‹ Modern French readingsChapitre 30 sur 72 · NAPOLEON ET LUCIEN · texte numérisé non relu

NAPOLEON ET LUCIEN

Si vous voulez nie suivre maintenant dans les rues tortueuses de Milan, nous nous arrêterons un instant en face de son Dôme miraculeux ; mais, comme nous le reverrons plus tard, et en détail, je vous inviterai à prendre prompte-

5 ment à gauche, car une de ces scènes qui se passent dans une chambre et qui retentissent dans un monde est prête à s'accomplir.

Entrons donc au Palais Royal, montons le grand escalier, traversons quelques-uns de ces appartements qui viennent

10 d'être si splendidement décorés par le pinceau d'Appiani : plus tard nous nous arrêterons devant ces fresques qui représentent les quatre parties du monde, et devant le plafond où s'accomplit le triomphe d'Auguste ; mais, à cette heure, ce sont des tableaux vivants qui nous attendent, c'est de

15 l'histoire moderne que nous allons écrire.

Entrebâillons doucement la porte de ce cabinet, afin de voir sans être vus. — C'est bien : vous apercevez un homme, n'est-ce pas ? et vous le reconnaissez à la simplicité de son uniforme vert, à son pantalon allant de cachemire blanc, à

20 ses bottes assouplies et montant jusqu'au genou. Voj^ez sa tête modelée comme un marbre antique ; cette étroite mèche de cheveux noirs qui va s' amincissant sur son large front ; ces yeux bleus dont le regard s'use à percer l'avenir ;

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ces lèvres pressées . . . Quel calme ! — c'est la conscience de la force, c'est la sérénité du lion. — Quand cette bouche s'ouvre, les peuples écoutent ; quand cet œil s'allume, les plaines d'Austerlitz jettent des flammes comme 5 un volcan ; quand ce sourcil se fronce, les rois tremblent. A cette heure, cet homme commande à cent vingt millions d'hommes, dix peuples • chantent en chœur VJiosanna de sa gloire en dix langues différentes ; car cet homme, c'est plus que César ; c'est autant que Charlemagne ; — c'est Napoléon

10 le Grand, le Jupiter Tonnant de la France.

Après un instant d'attente calme, il fixe ses yeux sur une porte qui s'ouvre ; elle dckine entrée à un homme vêtu d'un habit bleu, d'un pantalon Sis collant, au-dessous du genou duquel montent, en s'échai«|nt en cœur,

15 hussarde. — En jetant les yeS^ur lui, nous? une ressemblance primitive ave^^fc^qui pal Cependant il est plus grand, plus mai^^B^ là, c'est Lucien, le vrai Eomain, le répiJ antiques, la barre de fer de la famille.

20 Ces deux hommes, qui ne s'étaient pas revus d^ terlitz, jetèrent l'un sur l'autre un de ces regards ' fouiller les âmes ; car Lucien était le seul qui eût yeux la même puissance que Napoléon.

Il s'arrêta après avoir fait trois pas dans la chambre.

25 Napoléon marcha vers lui et lui tendit la main. — Mon frère, s'écria Lucien en jetant Im bras autour du cou de son aîné, — mon frère ! que je suis heureux de vous revoir !

— Laissez-nous seuls, messieurs, dit l'empereur, faisant signe de la main à un groupe. Les trois hommes qui le for-

30 maient s'inclinèrent et sortirent sans murmurer une parole,

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sans répondre un mot. Cependant, ces trois hommes qui obéissaient ainsi à un geste, c'étaient Duroc, Eugène et Murât : un maréchal, un prince, un roi.

— Je vous ai fait mander, Lucien, dit Napoléon lorsqu'il 5 se vit seul avec son frère.

— Et vous voyez que je me suis empressé de vous obéir comme à mon aîné, répondit Lucien.

Napoléon fronça imperceptiblement le sourcil.

— N'importe! vous êtes venu, et c'est ce que je désirais, 10 car j'ai besoin de vous parler.

— J'écoute, répondit Lucien en s'inclinant.

Napoléon prit avec l'index et le pouce un des boutons de l'habit de Lucien, et le regardant fixement : — Quels sont vos projets ? dit-il.

15 — Mes projets, à moi? reprit Lucien étonné: les projets d'un homme qui vit retiré, loin du bruit, dans la solitude ; mes projets sont d'achever tranquillement, si je le puis, un poëme que j'ai commencé.

— Oui, oui, dit ironiquement Napoléon, vous êtes le 20 poëte de la famille, vous faites des vers tandis que je gagne

des batailles ; quand je serai mort, vous me chanterez ; j'aurai cet avantage sur Alexandre, d'avoir mon Homère.

— Quel est le plus heureux de nous deux ?

— Vous, certes, vous, dit Napoléon en lâchant avec un 25 geste d'humeur le bouton qu'il tenait ; car vous n'avez 23as

le chagrin de voir dans votre famille des indifférents, et peutêtre des rebelles.

Lucien laissa tomber ses bras, et regarda l'empereur avec tristesse.

30 — Des indifférents? . . . Rappelez-vous le dix-huit bru-

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maire . . . des rebelles? ... et où jamais m'avez-vous vu évoquer la rebellion?

— C'est une rébellion que de ne point me servir ; celui qui n'est point avec moi est contre moi. Voyons, Lucien ; tu

5 sais que tu es parmi tous mes frères celui que j'aime le mieux! — il lui prit la main, — le seul qui puisse continuer mon œuvre ; veux-tu renoncer à l'opposition tacite que tu fais? . . . Quand tous les rois de l'Europe sont à genoux, te croirais-tu humilié de baisser la tête au milieu du cortège 10 de flatteurs qui accompagnent mon char de triomphe ? Serace donc toujours la voix de mon frère qui me criera : César, n'oublie pas que tu dois mourir ! Voj^ons, Lucien, veux-tu marcher dans ma route ?

— Comment Votre Majesté Fentend-elle ? répondit Lucien 15 en jetant sur Napoléon un regard de défiance.

L'empereur marcha en silence vers une table ronde qui masquait le milieu de la chambre, et, posant ses deux doigts sur le coin d'une grande carte roulée, il se retourna vers Lucien, et lui dit :

20 — Je suis au faîte de ma fortune, Lucien ; j'ai conquis l'Europe, il me reste à la tailler à ma fantaisie ; je suis aussi victorieux qu' Alexandre, aussi puissant qu' Auguste, aussi grand que Charlemagne ; je veux et je puis ... Eh bien? . . . — il prit le coin de la carte, et la déroula sur la table avec

25 un geste gracieux et nonchalant, — choisissez le royaume qui vous plaira le mieux, mon frère, et je vous engage ma parole d'empereur, que, du moment où vous me l'aurez montré du bout du doigt, ce royaume est à vous.

— Et pourquoi cette proposition à moi, plutôt qu'à tout 30 autre de nos frères ?

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— Parce que toi seul es selon mon esprit, Lucien.

— Comment cela se peut-il, puisque je ne suis pas selon vos principes?

— J'espérais que tu avais changé depuis quatre ans que je 5 ne t'ai vu.

— Et vous vous êtes trompé, mon frère ; je suis toujours le même qu'en quatre-vingt-dix -neuf: je ne troquerais pas ma chaise curule contre un trône.

— Niais et insensé ! dit Napoléon en se mettant à marcher 10 et en se parlant à lui-même, — insensé et aveugle, qui ne voit

pas que je suis envoyé par le destin pour enrayer ce tombereau de la guillotine qu'ils ont pris pour un char républicain ! — Puis s' arrêtant tout à coup et marchant à son frère : — Mais laisse-moi donc t' enlever sur la montagne et te mon-

15 trer les royaumes de la terre : lequel est mûr pour ton rêve sublime? Voyons, est-ce le corps germanique, où il n'y a de vivant que ces universités, espèce de pouls républicain qui bat dans un corps monarchique? est-ce l'Espagne, catholique depuis le treizième siècle seulement, et chez laquelle

20 la véritable interprétation de la parole du Christ germe à peine? est-ce la liussie, dont la tête pense peut-être, mais dont le corps, galvanisé un instant par le czar Pierre, est retombé dans sa paralysie polaire? Non, Lucien, non, les temps ne sont pas venus ; renonce à tes folles utopies ;

25 donne-moi la main comme frère et comme allié, et demain je te fais le chef d'un grand peuple, je reconnais ta femme pour ma sœur, et je te rends toute mon amitié.

— C'est cela, dit Lucien, vous désespérez de me convaincre, et vous voulez m'acheter. — L'empereur fit un

30 mouvement. — Laissez-moi dire à mon tour, car ce moment

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est solennel, et n'aura pas son pareil dans le cours de notre vie : je ne a^ous en veux pas de m'avoir mal jugé ; vous avez rendu tant d'hommes muets et sourds en leur coulant de For dans la bouche et dans les oreilles, que vous avez cru qu'il

5 en serait de moi ainsi que des autres. Vous voulez me faire roi, dites-vous? Eh bien! j'accepte, si vous me promettez que mon royaume ne sera point une préfecture. Vous me donnez un peuple : je le prends, peu m'importe lequel, mais à la condition que je le gouvernerai selon ses idées et selon

10 ses besoins ; je veux être son père, et non son tyran ; je veux qu'il m'aime, et non qu'il me craigne : du jour où j'aurai mis la couronne d'Espagne, de Suède, de Wurtemberg ou de Hollande sur ma tête, je ne serai plus Français, mais Espagnol, Allemand ou Hollandais ; mon nouveau peu-

15 pie sera ma seule famille. Songez-y bien, alors nous ne serons plus frères selon le sang, mais selon le rang, vos volontés seront consignées à mes frontières ; si vous marchez contre moi, je vous attendrai debout: vous me vaincrez, sans doute, car vous êtes un grand capitaine, et le dieu

20 des armées n'est pas toujours celui de la justice ; alors je serai un roi détrôné, mon peuple sera un peuple conquis, et libre à vous de donner ma couronne et mon peuple à quelque autre plus soumis ou plus reconnaissant. J'ai dit.

— Toujours le même, toujours le même ! murmura Napo- 25 léon ; puis tout à coup, frappant du pied: Lucien, vous

oubliez que vous devez m'obéir, comme à votre père, comme à votre roi.

— Tu es mon aîné, non mon père ; tu es mon frère, non mon roi : jamais je ne courberai la tête sous ton joug de fer,

30 jamais, jamais !

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Napoléon devint affreusement pâle, ses jq\ïk prirent une expression terrible, ses lèvres tremblèrent.

— Réfléchissez à ce que je vous ai dit, Lucien.

— Réfléchis à ce que je vais te dire, Napoléon : tu as mal 5 tué la république, car tu l'as frappée sans oser la regarder

en face; Fesprit de liberté que tu crois étouffé sous ton despotisme, grandit, se répand, se propage ; tu crois le pousser devant toi, il te suit par derrière ; tant que tu seras victorieux, il sera muet ; mais vienne le jour des revers, et

10 tu verras si tu peux t' appuyer sur cette France que tu auras faite grande mais esclave. Tout empire élevé par la force et la violence doit tomber par la violence et la force. Et toi, toi. Napoléon, qui tomberas du faîte de cet empire, tu seras brisé, — prenant sa montre et l'écrasant contre terre,

15 — brisé, vois-tu, comme je brise cette montre, tandis que nous, morceaux et débris de ta fortune, nous serons dispersés sur la surface de la terre, parce que nous serons de ta famille, et maudits parce que nous porterons ton nom. Adieu, sire !

20 Lucien sortit.

Napoléon resta immobile et les yeux fixes ; au bout de cinq minutes, on entendit le roulement d'une voiture qui sortait des cours du palais ; Napoléon sonna.

— Quel est ce bruit ? dit-il à l'huissier qui entr' ouvrit la 25 porte.

— C'est celui de la voiture du frère de Votre Majesté qui repart pour Rome.

— C'est bien, dit Napoléon; et sa figure reprit ce calme impassible et glacial sous lequel il cachait, comme sous un

30 masque, les émotions les plus vives.

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Dix ans étaient à peine écoulés que cette prédiction de Lucien s'était accomplie. L'empire élevé par la force avait été renversé par la force ; Napoléon était brisé, et cette famille d'aigles, dont l'aire était aux Tuileries, s'était épar- 5 pillée, fugitive, proscrite et battant des ailes sur le monde. Madame mère, cette Niobé impériale, qui avait donné le jour à un empereur, à trois rois, à deux archi-du chesses, s'était retirée à Rome, Lucien dans sa principauté de Canino, Louis à Florence, Joseph aux Etats-Unis, Jérôme en Wur- 10 temberg, la princesse Elisa à Baden, madame Borghèse à Piombino, et la reine de Hollande au château d'Arenemberg.

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