquitter avec calme, et que vous

20 voudrez bien m'assister. Ne parlons pas de ces misérables entre les mains desquels je suis ; ils ont soif de mon sang ; ils l'auront, et que la volonté de Dieu soit faite ! Je lui rends grâces ; je leur pardonne à tous sincèrement ; mais n'en parlons plus." H passa le reste de la journée en con-

25 férence pieuse avec l'évêque. On avait eu grand' peine à obtenir qu'il fût laissé seul dans sa chambre où le colonel Hacker avait établi d'abord deux soldats ; et pendant la visite de Juxon, la sentinelle de garde à la porte l'ouvrait de moment en moment pour s'assurer que le roi était là.

30 Comme il l'avait présumé, son neveu le prince électeur, le

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duc de Richmond, le marquis de Hertford, les comtes de Southampton, de Lindse}^, et quelques autres de ses plus anciens serviteurs, se présentèrent pour le voir, mais il ne les reçut point. M. Se3^mour, gentilhomme au service du 5 prince de Galles, arriva ce jour même de la Haye, porteur d'une lettre du prince ; le roi donna ordre qu'on le fît entrer, lut la lettre, la jeta au feu, chargea le messager de sa réponse, et le congédia sur-le-champ. Le lendemain vingtneuf, presque au point du jour, l'évêque revint à Saint-

10 James. Les prières du matin terminées, le roi se fit apporter un coffret contenant des croix de Saint-George et de la Jarretière brisées : '' Vous voyez là," dit-il à Juxon et à Herbert, "les seules richesses qu'il soit maintenant en mon pouvoir de laisser à mes enfants." On les lui amena : à la vue de

15 son père, la princesse Elisabeth, âgée de douze ans, fondait en larmes ; le duc de Glocester, qui n'en avait que huit, pleurait en regardant sa sœur ; Charles les prit sur ses genoux, leur partagea ses joyaux, consola sa fille, lui donna des conseils sur les lectures qu'elle devait faire pour s'affer-

20 mir contre le papisme, la chargea de dire à ses frères qu'il avait pardonné à ses ennemis, à sa mère que jamais ses pensées ne s'étaient éloignées d'elle, et que jusqu'au dernier moment il l'aimerait comme au premier jour ; puis se tournant vers le petit duc : ''Mon cher cœur," lui dit-il, "ils vont

25 couper la tête à ton père." L'enfant le regardait fixement et d'un air très sérieux: "Fais attention, mon enfant, à ce que je te dis : ils vont me couper la tête et peut-être te faire roi ; mais fais bien attention à ce que je te dis ; tu ne dois pas être roi tant que tes frères Charles et Jacques sont en

30 vie ; car ils finiront par te couper la tête ; je t'ordonne donc

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de ne jamais te laisser faire roi par eux." " Je me laisserai plutôt hacher en morceaux," repartit l'enfant tout ému. Le roi l'embrassa avec transport, le posa à terre, embrassa sa fille, les bénit tous deux, pria Dieu de les bénir ; puis, se 5 levant tout à coup; "Faites-les emmener," dit-il à Juxon : les enfants sanglotaient ; le roi debout, le front appuyé contre la fenêtre, étouffait ses pleurs ; la porte s'ouvrit, les enfants allaient sortir; Charles quitta précipitamment la fenêtre, les reprit dans ses bras, les bénit de nouveau, et,

10 s 'arrachant enfin à leurs caresses, tomba à genoux, et se remit à prier avec l'évêque et Herbert, seuls témoins de ces déplorables adieux.

Le matin même, la haute cour s'était réunie, et avait fixé au lendemain, mardi, trente janvier, entre dix et cinq heures ^

15 le moment de l'exécution. Quand il fallut signer l'ordre fatal, on eut grand' peine à rassembler des commissaires ; en vain deux ou trois des plus passionnés se tenaient à la porte de la salle, arrêtant ceux de leurs collègues qui passaient auprès pour se rendre à la chambre des communes, et les

20 sommant de venir apposer leur nom ; plusieurs de ceux mêmes qui avaient voté la condamnation prirent soin de se cacher ou refusèrent expressément. Cromwell, presque seul gai, bruyant, hardi, se livrait aux plus grossiers accès de sa boufiTonnerie accoutumée. Après avoir signé le troisième, il bar-

25 bouilla d'encre le visage de Henri Martyn, assis près de lui, qui le lui rendit à l'instant. Le colonel Ingoldsby, son cousin, inscrit au nombre des juges, mais qui n'avait point siégé à la cour, entra par hasard dans la salle. "Pour cette fois," s'écria Cromwell, "il ne nous échappera pas ! " Et, s'empa-

30 rant aussitôt d'Ingoldsby, avec de grands éclats de rire, aidé

de quelques membres qui se trouvaient là, il lui mit la plume entre les doigts, et, lui conduisant la main, le contraignit de signer. On recueillit enfin cinquante-neuf signatures, plusieurs noms tellement griffonnés, soit par trouble, soit à

5 dessein, qu'il était presque impossible de les distinguer. L'ordre fut adressé au colonel Hacker, au colonel Hunks, et au lieutenant-colonel Phayre, chargés de pourvoir à son exécution.

Jusque-là, les ambassadeurs ordinaires des États-Géné-

10 raux, Albert Joachim et Adrien de Pauw, arrivés à Londres depuis cinq jours, avaient vainement sollicité une audience des chambres ; ni leur demande officielle, ni leur visites à Fairfax, Cromwell et quelques autres officiers, n'avaient pu la leur faire obtenir. On les avertit tout à coup, vers une

15 heure, qu'ils seraient reçus, à deux heures par les lords, à trois par les communes. Ils se présentèrent en toute hâte, et s'acquittèrent de leur message ; on leur promit une réponse ; et, en retournant à leur logement, ils virent commencer devant Whitehall les apprêts de l'exécution. Ils

20 avaient reçu la visite des ministres de France et d'Espagne, mais ni l'un ni l'autre n'avaient voulu se joindre à leurs démarches ; le premier se contenta de protester que depuis longtemps il avait prévu ce déplorable coup et tout fait pour le détourner; le second n'avait encore, dit-il, reçu de sa cour

25 aucun ordre d'intervenir, quoiqu'il l'attendît de moment en moment. Le lendemain, trente, vers midi, une seconde entrevue avec Fairfax, dans la maison même de son secrétaire, avait donné aux deux Hollandais quelques lueurs d'espérance ; il s'était ému à leurs représentations, et, paraissant

30 se décider enfin à sortir de son inertie, avait promis de se

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rendre sur-le-champ à Westminster pour solliciter au moins un sursis. Mais en le quittant, deyant la maison même où ils venaient de l'entretenir, les deux ambassadeurs rencontrèrent un corps de cavalrie qui faisait évacuer la place. 5 Toutes les avenues de Whitehall, toutes les rues adjacentes en étaient également encombrées ; de tous côtés ils entendaient dire que tout était prêt, que le roi ne se ferait pas attendre longtemps.

De grand matin, en effet, dans une chambre de Whitehall,

10 à côté du lit où Ireton et Harrison étaient encore couchés ensemble, Cromwell, Hacker, Hunks, Axtell, et Phayre s'étaient réunis pour dresser et expédier le dernier acte de cette redoutable procédure : l'ordre qui devait être adressé à l'exécuteur.

15 '' Colonel," dit Cromwell à Hunks, " c'est à vous de l'écrire et de le signer." Hunks s'y refusa obstinément.

"Quel entêté grognon ! " dit Cromwell. "En vérité. Colonel Hunks," lui dit Axtell, " vous me faites honte ; voilà le vaisseau qui entre dans le port, et vous voulez plier les voiles

20 avant de mettre à l'ancre ! " Hunks persista dans son refus. Cromwell s'assit en grommelant, écrivit lui-même l'ordre, et le présenta au Colonel Hacker, qui le signa sans objection.

Presque au même moment, après quatre heures d'un sommeil profond, Charles sortait de son lit; "J'ai une grande

25 affaire à terminer," dit-il à Herbert, "il faut que je me lève promptement ; " et il se mit à sa toilette. Herbert troublé le peignait avec moins de soin : " Prenez, je vous prie," lui dit le roi, "la même peine qu'à l'ordinaire; quoique ma tête ne doive pas rester longtemps sur mes épaules, je veux être

30 paré aujourd'hui comme un marié." En s'habillant il de-

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manda une chemise de plus. "La saison est si froide, dit-il, que je pourrais trembler ; quelques personnes l'attribueraient peut-être à la peur ; je ne veux pas qu'une telle supposition soit possible." Le jour à peine levé, l'évoque arriva et com-

5 mença les exercices religieux ; comme il lisait dans le vingtseptième chapitre de l'évangile selon Saint Matthieu, le récit de la passion de Jésus-Christ : " Milord," lui demanda le roi, ' ' avez-vous choisi ce chapitre comme le plus applicable à ma situation?" '*• Je prie Votre Majesté de remarquer, répondit

10 révêque, que c'est l'évangile du jour, comme le prouve le calendrier." Le roi parut profondément touché, et continua ses prières avec un redoublement de ferveur. Vers dix heures, on frappa doucement à la porte de la chambre ; Herbert demeurait immobile ; un second coup se fit entendre, un

15 peu plus fort, quoique léger encore: "Allez voir qui est là," dit le roi ; c'était le colonel Hacker : " Faites-le entrer," dit-il. " Sire," dit le colonel à voix basse et à demi tremblant, "voici le moment d'aller à Whitehall; Votre Majesté aura encore plus d'une heure pour s'y reposer." "Je pars

20 dans l'instant," répondit Charles, "laissez-moi." Hacker sortit; le roi se recueillit encore quelques minutes, puis, prenant l'évêque par la main: "Venez, dit-il, partons; Herbert, ouvrez la porte ; Hacker m'avertit pour la seconde fois ; " et il descendit dans le parc, qu'il devait traverser

25 pour se rendre à Whitehall.

Plusieurs compagnies d'infanterie l'y attendaient, formant une double haie sur son passage ; un détachement de hallebardiers marchait en avant, enseignes déployées ; les tambours battaient; le bruit couvrait toutes les voix. A la

30 droite du roi était l'évêque ; à sa gauche, tête nue, le colonel

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Tomlinson, commandant de la garde, et à qui Charles, touché de ses égards, avait demandé de ne le point quitter jusqu'au dernier moment. Il s'entretint avec lui pendant la route, lui parla de son enterrement, des personnes à qui il désirait

5 que le soin en fût confié, l'air serein, le regard brillant, le pas ferme, marchant même plus vite que la troupe, et s'étonnant de sa lenteur. Un des officiers de service, se flattant sans doute de le troubler, lui demanda s'il n'avait pas concouru, avec le feu duc de Buckingham, à la mort du roi son

10 père. " Mon ami," lui répondit Charles avec mépris et douceur, ''si je n'avais d'autre péché que celui-là, j'en prends Dieu à témoin, je t'assure que je n'aurais pas besoin de lui demander pardon." Arrivé à Whitehall, il monta légèrement l'escalier, traversa la grande galerie, et gagna sa chambre à

15 coucher, où on le laissa seul avec l'évêque qui s'apprêtait à lui donner la communion. Quelques ministres indépendants, Nye et Goodwin entre autres, vinrent frapper à la porte, disant qu'ils voulaient offrir au roi leurs services. " Le roi est en prière," leur répondit Juxon. Ils insistèrent. "Eh

20 bien ! dit Charles à l'évêque, remerciez-les en mon nom de leur offre ; mais dites-leur franchement qu'après avoir si souvent prié contre moi, et sans aucun sujet, ils ne prieront jamais avec moi pendant mon agonie. Ils peuvent, s'ils veulent, prier pour moi; j'en serai reconnaissant." Ils se re-

25 tirèrent ; le roi s'agenouilla, reçut la communion des mains de l'évêque, et se relevant avec vivacité : "Maintenant, ditil, que ces drôles-là viennent, je leur ai pardonné du fond du cœur; je suis prêt à tout ce qui va m' arriver." On avait préparé son dîner ; il n'en voulait rien prendre : " Sire," lui

30 dit Juxon, "Votre Majesté est à jeun depuis longtemps ; il

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fait froid ; peut-être, sur Téchafaud, quelque faiblesse . . ." "Vous avez raison," dit le roi, et il mangea un morceau de pain et but un verre de vin.

Il était une heure. Hacker frappa à la porte ; Juxon et 5 Herbert tombèrent à genoux ; " Relevez- vous, mon vieil ami," dit le roi à Févêque, en lui tendant la main. Hacker frappa de nouveau ; Charles fit ouvrir la porte : " Marchez," dit-il au colonel, ''je vous suis." Il s'avança le long de la salle des banquets, toujours entre deux haies de troupes ; une foule

10 d'hommes et de femmes s'y étaient précipités au péril de leur vie, et se tenaient immobiles derrière la garde, priant pour le roi à mesure qu'il passait; les soldats, silencieux euxmêmes, ne les rudoj^aient point. A l'extrémité de la salle, une ouverture, pratiquée la veille dans le mur, conduisait de

15 plain-pied à l'echafaud tendu de noir ; deux hommes étaient debout auprès de la hache, tous deux en habits de matelots et masqués.

Le roi arriva, la tête haute, promenant de tous côtés ses regards et cherchant le peuple pour lui parler ; mais les

20 troupes couvraient seules la place ; nul ne pouvait approcher. Il se tourna vers Juxon et Tomlinson : "Je ne puis guère être entendu que de vous, leur dit-il ; ce sera donc à vous que j'adresserai ces paroles;" et il leur adressa en effet un petit discours qu'il avait préparé, grave et calme

25 jusqu'à la froideur, uniquement appliqué à soutenir qu'il avait eu raison, que le mépris des droits des souverains était la vraie cause des malheurs du peuple, que le peuple ne devait avoir aucune part dans le gouvernement, qu'à cette seule condition le royaume retrouverait la paix et ses libertés.

30 Pendant qu'il parlait, quelqu'un toucha à la hache ; il se

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retourna précipitamment, disant: "Ne gâtez pas la hache; elle me ferait plus de mal;" et sou discours terminé, quelqu'un s'en approchant encore: "Prenez garde à la hache, prenez garde à la hache," répéta-t-il d'un ton d' effroi. 5 Le plus profond silence régnait ; il mit sur sa tête un bonnet de soie, et s'adressant à Texécuteur : "Mes cheveux vous gênent-ils?" "Je prie Votre Majesté de les ranger sous son bonnet," répondit l'homme en s'inclinant. Le roi les rangea avec l'aide de l'évêque. "J'ai pour moi," lui dit-il

10 en prenant ce soin, " une bonne cause et un Dieu clément." Juxo^. Oui, sire, il n'y a plus qu'un pas à franchir : il est plein de trouble et d'angoisse, mais de peu de durée ; et songez qu'il vous fait fah'e un grand trajet ; il vous transporte de la terre au ciel.

15 Le Roi. Je passe d'une couronne corruptible à une couronne incorruptible, où je n'aurai à craindre aucun trouble, aucune espèce de trouble ; et se tournant vers l'exécuteur : "Mes cheveux sont-ils bien?" Il ôta son manteau et son Saint-George, donna le Saint-George à l'évêque en lui di-

20 saut: "Souvenez-vous," ôta son habit, remit son manteau, et, regardant le billot : " Placez-le de manière à ce qu'il soit bien ferme," dit-il à l'exécuteur. " Il est ferme, sire."

Le Roi. Je ferai une courte prière, et quand j'étendrai les mains, alors ... Il se recueillit, se dit à lui-même quel-

25 ques mots à voix basse, leva les yeux au ciel, s'agenouilla, posa sa tête sur le billot ; l'exécuteur toucha ses cheveux pour les ranger encore sous son bonnet ; le roi crut qu'il allait frapper : "Attendez le signe," lui dit-il. "Je l'attendrai, sire, avec le bon plaisir de Votre Majesté." Au

30 bout d'un instant le roi étendit les mains ; l'exécuteur frappa ;

la tête tomba au premier coup : ' ' Voilà la tête d'un traître ! " dit-il en la montrant au peuple. Un long et sourd gémissement s'éleva autour de Whitehall ; beaucoup de gens se précipitaient au pied de Féchafaud pour tremper leur mou- 5 choir dans le sang du roi. Deux corps de cavalerie, s'avançant dans deux directions différentes, dispersèrent lentement la foule. L'échafaud demeuré solitaire, on enleva le corps : il était déjà enfermé dans le cercueil ; Cromwell voulut le voir, le considéra attentivement, et soulevant de ses mains

10 la tête, comme pour s'assurer qu'elle était bien séparée du tronc: "C'était là un corps bien constitué, dit-il, et qui promettait une longue vie." Le cercueil demeura exposé sept jours à Whitehall ; un concours immense se pressait à la porte, mais peu de gens obtenaient la permission d'entrer.

15 Le six février, par ordre des communes, il fut remis à Herbert et à Mildmay, avec autorisation de le faire ensevelir au château de Windsor, dans la chapelle de Saint-George, où était déposé celui de Henri VIII.

La translation se fit sans pompe, mais avec décence ; six

20 chevaux drapés de noir traînaient le cercueil ; quatre voitures suivaient, dont deux également drapées, portant les derniers serviteurs du roi, ceux qui l'avaient accompagné à l'île de Wight. Le lendemain, huit, de l'aveu des communes, le duc de Richmond, le marquis de Hertford, les comtes de South-

25 ampton et de Lindsey, et l'évêque Juxon arrivèrent à Windsor pour assister aux funérailles ; ils firent graver sur le cercueil ces mots seulement :

Charles, Roi.

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