LE GUET-APENS
Arrive au numéro 14 de la rue de Pontoise, Marius monta au premier et demanda le commissaire de police.
— Monsieur le commissaire de police n'y est pas, dit un garçon de bureau quelconque ; mais il y a un inspecteur qui
5 le remplace. Voulez-vous lui parler? est-ce pressé?
— Oui, dit Marius.
Le garçon de bureau l'introduisit dans le cabinet du commissaire. Un homme de haute taille s'y tenait debout, derrière une grille, appuyé à un poêle, et relevant de ses
10 deux mains les pans d'un vaste carrick à trois collets. C'était une figure carrée, une bouche mince et ferme, d'épais favoris grisonnants très-farouches, un regard à retourner vos poches. On eût pu dire de ce regard, non qu'il pénétrait, mais qu'il fouillait.
15 Cet homme n'avait pas l'air beaucoup moins féroce ni moins redoutable que Jondrette, le dogue quelquefois n'est pas moins inquiétant à rencontrer que le loup.
— Que voulez-vous ? dit-il à Marius, sans ajouter monsieur.
— Monsieur le commissaire de police?
20 — Il est absent. Je le remplace.
— C'est pour une affaire très-secrète.
— Alors, parlez.
— Et très-pressée.
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— Alors, parlez vite.
Cet homme, calme et brusque, était tout à la fois effrayant et rassurant. Il inspirait la crainte et la confiance. Marins lui conta Taventure. — Qu'une personne qu'il ne connaissait 5 que de vue devait être attirée le soir même dans un guetapens ; — qu'habitant la chambre voisine du repaire, il avait, lui Marins Pontmercy, avocat, entendu tout le complot à travers la cloison ; — que le scélérat qui avait imaginé le piège était un nommé Jondrette ; — qu'il aurait des com-
10 plices, probablement des rôdeurs de barrières, entre autres tm certain Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille ; — que les filles de Jondrette feraient le guet ; — qu'il n'existait aucun moyen de prévenir l'homme menacé, attendu qu'on ne savait même pas son nom ; — et qu'enfin tout cela devait
15 s'exécuter à six heures du soir au point le plus désert du boulevard de l'Hôpital, dans la maison du numéro 50-52. A ce numéro, l'inspecteur leva la tête, et dit froidment :
— C'est donc dans la chambre du fond du corridor ?
— Précisément, fit Marins, et il ajouta : — Est-ce que vous 20 connaissez cette maison ?
L'inspecteur resta un moment silencieux, puis répondit en chaufl*ant le talon de sa botte à la bouche du poêle :
— Apparemment.
Il continua dans ses dents, parlant moins à Marins qu'à 25 sa cravate :
— Il doit y avoir un peu de Patron-Minette là-dedans. Ce mot frappa Marins.
— Patron-Minette ? dit-il. J'ai en effet entendu prononcer ce mot-là.
30 Et il raconta à l'inspecteur le dialogue de l'homme chevelu
Le Gruet-Apens. 121
et de l'homme barbu dans la neige derrière le mur de la rue du Petit-Banquier.
L'inspecteur grommela :
— Le chevelu doit être Brujon, et le barbu doit être Demi- 5 Liard, dit Deux-Milliards.
Il avait de nouveau baissé les paupières et il méditait.
— Quant au père Chose, je l'entrevois. Voilà que j'ai brûlé mon carrick. Ils font toujours trop de feu dans ces maudits poêles. Le numéro 50-52. Ancienne propriété
10 Gorbeau.
Puis il regarda Marins :
— Vous n'avez vu que ce barbu et ce chevelu.
— Et Panchaud.
— Vous n'avez pas vu rôdailler par là une espèce de petit 15 muscadin du diable ?
— Non.
— Ni un grand gros massif matériel qui ressemble à l'éléphant du Jardin des Plantes ?
— Non.
20 — Ni un malin qui a l'air d'une ancienne queue rouge ?
— Non.
— Quant au quatrième, personne ne le voit, pas même ses adjudants, commis et employés. Il est peu surprenant que vous ne l'a^^ez pas aperçu.
25 — Non. Qu'est-ce que c'est, demanda Marins, que tous ces êtres-là?
L'inspecteur répondit :
— D'ailleurs, ce n'est pas leur heure.
Il retomba dans son silence, puis reprit : 30 — 50-52. Je connais la baraque. — Impossible de nous
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cacher clans rintérieur sans que les artistes s'en aperçoivent, alors ils en seraient quittes pour décommander le vaudeville. Ils sont si modestes ! le public les gêne. Pas de ça, pas de ça. Je veux les entendre chanter et les faire danser. 5 Ce monologue terminé, il se tourna vers Marins et lui demanda en le regardant fixement:
— Aurez-vous peur?
— De quoi? dit Marins.
— De ces hommes?
10 — Pas plus que de vous! répliqua rudement Marins, qui commençait à remarquer que ce mouchard ne lui avait pas encore dit monsieur.
L'inspecteur regarda Marins plus fixement encore et reprit avec une sorte de solennité sentencieuse : 15 — Vous parlez là comme un homme brave et comme un homme honnête. Le courage ne craint pas le crime et l'honnêteté ne craint pas l'autorité.
Marins l'interrompit :
— C'est bon ; mais que comptez-vous faire ? 20 L'inspecteur se borna à lui répondre :
— Les locataires de cette maison-là ont des passe-partout pour rentrer la nuit chez eux. Vous devez en avoir un ?
— Oui, dit Marins.
— L'avez-vous sur vous ?
25 — Oui.
— Donnez-le-moi, dit l'inspecteur.
Marins prit sa clef dans son gilet, la remit à l'inspecteur, et ajouta :
— Si vous m'en croyez, vous viendrez en force.
30 L'inspecteur jeta sur Marins le coup d'œil de Voltaire à
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un académicien de province qui lui eût proposé une rime ; il plongea d'un seul mouvement ses deux mains, qui étaient énormes, dans les deux immenses poches de son carrick et en tira deux petits pistolets d'acier, de ces pistolets qu'on 5 appelle coups-de-poing. Il les présenta à Marins en disant vivement et d'un ton bref :
— Prenez ceci. Rentrez chez vous. Cachez-vous dans votre chambre, qu'on vous croie sorti. Ils sont chargés. Chacun de deux balles. Vous observerez, il y a un trou au
10 mur, comme vous me l'avez dit. Les gens viendront. Laissez-les aller un peu. Quand vous jugerez la chose à point, et qu'il sera temps de l'arrêter, vous tirerez un coup de pistolet. Pas trop tôt. Le reste me regarde. Un coup de pistolet en l'air, au plafond, n'importe où. Surtout pas
15 trop tôt. Attendez qu'il y ait commencement d'exécution ; vous êtes avocat, vous savez ce que c'est.
Marins prit les pistolets et les mit dans la poche de côté de son habit.
— Cela fait une bosse comme cela, cela se voit, dit 20 l'inspecteur. Mettez-les plutôt dans vos goussets.
Marins cacha les pistolets dans ses goussets.
— Maintenant, poursuivit l'inspecteur, il n'y a plus une minute à perdre pour personne. Quelle heure est-il? Deux heures et demie. C'est pour sept heures?
25 — Six heures, dit Marins.
— J'ai le temps, reprit l'inspecteur, mais je n'ai que le temps. N'oubliez rien de ce que je vous ai dit. Pan. Un coup de pistolet.
— Soyez tranquille, répondit Marins.
30 Et comme Marins mettait la main au loquet de la porte pour sortir, l'inspecteur lui cria :
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— A propos, si vous aviez besoin de moi d'ici là, venez ou envoyez ici. Vous feriez demander l'inspecteur Javert.
Tout à coup la vibration lointaine et mélancolique d'une cloche ébranla les vitres. Six heures sonnaient à Saint- 5 Médard.
Jondrette marqua chaque coup d'un hochement de tête. Le sixième sonné, il moucha la chandelle avec ses doigts.
Puis il se mit à marcher dans la chambre, écouta dans le corridor, marcha, écouta encore :
10 — Pourvu qu'il vienne! grommela-t-il ; puis il revint à sa chaise.
Il se rasseyait à peine que la porte s'ouvrit. La mère Jondrette l'avait ouverte et restait dans le corridor faisant une horrible grimace aimable qu'un des trous 15 de la lanterne sourde éclairait d'en bas.
— Entrez, monsieur, dit-elle.
— Entrez, mon bienfaiteur, répéta Jondrette se levant précipitamment.
M. Leblanc parut.
20 II avait un air de sérénité qui le faisait singulièrement vénérable.
Il posa sur la table quatre louis.
— Monsieur Fabantou, dit-il, voici pour votre loyer et vos premiers besoins. Nous verrons ensuite.
25 — Dieu vous le rende, mon généreux bienfaiteur ! dit Jondrette.
Et s'approchant rapidement de sa femme :
— Renvoie le fiacre !
Elle s'esquiva pendant que son mari prodiguait les saints
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et offrait une chaise à M. Leblanc. Un instant après elle revint et lui dit bas à l'oreille ; — C'est fait.
La neige qui n'avait cessé de tomber depuis le matin était 5 tellement épaisse qu'on n'avait point entendu le fiacre arriver, et qu'on ne l'entendit pas s'en aller. Cependant M. Leblanc s'était assis.
Jondrette avait pris possession de l'autre chaise en face de M. Leblanc.
10 Maintenant, pour se faire une idée de la scène qui va suivre, que le lecteur se figure dans son esprit la nuit glacée, les solitudes de la Salpêtrière couvertes de neige, et blanches au clair de lune comme d'immenses linceuls ; la clarté de veilleuse des réverbères rougissant çà et là ces boulevards
15 tragiques et les longues rangées des ormes noirs ; pas un passant peut-être à un quart de lieue à la ronde ; la masure Gorbeau à son plus haut point de silence, d'horreur et de nuit ; dans cette masure, au milieu de ces solitudes, au milieu de cette ombre, le vaste galetas Jondrette éclairé
20 d'une chandelle ; et dans ce bouge deux hommes assis à une table, M. Leblanc tranquille, Jondrette souriant et effroyable ; la Jondrette, la mère louve, dans un coin et, derrière la cloison. Marins, invisible, debout, ne perdant pas une parole, ne perdant pas un mouvement, l'œil au guet, le
25 pistolet au poing.
Marins du reste n'éprouvait qu'une émotion d'horreur, mais aucune crainte. Il étreignait la crosse du pistolet et se sentait rassuré. — J'arrêterai ce misérable quand je voudrai, pensait-il.
30 II sentait la police quelque part par là en embuscade,
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attendant le signal convenu et toute prête à étendre le bras.
Il espérait du reste que de cette violente rencontre de Jondrette et de M. Leblanc quelque lumière jaillirait sur 5 tout ce qu'il avait intérêt à connaître.
A peine assis, M. Leblanc tourna les yeux vers les grabats qui étaient vides.
— Comment va la pauvre petite blessée? demanda-t-il.
— Mal, répondit Jondrette avec un sourire navré et recon- 10 naissant, très-mal, mon digne monsieur. Sa sœur aînée l'a
menée à la Bourbe se faire panser. Vous allez les voir, elles vont rentrer tout à l'heure.
— Madame Fabantou me paraît mieux portante ? reprit M. Leblanc en jetant les yeux sur le bizarre accoutrement
15 de la Jondrette, qui, debout entre lui et la porte, comme si elle gardait déjà l'issue, le considérait dans une posture de menace et presque de combat.
— Elle est mourante, dit Jondrette. Mais que voulezvous, monsieur ! elle a tant de courage, cette femme-là !
20 Ce n'est pas une femme, c'est un bœuf.
La Jondrette, touchée du compliment, se récria avec une minauderie de monstre flatté :
— Tu es toujours trop bon pour moi, monsieur Jondrette !
— Jondrette, dit M. Leblanc, je croyais que vous vous 25 appeliez Fabantou ?
— Fabantou dit Jondrette ! reprit vivement le mari. Sobriquet d'artiste !
Et, jetant à sa femme un haussement d'épaules que M. Leblanc ne vit pas, il poursuivit avec une inflexion de voix 30 emphatique et caressante ;
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— Ah! c'est que nous avons toujours fait bon ménage, cette pauvre chérie et moi ! Qu'est-ce qu'il nous resterait, si nous n'avions pas cela? Nous sommes si malheureux, mon respectable monsieur ! On a des bras, pas de travail ! 5 On a du cœur, pas d'ouvrage ! Je ne sais pas comment le gouvernement arrange cela, mais, ma parole d'honneur, monsieur, je ne suis pas jacobin, monsieur, je ne suis pas bousingot, je ne lui veux pas de mal, mais si j'étais les ministres, ma parole la plus sacrée, cela irait autrement.
10 Tenez, exemple, j'ai voulu faire apprendre le métier du cartonnage à mes filles. Vous me direz: ''Quoi! un métier?" Oui ! un métier ! un simple métier ! un gagne-pain ! Quelle chute, mon bienfaiteur ! Quelle dégradation quand on a été ce que nous étions ! Hélas ! il ne nous reste rien de
15 notre temps de prospérité ! Rien qu'une seule chose, un tableau auquel je tiens, mais dont je me déferai pourtant, car il faut vivre ! item, il faut vivre !
Pendant que Jondrette parlait, avec une sorte de désordre apparent qui n'ôtait rien à l'expression réfléchie et sagace
20 de sa ph^^sionomie, Marins leva les jeux et aperçut au fond de la chambre quelqu'un qu'il n'avait pas encore vu. Un homme venait d'entrer, si doucement qu'on n'avait pas entendu tourner les gonds de la porte. Cet homme avait un gilet de tricot violet, vieux, usé, taché, coupé et faisant
25 des bouches ouvertes à tous ses plis, un large pantalon de velours de coton, des chaussons à sabots aux pieds, pas de chemise, le cou nu, les bras nus et tatoués, et le visage barbouillé de noir. Il s'était assis en silence et les bras croisés sur le lit le plus voisin, et comme il se tenait derrière
30 la Jondrette, on ne le distinguait que confusément.
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Cette espèce d'instinct magnétique qui avertit le regard, fit que M. Leblanc se tourna presque en même temps que Marins. Il ne put se défendre d'un mouvement de surprise qui n'échappa point à Jondrette :
5 — Ah ! je vois ! s'écria Jondrette en se boutonnant d'un air de complaisance, vous regardez votre redingote? Elle me va ! ma foi, elle me va !
— Qu'est-ce que c'est que cet homme? dit M. Leblanc.
— Ça ? fit Jondrette, c'est un voisin. Ne faites pas attention. 10 Le voisin était d'un aspect singulier. Cependant les
fabriques de produits chimiques abondent dans le faubourg Saint-Marceau. Beaucoup d'ouvriers d'usines peuvent avoir le visage noir. Toute la personne de M. Leblanc respirait d'ailleurs une confiance candide et intrépide. 11 reprit : 15 — Pardon, que me disiez-vous donc, monsieur Fabantou?
— Je vous disais, monsieur et cher protecteur, repartit Jondrette, en s' accoudant sur la table et en contemplant M. Leblanc avec des yeux fixes et tendres assez semblables aux yeux d'un serpent boa, je vous disais que j'avais un tableau
20 à vendre.
Un léger bruit se fit à la porte. Un second homme venait
d'entrer et de s'asseoir sur le lit, derrière la Jondrette. Il
avait, comme le premier, les bras nus et un masque d'encre
ou de suie.
25 Quoique cet homme se fût, à la lettre, glissé dans la
chambre, il ne put faire que M. Leblanc ne l'aperçût.
— Ne prenez pas garde, dit Jondrette, ce sont des gens de la maison. Je disais donc qu'il me restait un tableau précieux. . . — Tenez, monsieur, voyez.
30 II se leva, alla à la muraille au bas de laquelle était posé
Le Gruet'Apens. 129
le panneau dont nous avons parlé, et le retourna, tout en le laissant appuyé au mur. C'était quelque chose, en effet, qui ressemblait à un tableau, et que la chandelle éclairait à peu près. Marins n'en pouvait rien distinguer, Jondrette étant 5 placé entre le tableau et lui, seulement il entrevoyait un barbouillage grossier, et une espèce de personnage principal enluminé avec la crudité criarde des toiles foraines et des peintures de paravent.
— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda M. Leblanc. 10 Jondrette s'exclama :
— Une peinture de maître, un tableau d'un grand prix, mon bienfaiteur ! J'y tiens comme à mes deux filles ; il me rappelle des souvenirs ! mais je vous l'ai dit et je ne m'en dédis pas, je suis si malheureux que je m'en déferais.
15 Soit hasard, soit qu'il y eût quelque commencement d'inquiétude, tout eh examinant le tableau, le regard de M. Leblanc revint vers le fond de la chambre. Il y avait maintenant quatre hommes, trois assis sur le lit, un debout près du chambranle de la porte, tous quatre bras nus, im-
20 mobiles, le visage barbouillé de noir. Un de ceux qui étaient sur le lit s'appuyait au mur, les yeux fermés, et l'on eût dit qu'il dormait. Celui-là était vieux ; ses cheveux blancs sur son visage noir étaient horribles. Les deux autres semblaient jeunes ; l'un était barbu, l'autre chevelu. Aucun
25 n'avait de souliers; ceux qui n'avaient pas de chaussons étaient pieds nus.
Jondrette remarqua que l'œil de M. Leblanc s'attachait à ces hommes.
— C'est des amis. Ça voisine, dit-il. C'est barbouillé 30 parce que ça travaille dans le charbon. Ce sont des
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fumistes. Ne vous en occupez pas, mon bienfaiteur, mais achetez-moi mon tableau. Ayez pitié de ma misère. Je ne vous le vendrai pas cher. Combien Festimez-vous ?
— Mais, dit M. Leblanc en regardant Jondrette entre les 5 deux yeux et comme un homme qui se met sur ses gardes,
c'est quelque enseigne de cabaret, cela vaut bien trois francs. Jondrette répondit avec douceur :
— Avez-vous votre portefeuille là? je me contenterais de mille ecus.
10 M. Leblanc se leva debout, s'adossa à la muraille et promena rapidement son regard dans la chambre. Il avait Jondrette à sa gauche, du côté de la fenêtre, et la Jondrette et les quatre hommes à sa droite, du côté de la porte. Les quatre hommes ne bougeaient pas et n'avaient pas même
15 l'air de le voir ; Jondrette s'était remis à parler d'un accent plaintif, avec la prunelle si vague et l'intonation si lamentable, que M. Leblanc pouvait croire que c'était tout simplement un homme devenu fou de misère qu'il avait devant les yeux.
20 — Si vous ne m'achetez pas mon tableau, cher bienfaiteur, disait Jondrette, je suis sans ressource, je n'ai plus qu'à me jeter à même la rivière. Quand je pense que j'ai voulu faire apprendre à mes deux filles le cartonnage demi-fin, le cartonnage des boîtes cVétrennes. Eh bien ! il faut une
25 table avec une planche au fond pour que les verres ne tombent pas par terre, il faut un fourneau fait exprès, un pot à trois compartiments pour les différents degrés de force que doit avoir la colle, selon qu'on l'emploie pour le bois, pour le papier, ou pour les étoffes, un tranchet pour
30 couper le carton, un moule pour l'ajuster, un marteau pour
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clouer les aciers, des pinceaux, le diable, est-ce que je sais, moi ? et tout cela pour gagner quatre sous par jour ! et on travaille quatorze heures ! et chaque boîte passe treize fois dans les mains de l'ouvrière! et mouiller le papier! et ne 5 rien tacher ! et tenir la colle chaude ! quatre sous par jour î je vous dis ! comment voulez-vous qu'on vive !
Tout en parlant, Jondrette ne regardait pas M. Leblanc qui l'observait. L'œil de M. Leblanc était fixé sur Jondrette et l'œil de Jondrette sur la porte. L'attention haletante de 10 Marins allait de l'un à l'autre. M. Leblanc paraissait se demander : Est-ce un idiot ? Jondrette répéta deux ou trois fois avec toutes sortes d'inflexions variées dans le genre traînant et suppliant: ''Je n'ai plus qu'à me jeter à la rivière ! j'ai descendu l'autre jour trois marches pour cela du 15 côté du pont d'Austerhtz !"
Tout à coup sa prunelle éteinte s'illumina d'un flamboiement hideux, ce petit homme se dressa et devint effraj-ant, il fit un pas vers M. Leblanc et lui cria d'une voix tonnante :
— Il ne s'agit pas de tout cela î me reconnaissez-vous ?
20 La porte du galetas venait de s'ouvi^ir brusquement et laissait voir trois hommes en blouses de toile bleue, masqués de masques de papier noir. Le premier était maigre et avait une longue trique ferrée ; le second, qui était une espèce de colosse, portait, par le milieu du manche et la cognée en
25 bas, un merlin à assommer les bœufs. Le troisième, homme aux épaules trapues, moins maigre que le premier, moins massif que le second, tenait à plein poing une énorme clef volée à quelque porte de prison.
30 II paraît que c'était l'arrivée de ces hommes que Jondrette
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a,ttendait. Un dialogue rapide s'engagea entre lui et l'iiomme à la trique, le maigre.
— Tout est-il prêt? dit Jondrette.
— Oui, répondit l'homme maigre.
5 — Où donc est Montparnasse?
— Le jeune premier s'est arrêté pour causer avec ta fille.
— Laquelle ?
— L'aînée.
— Y a-t-il un fiacre en bas?
10 — Oui.
— La maringotte est attelée ?
— Attelée.
— De deux bons chevaux?
— Excellents.
15 — Elle attend oil j'ai dit qu'elle attendît?
— Oui.
— Bien, dit Jondrette.
M. Leblanc était très-pâle. Il considérait tout dans le bouge autour de lui comme un homme qui comprend où il
20 est tombé, et sa tête, tour à tour dirigée vers toutes les têtes qui l'entouraient, se mouvait sur son cou avec une lenteur attentive et étonnée, mais il n'y avait dans son air rien qui ressemblât à la peur. Il s'était fait de la table un retranchement improvisé ; et cet homme qui, le moment
25 d'auparavant, n'avait l'air que d'un bon vieux homme, était devenu subitement une sorte d'athlète, et posait son poing robuste sur le dossier de sa chaise avec un geste redoutable et surprenant.
Ce vieillard, si ferme et si brave devant un tel danger,
30 semblait être de ces natures qui sont courageuses comme
Le Griiet-ApBns. 133
elles sont bonnes, aisément et simplement. Le père d'une femme qu'on aime n'est jamais un étranger pour nous. Marius se sentit fier de cet inconnu.
Trois des hommes dont Jondrette avait dit: " Ce sont des 5 fumistes,'' avaient pris dans le tas de ferrailles, l'un une grande cisaille, l'autre une pince à faire des pesées, le troisième un marteau, et s'étaient mis en travers la porte sans prononcer une parole. Le vieux était resté sur le lit, et avait seulement ouvert les yeux. La Jondrette s'était
10 assise à côté de lui.
Marius pensa qu'avant quelques secondes le moment d'intervenir serait arrivé, et il éleva sa main droite vers le plafond, dans la direction du corridor, prêt à lâcher son coup de pistolet.
15 Jondrette, son colloque avec l'homme à la trique terminé, se tourna de nouveau vers M. Leblanc et répéta sa question en l'accompagnant de ce rire bas, contenu et terrible qu'il avait :
— Vous ne me reconnaissez donc pas?
20 M. Leblanc le regarda en face et répondit :
— Xon.
Alors Jondrette vint jusqu'à la table. Il se pencha pardessus la chandelle, croisant les bras, -approchant sa mâchoire anguleuse et féroce du visage calme de M. Leblanc, 25 et avançant le plus qu'il pouvait sans que M. Leblanc reculât, et, dans cette posture de bête fauve qui va mordre, il cria :
— Je ne m'appelle pas Fabantou, je ne m'appelle pas Jondrette, je me nomme Thénardier ! je suis l'aubergiste de
30 Montf ermeil ! entendez-vous bien ? Thénardier ! maintenant me reconnaissez-vous?
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Une imperceptible rougeur passa sur le front de M. Leblanc, et il répondit sans que sa voix tremblât, ni s'élevât, avec sa placidité ordinaire :
— Pas davantage.
5 Marins n'entendit pas cette réponse. Qui l'eût vu en ce moment dans cette obscurité l'eût vu hagard, stupide et foudroyé. Au moment où Jondrette avait dit: "Je me fiomme Thénardier^'' Marins avait tremblé de tous ses membres et s'était appuyé au mur, comme s'il eût senti le froid
10 d'une lame d'épée à travers son cœur. Puis son bras droit, prêt à lâcher le coup de signal, s'était abaissé lentement, et au moment où Jondrette avait répété : " Entendez-vous bien, Thénai^dierf les doigts défaillants de Marins avaient manqué laisser tomber le pistolet. Jondrette, en dévoilant qui
15 il était, n'avait pas ému M. Leblanc, mais il avait bouleversé Marins. Ce nom de Thénardier, que M. Leblanc ne semblait pas connaître. Marins le connaissait. Qu'on se rappelle ce que ce nom était pour lui ! Ce nom, il l'avait porté sur son cœur, écrit dans le testament de son père ! il
20 le portait au fond de sa pensée, au fond de sa mémoire, dans cette recommandation sacrée: ''Un nommé Thénardier m'a sauvé la vie. Si mon fils le rencontre, il lui fera tout le bien qu'il pourra." Ce nom, on s'en souvient, était une des piétés de son âme ; il le mêlait au nom de son père dans
25 son culte. Quoi ! c'était là ce Thénardier, c'était là cet aubergiste de Montfermeil qu'il avait vainement et si longtemps cherché! Il le trouvait enfin, et comment ! ce sauveur de son père était un bandit ! cet homme, auquel lui Marins brûlait de se dévouer, était un monstre ! ce libérateur du
30 colonel Pontmcrcy était en train de commettre un attentat
Le Gruet-Apens. n 135
dont Marias ne voyait pas encore bien distinctement la forme, mais qui ressemblait à un assassinat ! et sur qui, grand Dieu ! quelle fatalité ! quelle amère moquerie du sort ! Son père lui ordonnait du fond de son cercueil de faire tout
5 le bien possible à Thénardier, depuis quatre ans Marins n'avait pas d'autre idée que d'acquitter cette dette de son père, et au moment où il allait faire saisir par la justice un brigand au milieu d'un crime, la destinée lui criait : C'est Thénardier ! la vie de son père, sauvée dans une grêle de
10 mitraille sur le champ héroïque de Waterloo, il allait enfin la payer à cet homme, et la payer de l'échafaud ! Il s'était promis, si jamais il retrouvait ce Thénardier, de ne l'aborder qu'en se jetant à ses pieds, et il le retrouvait en effet, mais pour le livrer au bourreau! Son père lui disait: ''Secours
15 Thénardier ! " et il répondait à cette voix adorée et sainte en écrasant Thénardier ! donner pour spectacle à son père dans son tombeau l'homme qui l'avait arraché à la mort au péril de sa vie, exécuté place Saint- Jacques par le fait de son fils, de ce Marins à qui il avait légué cet homme ! et quelle déri-
20 sion que d'avoir si longtemps porté sur sa poitrine les dernières volontés de son père, écrites de sa main, pour faire affreusement tout le contraire ! Mais, d'un autre côté, assister à ce guet-apens et ne pas l'empêcher ! Quoi ! condamner la victime et épargner l'assassin ! est-ce qu'on pou-
25 vait être tenu à quelque reconnaissance envers un pareil misérable? toutes les idées que Marins avait depuis quatre ans étaient comme traversées de part en part par ce coup inattendu. 11 frémissait. Tout dépendait de lui. 11 tenait dans sa main à leur insu ces êtres qui s'agitaient là sous ses
30 yeux. S'il tirait le coup de pistolet, M. Leblanc était sauvé
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et Thénardier était perdu ; s'il ne le tirait pas, M. Leblanc était sacrifié, et, qui sait? Thénardier échappait. Précipiter l'un, ou laisser tomber l'autre ! remords des deux côtés. Que faire? que choisir? manquer aux souvenirs les plus 5 impérieux, à tant d'engagements profonds pris avec luimême, au devoir le plus saint, au texte le plus vénéré ! manquer au testament de son père, où laisser s'accomplir un crime! il lui semblait d'un côté entendre "son Ursule" le supplier pour son père, et de l'autre le colonel lui recom-
10 mander Thénardier. Il se sentait fou. Ses genoux se dérobaient sous lui ; et il n'avait pas même le temps de délibérer, tant la scène qu'il avait sous les yeux se précipitait avec furie. C'était comme un tourbillon dont il s'était cru maître et qui l'emportait. Il fut au moment de s'évanouir.
15 Cependant Thénardier, nous ne le nommerons plus autrement désormais, se promenait de long en large devant la table dans une sorte d'égarement et de triomphe frénétique. Il prit â plein poing la chandelle et Ta posa sur la cheminée avec un frappement si violent que la mèche faillit s'éteindre
20 et que le suif éclaboussa le mur.
Puis il se tourna vers M. Leblanc, effroyable, et cracha ceci :
— Flambé ! fumé ! fricassé ! à la crapaudine ! Et il se remit à marcher, en pleine explosion.
25 Ah ! criait-il, je vous retrouve enfin, monsieur le philanthrope ! monsieur le millionnaire râpé ! monsieur le donneur de poupées ! vieux jocrisse ! ah ! vous ne me reconnaissez pas ! non, ce n'est pas vous qui êtes venu à Montfermeil, à mon auberge, il y a huit ans, la nuit de
30 Noël 1823! ce n'est pas vous qui avez emmené de chez
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moi r enfant de la Fantine, l'Alouette ! ce n'est pas vous qui aviez un carrick jaune ! non ! et un paquet plein de nippes à la main, comme ce matin chez mois 1 Dis donc, ma femme? c'est sa manie, à ce qu'il parait, de porter dans 5 les maisons des paquets pleins de bas de laine ! vieux charitable, va ! Est-ce que vous êtes bonnetier, monsieur le millionnaire? vous donnez aux pauvres votre fonds de boutique, saint homme ! quel funambule ! Ah ! vous ne me reconnaissez pas? Eli bien, je vous reconnais, moi! je vous ai
10 reconnu tout de suite dès que vous avez fourré votre mufle ici. Ah î on va voir enfin que ce n'est pas tout roses d'aller comme cela dans les maisons des gens, sous prétexte que ce sont des auberges, avec des habits minables, avec l'air d'un pauvre, qu'on lui aurait donné un sou, tromper les personnes,
15 faire le généreux, leur prendre leur gagne-pain, et menacer dans les bois, et qu'on n'en est pas quitte pour rapporter après, quand les gens sont ruinés, une redingote trop large et deux méchantes couvertures d'hôpital, vieux gueux, voleur d'enfants !
20 II s'arrêta, et parut un moment se parler à lui-même. On eût dit que sa fureur tombait comme le Rhône dans quelque trou ; puis, comme s'il achevait tout haut des choses qu'il venait de se dire tout bas, il frappa un coup de poing sur la table et cria :
25 — Avec son air bonasse !
Et, apostrophant M. Leblanc :
— Parbleu ! vous vous êtes moqué de moi autrefois ! Vous êtes cause de tous mes malheurs ! Yous avez eu pour quinze cents francs une fille que j'avais et qui était certainement à
30 des riches, et qui m'avait déjà rapporté beaucoup d'argent,
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et dont je devais tirer de quoi vivre toute ma vie ! Une fille qui m'aurait dédommagé de tout ce que j'ai perdu dans cette abominable gargote où Ton faisait des sabbats sterlings et où j'ai mangé comme un imbécile tout mon saint frusquin ! 5 Oh ! je voudrais que tout le vin qu'on a bu chez moi fût du poison à ceux qui l'ont bu ! Enfin, n'importe ! Dites donc ! vous avez dû me trouver farce quand vous vous êtes en allé avec l'Alouette ! Vous aviez votre gourdin dans la forêt ! Vous étiez le plus fort. Revanche. C'est moi qui ai l'atout
10 aujourd'hui ! Vous êtes fichu, mon bonhomme ! Oh mais, je ris. Vrai, je ris ! Est-il tombé dans le panneau ! Je lui ai dit que j'étais acteur, que je m'appelais Fabantou, que j'avais joué la comédie avec mamselle Mars, avec mamselle Muclie, que mon propriétaire voulait être payé demain, 4
15. Février, et il n'a même pas vu que c'est le 8 «Janvier et non le 4 Février qui est un terme ! Absurde crétin ! Et ces quatre méchants philippes qu'il m'apporte ! Canaille ! Il n'a même pas eu le cœur d'aller jusqu'à cent francs ! Et comme il donnait dans mes platitudes ! Ça m'amusait. Je me
20 disais : Ganache ! Va, je te tiens ! Je te lèche les pattes ce matin, je te rongerai le cœur ce soir !
Thénardier cessa. Il était essoufl^lé. Sa petite poitrine étroite haletait comme un souflOiet de forge. Son œil était plein de cet ignoble bonheur d'une créature faible, cruelle
25 et lâche qui peut enfin terrasser ce qu'elle a redouté et insulter ce qu'elle a flatté, joie d'un nain qui mettrait le talon sur la tête de Goliath, joie d'un chacal qui commence à déchirer un taureau malade, assez mort pour ne plus se défendre, assez vivant pour souffrir encore.
30 M. Leblanc ne l'interrompit pas, mais lui dit lorsqu'il s'interrompit :
Le Guet-Apens. 139
— Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous vous méprenez. Je suis un homme très-pauvre et rien moins qu'un millionnaire. Je ne vous connais pas. Vous me prenez pour un autre.
5 — Ah ! râla Thénardier, la bonne balançoire ! Vous tenez à cette plaisanterie ! Vous pataugez, mon vieux ! Ah ! vous ne vous souvenez pas ! Vous ne voyez pas qui je suis !
— Pardon, monsieur, répondit M. Leblanc avec un accent de politesse qui avait en un pareil moment quelque chose
10 d'étrange et de puissant, je vois que vous êtes un bandit. Qui ne Fa remarqué, les êtres odieux ont leur susceptibilité, les monstres sont chatouilleux. A ce mot de bandit, la femme Thénardier se jeta à bas du lit, Thénardier saisit sa chaise comme s'il allait la briser dans ses mains. — Ne
15 bouge pas, toi ! cria-t-il à sa femme et, se tournant vers M. Leblanc :
— Bandit! oui, je sais que vous nous appelez comme cela, messieurs les gens riches ! Tiens ! c'est \T:'ai, j'ai fait faillite, je me cache, je n'ai pas de pain, je n'ai pas le sou, je suis un
20 bandit ! Voilà trois jours que je n'ai mangé, je suis un bandit ! Ah ! vous vous chauffez les pieds vous autres, vous avez des escarpins de Sakoski, vous avez des redingotes ouatées, comme des archevêques, vous logez au premier dans des maisons à portier, vous mangez des truffes, vous mangez
25 des bottes d'asperges à quarante francs au mois de Janvier, des petits pois, vous vous gavez, et quand vous voulez savoir s'il fait froid, vous regardez dans le journal ce que marque le thermomètre de l'ingénieur Chevalier ; nous ! c'est nous qui sommes les thermomètres ! Nous n'avons pas besoin d'aller
30 voir sur le quai au coin de la tour de l'Horloge combien il y
140 Modem French Readings.
a de degrés de froid, nous sentons le sang se figer dans nos veines et la glace nous arriver au cœur, et nous disons : ' ' Il n'y a pas de Dieu!" Et vous venez dans nos cavernes, oui, dans nos cavernes, nous appeler bandits ! Mais nous
5 vous mangerons ! mais nous vous dévorerons, pauvres petits ! Monsieur le millionnaire ! sachez ceci : J'ai été un homme établi, j'ai été patenté, j'ai été électeur, je suis un bourgeois, moi ! et vous n'en êtes peut-être pas un, vous !
Ici Thénadier fit un pas vers les hommes qui étaient près
10 de la porte et ajouta avec un frémissement :
— Quand je pense qa'il ose venir me parler comme à un savetier !
Puis s'adressant à M. Leblanc avec une recrudescence de frénésie :
15 — Et sachez encore ceci, monsieur le philanthrope ! Je ne suis pas un homme louche, moi ! Je ne suis pas un homme dont on ne sait point le nom et qui vient enlever des enfants dans les maisons 1 Je suis un ancien soldat français, je devrais être décoré ! J'étais à Waterloo, moi ! et
20 j'ai sauvé dans la bataille un général appelé le comte de je ne sais quoi. Il m'a dit son nom, mais sa chienne de voix était si faible que je ne l'ai pas entendu. Je n'ai entendu que Merci. J'aurais mieux aimé son nom que son remerciement. Cela m'aurait aidé à le retrouver. Ce tableau que
25 vous voyez, et qui a été peint par David à Bruqueselles, savez-vous qui il représente? Il représente moi. David a voulu immortaliser ce fait d'armes. J'ai ce général sur mon dos, et je l'emporte à travers la mitraille. Voilà l'histoire ! Il n'a même jamais rien fait pour moi, ce général-là ;
30 il ne valait pas mieux que les autres ! Je ne lui en ai pas
Le Gruet-Apens, 141
moins sauvé la vie au danger de la mienne, et j'en ai les certificats plein mes poches ! Je suis un soldat de Waterloo, mille noms de noms ! Et maintenant que j'ai eu la bonté de vous dire tout ça, finissons, il me faut de l'argent, il me faut 5 beaucoup d'argent, il me faut énormément d'argent, ou je vous extermine, tonnerre du bon Dieu !
Marins avait repris quelque empire sur ses angoisses, et écoutait. La dernière possibilité de doute venait de s'évanouir. C'était bien le Tliénardier du testament. Marins
10 frissonna à ce reproche d'ingratitude adressé à "son père et qu'il était sur le point de justifier si fatalement. Ses perplexités en redoublèrent. Du reste il y avait dans toutes ces paroles de Thénardier, dans l'accent, dans le geste, dans le regard qui faisait jaillir des flammes de chaque mot, il y
15 avait dans cette explosion d'une mauvaise nature montrant tout, dans ce mélange de fanfaronnade et d'abjection, d'orgueil et de petitesse, de rage et de sottise, dans ce chaos de griefs réels et de sentiments faux, dans cette impudeur d'un méchant homme savourant la volupté de la violence, dans
20 cette nudité efiTrontée d'une âme laide, dans cette conflagration de toutes les souflï'ances combinées avec toutes les haines, quelque chose qui était hideux comme le mal et poignant comme le vrai.
Le tableau de maître, la peinture de David dont il avait
25 proposé l'achat à M. Leblanc, n'était, le lecteur l'a deviné, autre chose que l'enseigne de sa gargote, peinte, on s'en souvient, par lui-même, seul débris qu'il eût conservé de son naufrage de Montfermeil.
Comme il avait cessé d'intercepter le rayon visuel de
30 Marius, Marins maintenant pouvait considérer cette chose, et
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dans ce badigeonnage il reconnaissait réellement une bataille, un fond de fumée, et un homme qui en portait un autre. C'était le groupe de Thénardier et de Pontmercy ; le sergent sauveur, le colonel sauvé. Marins était comme ivre, ce 5 tableau faisait en quelque sorte son père vivant ; ce n'était plus l'enseigne du cabaret de Montfermeil, c'était une résurrection, une tombe s'y entr' ouvrait, un fantôme s'y dressait, Marins entendait son cœur tinter à ses tempes, il avait le canon de Waterloo dans les oreilles, son père san-
10 glant vaguement peint sur ce panneau sinistre l'effarait, et il lui semblait que cette silhouette informe le regardait fixement.
Quand Thénardier eut repris haleine, il attacha sur M. Leblanc ses prunelles sanglantes, et lui dit d'une voix basse
15 et brève :
— Qu'as-tu à dire avant qu'on te mette en brindesingues ? M. Leblanc se taisait. Au milieu de ce silence une voix
éraillée lança du corridor ce sarcasme lugubre :
— S'il faut fendre du bois, je suis là, moi ! 20 C'était l'homme au merlin qui s'égayait.
En même temps une énorme face hérissée et terreuse parut à la porte avec un affreux rire qui montrait non des dents, mais des crocs.
C'était la face de l'homme au merlhi.
25 — Pourquoi as-tu ôte ton masque ? lui cria Thénardier avec fureur.
— Pour rire, répliqua l'homme.
Depuis quelques instants, M. Leblanc semblait suivre et
guetter tous les mouvements de Thénardier, qui, aveuglé et
30 ébloui par sa propre rage, allait et venait dans le repaire
Le Gfuet-Apens. 143
avec la confiance de sentir la porte gardée, de tenir, armé, un homme désarmé, et d'être neuf contre un, en supposant que la Thénardier ne comptât que pour un homme. Dans son apostrophe à l'homme au merlin, il tournait le dos à
5 M. Leblanc.
M. Leblanc saisit ce moment, repoussa du pied la chaise, du poing la table, et d'un bond, avec une agilité prodigieuse, avant que Thénardier eût eu le temps de se retourner, il était à la fenêtre. L'ouvrir, escalader l'appui, l'enjamber, ce fut
10 une seconde. Il était à moitié dehors quand six poings robustes le saisirent et le ramenèrent énergiquement dans le bouge. C'étaient les trois "fumistes" qui s'étaient élancés sur lui. En même temps, la Thénardier l'avait empoigné aux cheveux.
15 Au piétinement qui se fit, les autres bandits accoururent du corridor. Le vieux qui était sur le lit et qui semblait pris de vin, descendit du grabat et arriva en chancelant, un marteau de cantonnier à la main.
Un des "fumistes" dont la chandelle éclairait le visage
20 barbouillé et dans lequel Marins, malgré ce barbouillage, reconnut Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille, levait au-dessus de la tête de M. Leblanc une espèce d'assommoir fait de deux pommes de plomb aux deux bouts d'une barre de fer.
25 Marins ne put résister à ce spectacle. — Mon père, pensat-il, pardonne-moi ! — Et son doigt chercha la détente du pistolet. Le coup allait partir lorsque la voix de Thénardier cria :
— Ne lui faites pas de mal !
30 Cette tentative désespérée de la victime, loin d'exaspérer
Thénardier, Tavait calmé. Il y avait deux hommes en lui, l'homme féroce et l'homme adroit. Jusqu'à cet instant, dans le débordement du triomphe, devant la proie abattue et ne bougeant pas, l'homme féroce avait dominé ; quand la
5 victime se débattit et parut vouloir lutter, l'homme adroit reparut et prit le dessus.
— Ne lui faites pas de mal ! répéta-t-il, et sans s'en douter, pour premier succès, il arrêta le pistolet prêt à partir et paralysa Marins pour lequel l'urgence disparut, et
10 qui, devant cette phase nouvelle, ne vit point d'inconvénient à attendre encore. Qui sait si quelque chance ne surgirait pas qui le délivrerait de l'affreuse alternative de laisser périr le père d'Ursule ou de perdre le sauveur du colonel ?
Une lutte herculéenne s'était engagée. D'un coup de
15 poing en plein torse M. Leblanc avait envoj^é ie vieux rouler au milieu de la chambre, puis de deux revers de main avait terrassé deux autres assaillants, et il en tenait un sous chacun de ses genoux ; les misérables râlaient sous cette pression comme sous une meule de granit ; mais les
20 quatre autres avaient saisi le redoutable vieillard aux deux bras et à la nuque et le tenaient accroupi sur les deux '' fumistes" terrassés. Ainsi, maître des uns et maîtrisé par les autres, écrasant ceux d'en bas et étouffant sous ceux d'en haut, secouant vainement tous les efforts qui s'entas-
25 saient sur lui, M. Leblanc disparaissait sous le groupe horrible des bandits comme un sanglier sous un monceau hurlant de dogues et de limiers.
Ils parvinrent à le renverser sur le lit le plus proche de la croisée et l'y tinrent en respect. La Thénardier ne lui
30 avait pas lâché les cheveux.
— Toi, dit Thénardier, ne t'en mêle pas. Tu vas déchirer ton châle.
La Thénardier obéit, comme la louve obéit au loup, avec un grondement.
5 — Vous autres, reprit Thénardier, fouillez-le.
M. Leblanc semblait avoir renoncé à la résistance. On le fouilla. Il n'avait rien sur lui qu'une bourse en cuir qui contenait six francs, et son mouchoir.
Thénardier mit le mouchoir dans sa poche. 10 — Quoi! pas de portefeuille ? demanda-t-il.
— Ni de montre, répondit un des " fumistes."
— C'est égal, murmura avec une voix de ventriloque l'homme masqué qui tenait la grosse clef, c'est un ideux rude.
15 Thénardier alla au coin de la porte et y prit un paquet de cordes qu'il leur jeta.
— Attachez-le au pied du lit, dit-il.
Et apercevant le vieux qui était resté étendu à travers la chambre du coup de poing de M. Leblanc et qui ne bouge- 20 ait pas :
— Est-ce que Boulatruelle est mort ? demanda-t-il.
— Non, réiX)ndit Bigrenaille, il est ivre.
— Balayez-le dans un coin, dit Thénardier.
Deux des ''fumistes" poussèrent l'ivrogne avec le pied 25 près du tas de ferrailles.
— Babet, pourquoi en as-tu amené tant? dit Thénardier bas à l'homme à la trique, c'était inutile.
— Que veux-tu? répliqua l'homme à la trique, ils ont tous voulu en être. La saison est mauvaise. 11 ne se fait pas
30 d'affaires.
146 Modem French Readings,
Le grabat où M. Leblanc avait été renversé était une façon de lit d'hôpital porté sur quatre montants grossiers en bois à peine équarri. M. Leblanc se laissa faire. Les brigands le lièrent solidement, debout et les pieds posant à terre au
5 montant du lit le plus éloigné de la fenêtre et le plus proche de la cheminée.
Quand le dernier nœud fut serré, Thénardier prit une chaise et vint s'asseoir presque en face de M. Leblanc. Thénardier ne se ressemblait plus, en quelques instants sa
10 physionomie avait passé de la violence effrénée à la douceur tranquille et rusée. Marins avait peine à reconnaître dans ce sourire poli d'homme de bureau la bouche presque bestiale qui éeumait le moment d'auparavant ; il considérait avec stupeur cette métamorphose fantastique et inquiétante, et il
15 éprouvait ce qu' éprouverait un homme qui verrait un tigre se changer en un avoué.
— Monsieur, ... fit Thénardier.
Et écartant du geste les brigands qui avaient encore la main sur M. Leblanc :
20 — Éloignez-vous un peu, et laissez-moi causer avec Monsieur.
Tous se retirèrent vers la porte. Il reprit :
— Monsieur, vous avez eu tort d'essayer de sauter par la fenêtre. Yous auriez pu vous casser une jambe. Mainte-
25 nant, si vous le permettez, nous allons causer tranquillement. 11 faut d'abord que je vous communique une remarque que j'ai faite, c'est que vous n'avez pas encore poussé le moindre cri.
Thénardier avait raison, ce détail était réel, quoiqu'il eût
30 échappé à Marins dans son trouble. M. Leblanc avait à
Le Guet-Apens. 147
peine prononcé quelques paroles sans hausser la voix, et même clans sa lutte près de la fenêtre avec les six bandits, il avait gardé le plus profond et le plus singulier silence. Thénardier poursuivit :
5 — Mon Dieu ! vous auriez un peu crié au voleur, que je ne l'aurais pas trouvé inconvenant. A l'assassin ! cela se dit dans l'occasion, et, quant à moi, je ne l'aurais point pris en mauvaise part. Il est tout simple qu'on fasse un peu de vacarme quand on se trouve avec des personnes qui
10 ne vous inspii'ent pas suffisamment de confiance. Vous l'auriez fait qu'on ne vous aurait pas dérangé. On ne vous aurait même pas bâillonné. Et je vais vous dire pourquoi. C'est que cette chambre-ci est très-sourde. Elle n'a que cela pour elle, mais elle a cela. C'est une cave. On y
15 tirerait une bombe que cela ferait pour le corps de garde le plus prochain le bruit d'un ronflement d'ivrogne. Ici le canon ferait boum et le tonnerre ferait pouf. C'est un logement commode. Mais enfin vous n'avez pas crié, c'est mieux, je vous en fais mon compliment, et je vais vous
20 dire ce que j'en conclus : mon cher monsieur, quand on crie, qu'est-ce qui vient? la police. Et après la police? la justice. Eh bien ! vous n'avez pas crié ; c'est que vous ne vous souciez pas plus que nous de voir arriver la justice et la police. C'est que, — il y a longtemps que je m'en doute, — vous
25 avez un intérêt quelconque à cacher quelque chose. De notre côté, nous avons le même intérêt. Donc nous pouvons nous entendre.
Tout en parlant ainsi, il semblait que Thénardier, la prunelle attachée sur M. Leblanc, cherchât à enfoncer les
30 pointes aiguës qui sortaient de ses yeux jusque dans la
conscience de son prisonnier. Du reste son langage, empreint d'une sorte d'insolence modérée et sournoise, était réservé et presque choisi, et dans ce misérable qui n'était tout à l'heure qu'un brigand, on sentait maintenant ''l'homme
5 qui a étudié pour être prêtre."
Le silence qu'avait gardé le prisonnier, cette précaution qui allait jusqu'à l'oubli même du soin de sa vie, cette résistance opposée au premier mouvement de la nature, qui est de jeter un cri, tout cela, il faut le dire, depuis que la remarque
10 en avait été faite, était importun à Marins, et l'étonnait péniblement.
L'observation si fondée de Thénardier obscurcissait encore pour Marins les épaisseurs mystérieuses sous lesquelles se dérobait cette figure grave et étrange à laquelle Courfej'rac
15 avait jeté le sobriquet de monsieur Leblanc. Mais quel qu'il fût, lié de cordes, entouré de bourreaux, à demi plongé, pour ainsi dire, dans une fosse qui s'enfonçait sous lui d'un degré à chaque instant, devant la fureur comme devant la douceur de Thénardier, cet homme demeurait impassible ; et
20 Marins ne pouvait s'empêcher d'admirer en un pareil moment ce visage superbement mélancolique.
C'était évidemment une âme inaccessible à l'épouvante et ne sachant pas ce que c'est que d'être éperdue. C'était un d(3 ces hommes qui dominent l'étonnement des situations
25 désespérées. Si extrême que fût la crise, si inévitable que fût la catastrophe, 'iit uoij*^ avait rien là de l'agonie du noj'é ouvrant sous l'eau d-^s yeux hoiribles.
Thénardier se leva sans affectation, alla à la cheminée, déplaça le paravent^ qu'il appu^^a au grabat voisin, et démas-
30 qua ainsi le réchaud plein de braise ardente dans laquelle le
Le Griiet'Apens. 149
prisonnier pouvait parfaitement voir le ciseau rougi à blanc et piqué çà et là de petites étoiles écarlates.
Puis Thénardier vint se rasseoir près de M. Leblanc.
— Je continue, dit-il. Nous pouvons nous entendre. 5 Arrangeons ceci à Faimable. J'ai eu tort de m'emporter
tout à riieure, je ne sais où j'avais l'esprit, j'ai été beaucoup trop loin, j'ai dit des extravagances. Par exemple, parce que vous êtes millionnaire, je vous ai dit que j'exigeais de l'argent, beaucoup d'argent, immensément d'argent. Cela
10 ne serait pas raisonnable. Mou Dieu, vous avez beau être riche, a^ous avez vos charges; qui n'a pas les siennes? je ne veux pas vous ruiner, je ne suis pas un happe-chair après tout. Je ne suis pas de ces gens qui, parce qu'ils ont l'avantage de la position, profitent de cela pour être ridicules.
15 Tenez j'3^ mets du mien et je fais un sacrifice de mon côté. Il me faut simplement deux cent mille francs.
M. Leblanc ne souffla pas un mot. Thénardier poursuivit :
— Vous voyez que je ne mets pas mal d'eau dans mon vin. Je ne connais pas l'état de votre fortune, mais je sais que
20 vous ne regardez pas à l'argent, et un homme bienfaisant comme vous peut bien donner deux cent mille francs à un père de famille qui n'est pas heureux. — Certainement vous êtes raisonnable aussi, vous ne vous êtes pas figuré que je me donnerais de la peine comme aujourd'hui, et que j 'organ i-
25 serais la chose de ce soir, qui est un travail bien fait, de l'aveu de ces messieurs, pour u, '•' à vous demander de quoi aller boire du rouge s quinze e^t manger du veau chez Desnoj'ers. Deux cent mibe francs,iÇa vaut ça. Une fois cette bagatelle sortie de votre -poche je vous réponds que
30 tout est dit et que vous n'avez pas à craindre une pichenette.
150 Modem French Readings.
Vous me direz: "Mais je n'ai pas deux cent mille francs sur moi." Oh ! je ne suis pas exagéré. Je n'exige pas cela. Je ne vous demande qu'une chose. Ayez la bonté d'écrire ce que je vais vous dicter.
5 Ici Thénardier s'interrompit, puis il ajouta en appuyant sur les mots et en jetant un sourire du côté du réchaud :
— Je vous préviens que je n'admettrais pas que vous ne sachiez pas écrire.
Un grand inquisiteur eût pu envier ce sourire. 10 Thénardier poussa la table tout près de M. Leblanc, et prit l'encrier, une plume et une feuille de papier dans le tiroir qu'il laissa entr'ouvert et où luisait la longue lame du couteau.
Il posa la feuille de papier devant M. Leblanc. 15 — Écrivez, dit-il.
Le prisonnier parla enfin.
— Comment voulez-vous que j'écrive? je suis attaché.
— C'est vrai, pardon ! fit Thénardier, vous avez bien raison.
20 Et se tournant vers Bigrenaille :
— Déliez le bras droit de monsieur.
Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille, exécuta l'ordre de Thénardier. Quand la main droite du prisonnier fut libre, Thénardier trempa la plume dans l'encre et la lui présenta.
25 — Remarquez bien, monsieur, que vous êtes en notre pouvoir, à notre discrétion, qu'aucune puissance humaine ne peut vous tirer d'ici, et que nous serions vraiment désolés d'être contraints d'en venir à des extrémités désagréables. Je ne sais ni votre nom, ni votre adresse, mais je vous pré-
30 viens que vous resterez attaché jusqu'à ce que la personne
Le Gruet-Apens, 151
chargée de porter la lettre que vous allez écrire soit revenue. Maintenant veuillez écrire.
— Quoi ? demanda le prisonnier.
— Je dicte.
5 M. Leblanc prit la plume.
Thénardier commença à dicter :
— ''Ma fille. . ."
Le prisonnier tressaillit et leva les yeux sur Thénardier.
— Mettez ''ma chère fille," dit Thénardier. 10 M. Leblanc obéit. Thénardier continua :
— " Viens sur-le-champ. . . " Il s'interrompit.
— Vous la tuto^'ez, n'est-ce pas?
— Qui? demanda M. Leblanc.
15 — Parbleu î dit Thénardier, la petite, l'Alouette.
M. Leblanc répondit sans la moindre émotion apparente :
— Je ne sais ce que vous voulez dire.
— Allez toujours, fit Thénardier, et il se remit à dicter : 20 — "Viens sur-le-champ. J'ai absolument besoin de toi.
La personne qui te remettra ce billet est chargée de t' amener près de moi. Je t'attends. Viens avec confiance." M. Leblanc avait tout écrit. Thénardier reprit :
— Ah! effacez viens avec confiance; cela pourrait faire 25 supposer que la chose n'est pas toute simple et que la défiance est possible.
M. Leblanc ratura les trois mots.
— A présent, poursuivit Thénardier, signez. Comment vous appelez-vous?
30 Le prisonnier posa la plume et demanda :
162 Modem French Readings^
— Pour qui est cette lettre ?
— Yoiis le savez bien, répondit Thénardier, pour la petite. Je viens de vous le dire.
Il était évident que Thénardier évitait de nommer la jeune 5 fille dont il était question. Il disait 'TAlouette," il disait ''la petite," mais il ne prononçait pas le nom. Précaution d'habile homme gardant son secret devant ses complices. Dire le nom, c'eût été leur livrer toute '' l'afiTaire," et leur en apprendre plus qu'ils n'avaient besoin d'en savoir. 10 II reprit:
— Signez. Quel est votre nom ?
— Urbain Fabre, dit le prisonnier.
Thénardier, avec le mouvement d'un chat, précipita sa main dans sa poche et en tira le mouchoir saisi sur M. Le- 15 blanc. Il en chercha la marque et l'approcha de la chandelle.
— U. F. C'est cela. Urbain Fabre. Eh bien, signez U. F.
Le prisonnier signa.
20 — Comme il faut les deux mains pour plier la lettre, donnez, je vais la plier.
Cela fait, Thénardier reprit :
Mettez l'adresse. Mademoiselle Fabre ^ chez vous. Je sais que vous demeurez pas très-loin d'ici, aux environs de 25 Saint- Jacques-du-Haut-Pas, puisque c'est là que vous allez à la messe tous les jours, mais je ne sais pas dans quelle rue. Je vois que vous comprenez votre situation. Comme vous n'avez pas menti pour votre nom, vous ne mentirez pas pour votre adresse. Mettez-la vous-même.
30 Le prisonnier resta un moment pensif, puis il prit la plume et écrivit :
Le Cruet-Apens. 153
— Mademoisello Fabre, chez monsieur Urbain Fabre, rue Dominique-d'Enfer, n"" 17.
Thénardier saisit la lettre avec une sorte de convulsion fébrile.
5 — Ma femme î cria-t-il.
La Thénardier accourut.
— Voici la lettre. Tu sais ce que tu as à faire. Un fiacre est en bas. Pars tout de suite, et reviens idem.
Et s' adressant à l'homme au merlin :
10 — Toi, puisque tu as ôté ton cache-nez, accompagne la bourgeoise. Tu monteras derrière le fiacre. Tu sais où tu as laissé la maringotte?
— Oui, dit l'homme.
Et, déposant son merlin dans un coin, il suivit la Thénar- 15 dier.
Comme ils s'en allaient, Thénardier passa sa tête par la porte entre-bâillée et cria dans le corridor :
— Surtout ne perds pas la lettre ! songe que tu as deux cent mille francs sur toi.
20 La voix rauque de la Thénardier répondit :
— Sois tranquille. Je l'ai mise dans mon estomac. Une minute ne s'était pas écoulée qu'on entendit le claquement d'un fouet qui décrut et s'éteignit rapidement.
— Bien! grommela Thénardier. Ils vont bon train. De 25 ce galop-là la bourgeoise sera de retour dans trois quarts
d'heure.
Il approcha une chaise de la cheminée et s'assit en se croisant les bras et en présentant ses bottes boueuses au réchaud.
30 — J'ai froid aux pieds, dit-il.
II ne restait plus dans le Ibouge avec Thénardier et lo prisonnier que cinq bandits. Ces hommes, à travers les masques ou la glu noire qui leur couvrait la face et en faisait, au choix de la peur, des charbonniers, des nègres ou 5 des démons, avaient des airs engourdis et mornes, et Ton sentait qu'ils exécutaient un crime comme une besogne, tranquillement, sans colère et sans pitié, avec une sorte d'ennui. Ils étaient dans un coin entassés comme des brutes et se taisaient. Thénardier se chauffait les pieds. Le prisonnier
10 était retombé dans sa taciturnité. Un calme sombre avait succédé au vacarme farouche qui remplissait le galetas quelques instants auparavant.
La chandelle, où un large champignon s'était formé, éclairait à peine l'immense taudis, le brasier s'était terni, et toutes
15 ces têtes monstrueuses faisaient des ombres difformes sur les murs et au plafond. ,
On n'entendait d'autre bruit que la respiration paisible du vieillard ivre qui dormait.
Marins attendait, dans une anxiété que tout accroissait.
20 L'énigme était plus impénétrable que jamais. Qu'était-ce que cette ' ' petite " que Thénardier avait aussi nommée l'Alouette? était-ce son ''Ursule?" Le prisonnier n'avait pas paru ému à ce mot, l'Alouette, et avait répondu le plus naturellement du monde : '' Je ne sais ce que vous voulez dire."
25 D'un autre côté, les deux lettres U. F. étaient expliquées, c'était Urbain Fabre, et Ursule ne s'appelait plus Ursule. C'est là ce que Marins voyait le plus clairement. Une sorte de fascination affreuse lo retenait cloué à la place d'où il observait et dominait toute cette scène. Il était là, presque
30 incapable de réflexion et de mouvement, comme anéanti par
de si abominables choses vues de près. Il attendait, espérant quelque incident, n'importe quoi, ne pouvant rassembler ses idées et ne sachant quel parti prendre.
— Dans tous les cas, disait-il, si l'Alouette, c'est elle, je 5 le verrai bien, car la Thénardier va l'amener ici. Alors tout
sera dit, je donnerai ma vie et mon sang s'il le faut, mais je la délivrerai ! Rien ne m'arrêtera.
Près d'une demi-heure passa ainsi. Thénardier paraissait
absorbé par une méditation ténébreuse, le prisonnier ne
10 bougeait pas. Cependant Marins croyait par intervalles et
depuis quelques instants entendre un petit bruit sourd du
côté du prisonnier.
Tout à coup Thénardier apostropha le prisonnier :
— Monsieur Fabre, tenez, autant que je vous dise tout 15 de suite.
Ces quelques mots semblaient commencer un éclaircissement. Marins prêta l'oreille. Thénardier continua :
— Mon épouse va revenir, ne vous impatientez pas. Je pense que l'Alouette est véritablement votre fille, et je trouve
20 tout simple que vous la gardiez. Seulement, écoutez un peu, avec votre lettre, ma femme ira la trouver. J'ai dit à ma femme de s'habiller, comme vous avez vu, de façon que votre demoiselle la suive sans difficulté. Elles monteront toutes deux dans le fiacre avec mon camarade derrière. Il
25 y a quelque part en dehors d'une barrière une raaringotte attelée de deux très-bons chevaux. On y conduira votre demoiselle. Elle descendra du fiacre. Mon camarade montera avec elle dans la maringotte, et ma femme reviendra ici nous dire: ''C'est fait." Quant à A^otre demoiselle, on
30 ne lui fera pas de mal ; la maringotte la mènera dans un
156 Modem French Readings.
endroit où elle sera tranquille, et dès que vous m'aurez donné les petits deux cent mille francs, on vous la rendra. Si vous me faites arrêter, mon camarade donnera le coup de pouce à T Alouette, voilà.
5 Le prisonnier n'articula pas une parole. Après une pause, Thénardier poursuivit :
— C'est simple, comme vous voyez. Il n'y aura pas de mal si vous ne voulez pas qu'il y ait du mal. Je vous conte la chose. Je vous préviens pour que vous sachiez.
10 II s'arrêta ; le prisonnier ne rompit pas le silence, et Thénardier reprit :
— Dès que mon épouse sera revenue et qu'elle m'aura dit : '' L'Alouette est en route," nous vous lâcherons et vous serez libre d'aller coucher chez vous. Vous voyez que nous
15 n'avions pas de mauvaises intentions.
Des images épouvantables passèrent devant la pensée de Marins. Quoi ! cette jeune fille qu'on enlevait, on n'allait pas la ramener? un de ces monstres allait l'emporter dans l'ombre ? où ?.. . Et si c'était elle ! Et il était clair que
20 c'était elle. Marius sentait les battements de son cœur s'arrêter. Que faire ? tirer le coup de pistolet ; mettre aux mains de la justice tous ces misérables? Mais l'affreux homme au merlin n'en serait pas moins hors de toute atteinte avec la jeune fille, et Marius songeait à ces mots de
25 Thénardier dont il entrevoyait la signification sanglante : "/Si vous me faites arrêter^ mon camarade donnera le coup de pouce à V Alouette,''
Maintenant ce n'était pas seulement par le testament du colonel, c'était par son amour même, par le péril de celle
30 qu'il aimait, qu'il se sentait retenu.
Le Giuet'Apens. 157
Cette effro3'able situation, qui durait déjà depuis plus d'une heure, changeait d'aspect à chaque instant. Marins eut la force de passer successivement en revue toutes les plus poignantes conjectures, cherchant une espérance et ne 5 la trouvant pas. Le tumulte de ses pensées contrastait avec le silence funèbre du repaire.
Au milieu de ce silence on entendit le bruit de la porte de l'escalier qui s'ouvrait, puis se fermait.
Le prisonnier fit un mouvement dans ses liens. 10 — Voici la bourgeoise, dit Thénardier.
Il achevait à peine qu'en effet la Thénardier se précipita dans la chambre, rouge, essoufflée, haletante, les yeux flambants, et cria en frappant de ses grosses mains sur ses deux cuisses à la fois?
15 — Fausse adresse î
Le bandit qu'elle avait emmené avec elle parut derrière elle et vint reprendre son merlin.
— Fausse adresse? répéua Thénardier.
Elle reprit :
20 — Personne ! Rue Saint-Dominique, numéro dix-sept, pas de monsieur Urbain Fabre ! On ne sait pas ce que c'est ! Elle s'arrêta suffoquée, puis continua :
— Monsieur Thénardier! ce vieux t'a fait poser! tu es trop bon, vois-tu! moi, je te vous lui aurais coupé la mar-
25 goulette en quatre pour commencer ! et s'il avait fait le méchant, je l'aurais fait cuire tout vivant ! il aurait bien fallu qu'il parle, et qu'il dise où est la fille, et qu'il dise où est le magot ! Voilà comment j'aurais mené cela, moi ! On a bien raison de dire que les hommes sont plus bêtes que les
30 femmes ! Personne ! numéro dix-sept ! c'est une grande
porte cochère ! Pas de monsieur Fabre î rue Saint-Dominique, et ventre à terre, et pourboire au cocher, et tout ! J'ai parlé au portier et à la portière, qui est une belle forte femme, ils ne connaissent pas ça !
5 Marins respira. Elle, Ursule ou FAlouette, celle qu'il ne savait plus comment nommer, était sauvée.
Pendant que sa femme exaspérée vociférait, Thénardier s'était assis sur la table ; il resta quelques instants sans prononcer une parole, balançant sa jambe droite qui pendait et 10 considérant le réchaud d'un air de rêverie sauvage.
Enfin il dit au prisonnier avec une inflexion lente et singulièrement féroce :
— Une fausse adresse ? qu'est-ce que tu as donc espéré ?
— Gagner du temps ! cria le prisonnier d'une voix écla- 15 tante.
Et au même instant il secoua ses liens ; ils étaient coupés. Le prisonnier n'était plus attaché au lit que par une jambe.
Avant que les sept hommes eussent eu le temps de se reconnaître et de s'élancer, lui s'était penché sous la chemi-
20 née, avait étendu la main vers le réchaud, puis s'était redressé, et maintenant Thénardier, la Thénardier et les bandits, refoulés par le saisissement au fond du bouge, le regardaient avec stupeur élevant au-dessus de sa tête le ciseau rouge d'où tombait une lueur sinistre, presque libre
25 et dans une attitude formidable.
L'enquête judiciaire, à laquelle le guet-apens de la masure Gorbeau donna lieu par la suite, a constaté qu'un gros sou, coupé et travaillé d'une façon particulière, fut trouvé dans le galetas, quand la police y fit une descente ; ce gros sou
30 était une de ces merveilles d'industrie que la patience du
bagne engendre dans les ténèbres et pour les ténèbres, merveilles qui ne sont autre chose que des instruments d'évasion. Ces produits hideux et délicats d'un art prodigieux sont dans la bijouterie ce que les métaphores de l'argot sont dans la
5 poésie. Il y a des Benvenuto Cellini au bagne, de même que dans la langue il y a des Villon. Le malheureux qui aspire à la délivrance trouve moyen, quelquefois sans outils, avec un eustache, avec un vieux couteau, de scier un sou en deux lames minces, de creuser ces deux lames sans toucher aux
10 empreintes monétaires, et de pratiquer un pas de vis sur la tr^inche du sou de manière à faire adhérer les lames de nouveau. Cela se visse et se dévisse à volonté ; c'est une boîte. Dans cette boîte, on cache un ressort de montre, et ce ressort de montre bien manié coupe des manilles de calibre et
15 des barreaux de fer. On croit que ce malheureux forçat ne possède qu'un sou ; point, il possède la liberté. C'est un gros sou de ce genre qui, dans des perquisitions de police ultérieures, fut trouvé ouvert et en deux morceaux dans le bouge sous le grabat près de la fenêtre. On découvrit
20 également une petite scie en acier bleu qui pouvait se cacher dans le gros sou. Il est probable qu'au moment où les bandits fouillèrent le prisonnier, il avait sur lui ce gros sou qu'il réussit à cacher dans sa main, et qu'ensuite ayant la main droite libre, il le dévissa et se servit de la scie pour
25 couper les cordes qui l'attachaient, ce qui expliquerait le bruit léger et les mouvements imperceptibles que Marins avait remarqués.
N'ayant pu se baisser de peur de se trahir, il n'avait point coupé les liens de sa jambe gauche.
30 Les bandits étaient revenus de leur première surprise.
160 Modem French Readings.
— Sois tranquille, dit Bigrenaille à Thénardier. Il tient encore par une jambe, et il ne s'en ira pas. J'en réponds. C'est moi qui lui ai ficelé cette patte-là.
Cependant le prisonnier éleva la voix : 5 — Vous êtes des malheureux, mais ma vie ne vaut pas la peine d'être tant défendue. Quant à vous imaginer que vous me feriez parler, que vous me feriez écrire ce que je ne veux pas écrire, que vous me feriez dire ce que je ne veux pas dire. . . .
10 II releva la manche de son bras gauche et ajouta :
— Tenez.
En même temps il tendit son bras et posa sur la chair nue le ciseau ardent qu'il tenait dans sa main droite par le manche de bois.
15 On entendit le frémissement de la chair brûlée, l'odeur propre aux chambres de torture se répandit dans le taudis. Marins chancela éperdu d'horreur, les brigands eux-mêmes eurent un frisson, le visage de l'étrange vieillard se contracta à peine, et tandis que le fer rouge s'enfonçait dans
20 la plaie fumante, impassible et presque auguste, il attachait sur Thénardier son beau regard sans haine où la souffrance s'évanouissait dans une majesté sereine.
Chez les grandes et hautes natures, les révoltes de la chair et des sens en proie à la douleur physique font sortir l'âme
25 et la font apparaître sur le front, de même que les rébellions de la soldatesque forcent le capitaine à se montrer.
— Misérables, dit-il, n'ayez pas plus peur de moi que je n'ai peur de vous !
Et arrachant le ciseau de la plaie, il le lança par la fenêtre 30 qui était restée ouverte ; l'horrible outil embrasé disparut
Le Gruet-Apens. 161
dans la nuit en tournoyant et alla tomber au loin et s'éteindre dans la neige.
Le prisonnier reprit:
— Faites de moi ce que vous voudrez. 5 II était désarmé.
— Empoignez-le ! dit Thénardier.
Deux des brigands lui posèrent la main sur l'épaule, et l'homme masqué à voix de ventriloque se tint en face de lui, prêt à lui faire sauter le crârie d'un coup de clef au moindre 10 mouvement.
En même temps Marins entendit au-dessous de lui, au bas de la cloison, mais tellement près qu'il ne pouvait voir ceux qui parlaient, ce colloque échangé à voix basse :
— Il n'y a plus qu'une chose à faire. 15 — L'escarper î
— C'est cela.
C'étaient le mari et la femme qui tenaient conseil. Thénardier marcha à pas lents vers la table, ouvrit le tiroir et y prit le couteau.
20 Marins tourmentait le pommeau du pistolet. Perplexité inouïe ! Depuis une heure il y avait deux voix dans sa conscience. Tune lui disait de respecter le festament de son père, l'autre lui criait de secourir le prisonnier. Ces deux voix continuaient sans interruption leur lutte qui le mettait
25 à l'agonie. Il avait vaguement espéré jusqu'à ce moment trouver un moyen de concilier ces deux devoirs, mais rien de possible n'avait surgi. Cependant le péril pressait, la dernière limite de l'attente était dépassée ; à quelques pas du prisonnier, Thénardier songeait, le couteau à la main.
30 Marins égaré promenait ses yeux autour de lui, dernière ressource machinale du désespoir.
162 Modem French Readings.
Tout à coup, il tressaillit.
 ses pieds, sur la table, un vif rayon de pleine lune éclairait et semblait lui montrer une feuille de papier. Sur cette feuille il lut cette ligne écrite en grosses lettres le matin 5 même par l'aînée des filles Thénardier :
— Les cognes sont là.
Une idée, une clarté traversa l'esprit de Marins ; c'était le mo3'en qu'il cherchait, la solution de cet affreux problème qui le torturait, épargner l'assassin et sauver la victime. Il
10 s'agenouilla sur sa commode, étendit le bras, saisit la feuille de papier, détacha doucement un morceau de plâtre de la cloison, l'enveloppa dans le papier et jeta le tout par la crevasse au milieu du bouge.
Il était temps. Thénardier avait vaincu ses dernières
15 craintes ou ses derniers scrupules et se dirigeait vers le prisonnier.
— Quelque chose qui tombe ! cria la Thénardier.
— Qu'est-ce? dit le mari.
La femme s'était élancée et avait ramassé le plâtras enve- 20 loppé du papier. Elle le remit à son mari.
— Par où cela est-il venu ? demanda Thénardier.
— Pardié ! fit la femme, par où veux-tu que cela soit entré? C'est venu par la fenêtre.
— Je l'ai vu passer, dit Bigrenaille.
25 Thénardier déplia rapidement le papier et l'approcha de la chandelle.
— C'est. de l'écriture d'Éponine. Diable !
Il fit signe à sa femme, qui s'approcha vivement, et il lui montra la ligne écrite sur la feuille de papier, puis il ajouta 30 d'une voix sourde :
Le Gruet'Apens. 163
— Yite ! l'échelle ! laissons le lard dans la souricière et fichons le camp !
— Sans couper le cou à l'homme? demanda la Thénardier.
— Nous n'avons pas le temps.
5 — Par où ? reprit Bigrenaille.
— 'Par la fenêtre, répondit Thénardier. Puisque Ponine a jeté la pierre par la fenêtre, c'est que la maison n'est pas cernée de ce côté-la. Le masque à A'oix de ventriloque posa à terre sa grosse clef, éleva ses deux bras en l'air et ouvrit
10 et ferma trois fois rapidement ses mains sans dire un mot. Ce fut comme le signal du branle-bas dans un équipage. Les brigands qui tenaient le prisonnier le lâchèrent ; en un clin d'œil l'échelle de corde fut déroulée hors de la fenêtre et attachée solidement au rebord par les deux crampons de fer.
15 Le prisonnier ne faisait pas attention à ce qui se passait autour de lui. Il semblait rêver ou prier. Sitôt l'échelle fixée, Thénardier cria :
— Viens ! la bourgeoise !
Et il se précipita vers la croisée.
20 Mais comme il allait enjamber, Bigrenaille le saisit rudement au collet.
— Non pas, dis donc, vieux farceur ! après nous !
— Après nous ! hurlèrent les bandits.
— Vous êtes des enfants, dit Thénardier, nous perdons le 25 temps. Les railles sont sur nos talons.
— Eh bien, dit un des bandits, tirons au sort à qui passera le premier.
Thénardier s'exclama :
— Êtes-vous fous ! êtes-vous toqués ! en voilà-t-il un tas 30 de jobards ! perdre le temps ! n'est-ce pas ? tirer au sort,
n'est-ce pas ? au doigt mouillé 1 à la courte-paille ! écrire nos noms ! les mettre dans un bonnet ! . . .
— - Voulez-vous mou chapeau ? cria une voix du seuil de la porte.
5 Tous se retournèrent. C'était Javert.
Il tenait son chapeau à la main, et le tendait en souriant.
Javert, à la nuit tombante, avait aposté des hommes et s'était embusqué lui-même derrière les arbres de la rue de la
10 Barrière-des-Gobelins, qui fait face à la masure Gorbeau, de l'autre côté du boulevard. Il avait commencé par ouvrir "sa poche " pour y fourrer les deux jeunes filles chargées de surveiller les abords du bouge. Mais il n'avait ''cofcé" qu'Azelma. Quant à Éponine, elle n'était pas à son poste,
15 elle avait disparu, et il n'avait pu la saisir. Puis Javert s'était mis en arrêt, prêtant l'oreille au signal convenu. Les allées et venues du fiacre l'avaient fort agité. Enfin, il s'était impatienté, et, sûr qu'il y avait un nid Zct, sûr d'être " en bonne fortune ^"^^ ayant reconnu plusieurs des bandits qui
20 étaient entrés, il avait fini par se décider à monter sans attendre le coup de pistolet.
On se souvient qu'il avait le passe-partout de Marins.
Il était arrivé à point.
Les bandits eflTarés se jetèrent sur les armes qu'ils avaient
25 abandonnées dans tous les coins au moment de s'évader. En moins d'une seconde, ces sept hommes, épouvantables à voir, se groupèrent dans une posture de défense, l'un avec son merlin, l'autre avec sa clef, l'autre avec son assommoir, les autres avec les cisailles, les pinces et les marteaux, Thé-
30 nardier son couteau au poing. La Thénardier saisit un
énorme pavé qui était dans l'angle de la fenêtre et qui servait à ses filles de tabouret.
Javert remit son chapeau sur sa tête et fit deux pas dans la chambre, les bras croisés, la canne sous le bras, Tépée 5 dans le fourreau.
— Halte là, dit-il. Vous ne passerez pas par la fenêtre, vous passerez par la porte. C'est moins malsain. Vous êtes sept, nous sommes quinze. Ne nous colletons pas comme des Auvergnats. Soyons gentils.
10 Bigrenaille prit un pistolet qu'il tenait caché sous sa blouse et le mit dans la main de Thénardier en lui disant à l'oreille :
— C'est Javert. Je n'ose pas tirer sur cet homme-là. Oses-tu, toi?
— Parbleu, répondit Thénardier.
15 — Eh bien, tire.
Thénardier prit le pistolet et ajusta Javert. Javert, qui était à trois pas, le regarda fixement et se contenta de dire :
— Ne tire pas, va ! ton coup va rater.
20 Tliénardier pressa la détente. Le coup rata.
— Quand je te le disais ! fit Javert. Bigrenaille jeta son casse-tête aux pieds de Javert.
— Tu es l'empereur des diables ! je me rends.
— Et vous ? demanda Javert aux autres bandits. 25 Ils répondirent :
— Nous aussi.
Javert repartit avec calme :
— C'est ça, c'est bon, je le disais, on est gentil.
— Je ne demande qu'une chose, reprit Bigrenaille, c'est 30 qu'on ne me refuse pas du tabac pendant que je serai au
secret.
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— Accordé, dit Javert.
Et se retournant et appelant derrière lui :
— Entrez maintenant !
Une escouade de sergents de ville, l'épée au poing, et
5 d'agents armés de casse-tête et de gourdins se rua à l'appel
de Javert. On garrotta les bandits. Cette foule d'hommes
à peine éclairés d'une chandelle emplissait d'ombre le repaire.
— Les poucettes à tous ! cria Javert.
— Approchez donc un peu 1 cria une voix qui n'était pas 10 une voix d'homme, mais dont personne n'eût pu dire : "C'est
une voix de femme."
La Thénardier s'était retranchée dans un des angles de la fenêtre, et c'était elle qui venait de pousser ce rugissement.
Les sergents de ville et les agents reculèrent. 15 Elle avait jeté son châle et gardé son chapeau ; son mari, accroupi derrière elle, disparaissait presque sous le châle tombé, et elle le couvrait de son corps, élevant le pavé des deux mains au-dessus de sa tête avec le balancement d'une géante qui va lancer un rocher.
20 — Gare ! cria-t-elle.
Tous se refoulèrent vers le corridor. Un large vide se fit au milieu du galetas.
La Thénardier jeta un regard aux bandits qui s'étaient laissé garrotter et murmura d'un accent guttural et rauque : 25 — Les lâches !
Javert sourit et s'avança dans l'espace vide que la Thénardier couvait de ses deux prunelles.
— N'approche pas ! va-t'en ! cria-t-elle, ou je t'écroule !
— Quel grenadier ! fit Javert ; la mère, tu as de la barbe 30 comme un homme, mais j'ai des griffes comme une femme.
Le Gruet-Apens. 167
Et il continua de s'avancer.
La Thénarclier, éclievelée et terrible, écarta les jambes, se cambra en arrière et jeta éperclument le pavé à la tête de Javert. Javert se courba, le pavé passa au-dessus de lui, 5 heurta la muraille du fond dont il fit tomber un vaste plâtras et revint, en ricochant d'angle en angle à travers le bouge, heureusement presque vide, mourir sur les talons de Javert.
Au même instant Javert arrivait au couple Tliénardier. Une de ses larges mains s'abattit sur l'épaule de la femme 10 et l'autre sur la tête du mari.
— Les poucettes ! cria-t-il.
Les hommes de police rentrèrent en foule, et en quelques secondes l'ordre de Javert fut exécuté.
La Thénardier, brisée, regarda ses mains garrottées et 15 celles de son mari, se laissa tomber à terre et s'écria en pleurant:
— Mes filles!
— Elles sont à l'ombre, dit Javert.
Cependant les agents avaient avisé l'ivrogne endormi derrière la porte et le secouaient. Il s'éveilla en balbutiant : 20 — Est-ce fini, Jondrette ?
— Oui, répondit Javert.
Les six bandits garrottés étaient debout ; du reste, ils avaient encore leurs mines de spectres ; trois barbouillés de noir, trois masqués. 25 — Gardez vos masques, dit Javert.
Et, les passant en revue avec le regard d'un Frédéric II à la parade de Postdam, il dit aux trois " fumistes " :
— Bonjour, Bigrenaille. Bonjour, Brujon. Bonjour, Deux-Milliards.
30 Puis, se tournant vers les trois masques, il dit à l'homme au merlin :
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— Bonjour, Gueulemer. '^^ -- Et à l'homme à la trique :
— Bonjour, Babet.
Et au ventriloque :
5 — Salut, Claquesous.
En ce moment, il aperçut le prisonnier des bandits qui, depuis l'entrée des agents de police, n'avait pas prononcé une parole et tenait sa tête baissée.
— Déliez monsieur ! dit Javert, et que personne ne sorte ! 10 Cela dit, il s'assit souverainement devant la table, où
étaient restées la chandelle et l'écritoire, tira un papier timbré de sa poche et commença son procès- verbal.
Quand il eut écrit les premières lignes, qui ne sont que des formules toujours les mêmes, il leva les 3'eux : 15 — Faites approcher ce monsieur que ces messieurs avaient attaché.
Les agents regardèrent autour d'eux.
— Eh bien, demanda Javert, où est-il donc?
Le prisonnier des bandits, M. Leblanc, M. Urbain Fabre, 20 le père d'Ursule ou de l'Alouette, avait disparu.
La porte était gardée, mais la croisée ne Tétait pas. Sitôt
qu'il s'était vu délié, et pendant que Javert verbalisait, il
avait profité du trouble, du tumulte, de l'encombrement, de
l'obscurité, et d'un moment où l'attention n'était pas fixée
25 sur lui, pour s'élancer par la fenêtre.
Un agent courut à la lucarne, et regarda. On ne voyait personne dehors.
L'échelle de corde tremblait encore.
— Diable ! fit Javert entre ses dents, ce devait être le meilleur !
GEENADE.
Nous fîmes notre entrée à Grenade vers deux heures du matin, et nous descendîmes à la fonda del Comer cio^ soidisant hôtel tenu à la française, où il n'y avait pas de draps au lit, et où nous couchâmes tout habillés sur la table ; mais
5 ces petites tribulations nous affectaient peu, nous étions à Grenade, et dans quelques heures nous allions voir l'Alhambra et le Généralife.
Notre premier soin fut ne nous faire indiquer, par notre domestique de place, une casa de pupilos^ c'est-à-dire une
10 maison particulière où Ton prend des pensionnaires, car, devant faire à Grenade un assez long séjour, l'hospitalité médiocre de la fonda del Comercio ne pouvait plus nous convenir. Ce domestique, nommé Louis, était Français, de Farmoutiers en Brie. Il avait déserté du temps de l'invasion
15 des Français sous Napoléon, et vivait à Grenade depuis plus de vingt ans. C'était bien le plus drôle de corps qu'on puisse imaginer : sa taille, de cinq pieds huit pouces, faisait le plus singulier contraste avec sa petite tête, ridée comme une pomme et grosse comme le poing. Privé de
20 toute communication avec la France, il avait gardé son ancien jargon briard dans toute sa pureté native, parlait comme un Jeannot d'opéra-comique, et semblait réciter perpétuellement des paroles de M. Etienne. Malgré un si long séjour, sa dure cervelle s'était refusée de se meubler
170 Modem French Readings.
d'un nouvel idiome ; il savait à peine les phrases tout à fait indispensables. De l'Espagne, il n'avait que les alpargâtas et le petit chapeau andalou à bords retroussés. Cette concession le chagrinait fort, et il s'en vengeait en accablant 5 les indigènes qu'il rencontrait de toutes sortes d'injures burlesques, en briard bien entendu, car maître Louis avait principalement peur des coups, et chérissait sa peau comme si elle eût valu quelque chose.
Il nous conduisit dans une maison fort décente, Calle de
10 Parragas^ près de la plazuela de San-Antonio, à deux pas de la Carrera del Darro, La maîtresse de cette pension avait longtemps habité Marseille et parlait français, raison déterminante pour nous, dont le vocabulaire était encore très-borné.
15 On nous établit dans une chambre au rez-de-chaussée, blanchie à la chaux, et garnie pour tout meuble d'une rosace de différentes couleurs au plafond ; mais cette chambre avait l'agrément de s'ouvrir sur un patio entouré de colonnes de marbre blanc coiffées de chapiteaux moresques
20 provenant sans doute de la démolition de quelque ancien palais arabe. Un petit bassin à jet d'eau, creusé au milieu de la cour, y entretenait la fraîcheur ; une grande natte de sparterie, formant tendido^ tamisait les rayons du jour, et semait çà et là d'étoiles de lumière le pavé en cailloutis à
2d compartiments.
C'est là que nous prenions nos repas, que nous lisions, que nous vivions. Nous ne rentrions guère dans la chambre que pour nous habiller et dormir. Sans le patio^ disposition architecturale qui rappelle l'ancien cavœdlum romain, les
30 maisons d'Andalousie ne seraient pas habitables. L'espèce
Grrenade. 171
de vestibule qui le précède est habituellement pavé en petits cailloux de couleurs variées, formant des dessins de mosaïque grossière, et représentant tantôt des pots de fleurs, tantôt des soldats, des croix de Malte, ou tout simplement la date 5 de la construction.
Du haut de notre demeure, surmontée d'une espèce de mirador^ l'on apercevait, sur. la crête d'une colline nettement découpée dans le bleu du ciel, à travers des bouquets d'arbres, les tours massives de la forteresse de l'Alhambra
10 revêtues par le soleil de teintes rousses d'une chaleur et d'une intensité extrêmes. La silhouette était complétée par deux grands cyprès juxtaposés, dont les pointes noires s'allongeaient dans l'azur au-dessus des murailles rouges. Ces cyprès ne se perdent jamais de vue ; soit que l'on gravisse
15 les flancs zébrés de neige du Mulhacen, soit que l'on erre à travers la Vega ou dans la Sierra de Elvira^ toujours on les retrouve à l'horizon, sombres, immobiles dans le flot de vapeurs bleuâtres ou dorées dont l'éloignement estampe les toits de la ville.
20 Grenade est bâtie sur trois collines, au bout de la plaine de la Vega : les Tours Vermeilles, ainsi nommées à cause de leur couleur {Torres Bermejas)^ et que l'on prétend d'origine romaine ou même phénicienne, occupent la première et la moins élevée de ces eminences ; l'Alhambra,
25 qui est toute une ville, couvre la seconde et la plus haute colline de ses tours carrées, reliées entre elles par de hautes murailles et d'immenses substructions, qui renferment dans leur enceinte des jardins, des bois, des maisons et des places ; l'Alba^'cin est situé sur le troisième monticule, sé-
30 paré des autres par un ravin profond encombré de végéta-
lions, de cactus, do coloquintes, de pistachiers, de grenadiers, de lauriers-roses et de touffes de fleurs, au fond duquel roule le Darro avec la rapidité d'un torrent alpestre. Le Darro, qui charrie de l'or, traverse la ville tantôt à
5 ciel découvert, tantôt sous des ponts si prolongés qu'ils méritent plutôt le nom de voûtes, et va se réunir dans la Vega, à peu de distance de la promenade, au Genil, qui se contente, lui, de charrier de l'argent. Cette course du torrent à travers la ville s'appelle Carrera del Darro ^ et du balcon
10 des maisons qui la bordent on jouit d'une vue magnifique. Le Darro tourmente beaucoup ses rives et cause de fréquents éboulements ; aussi, un ancien couplet, chanté par les enfants, fait-il allusion à cette manie d'entraîner tout, et en donne une raison grotesque. Voici la poésie en
15 question :
Darro tiene prometido Le Darro a promis
El casarse con Genil De se marier avec le Genil
Y le ha de llevar en dote Et veut lui apporter en dot
Flaza Nueva y Zacatin* La place Neuve et le Zacatin.
20 Les jardins appelés Cdrmenes del Darro^ et dont il est fait de si ravissantes descriptions dans les poésies espagnoles et moresques, se trouvent sur les bords de la Carrera^ en remontant du côté de la fontaine de los Avellanos,
La ville se trouve ainsi divisée en quatre grands quar-
25 tiers : TAntequeruela, qui occupe les croupes de la colline, ou plutôt de la montagne couronnée par l'Alhambra ; TAlhambra et son appendice le Généralife ; l'Albaycin, autrefois vaste forteresse, aujourd'hui quartier en ruines et dépeuplé, et Grenade proprement dite, qui s'étend dans la
G-renade. 173
plaine autour de la cathédrale et de la place de la Vivaramhla^ et qui forme un quartier séparé.
Tel est, à peu près, l'aspect topographique de Grenade, traversée dans toute sa largeur par le Darro, côtoyée par
5 le Genil qui baigne 1' Alameda (promenade) , abritée par la Sierra-Nevada, qu'on entrevoit à chaque bout de rue, rapprochée si fort par la transparence de l'air, qu'il semble qu'on pourrait la toucher avec la main du haut des balcons et des miradores.
10 L'aspect général de Grenade trompe beaucoup les prévisions que l'on avait pu se former. Malgré soi, malgré les nombreuses déceptions déjà éprouvées, l'on ne s'avoue pas que trois ou quatre cents ans et des flots de bourgeois ont passé sur le théâtre de tant d'actions romantiques et che-
15 A^aleresques. On se figure une ville moitié moresque, moitié gothique, où les clochers à jours se mêlent aux minarets, où les pignons alternent avec les toits en terrasse ; on s'attend à voir des maisons sculptées, historiées, avec des blasons et des devises héroïques, des constructions bizarres,
20 aux étages chevauchant l'un sur l'autre, aux poutres saillantes, aux fenêtres ornées de tapis de Perse et de pots bleus et blancs, enfin la réalité d'une décoration d'opéra, représentant quelque merveilleuse perspective du mo3^en âge.
25 Les gens que l'on rencontre en costume moderne, coiffés de chapeaux tromblons, vêtus de redingotes à la propriétaire, vous produisent involontairement un effet désagréable et vous semblent plus ridicules qu'ils ne le sont ; car ils ne peuvent réellement pas se promener, pour la plus grande
30 gloire de la couleur locale, avec Valhornoz more du temps
174 Modem French Readings,
(le Boabdil, ou Tarmure de fer du temps de Ferdinand et d'Isabelle la Catholique. Ils tiennent à honneur, comme presque tous les bourgeois des villes d'Espagne, de montrer qu'ils ne sont pas pittoresques le moins du monde 5 et de faire preuve de civilisation au mo^'en de pantalons à sous-pieds. Telle est l'idée qui les préoccupe: ils ont peur de passer pour barbares, pour arriérés, et, lorsque l'on vante la beauté sauvage de leur pays, ils s'excusent humblement de n'avoir pas encore de chemins de fer et
10 de manquer d'usines à vapeur. L'un de ces honnêtes citadins, devant qui j'exaltais les agréments de Grenade, me répondit: ''C'est la ville la mieux éclairée d'Andalousie. Remarquez quelle quantité de réverbères ; mais quel dommage qu'ils ne soient pas alimentés par le gaz ! "
15 Grenade est gaie, riante, animée, quoique bien déchue de son ancienne splendeur. Les habitants se multiplient et jouent à merveille une nombreuse population ; les voitures y sont plus belles et en plus grande quantité qu'à Madrid. La pétulance andalouse répand dans les rues un mouve-
20 ment et une vie inconnus aux graves promeneurs castillans, qui ne font pas plus de bruit que leur ombre : ce que nous disons là s'applique surtout à la Carrera del Darro, au Zacatin, à la place Neuve, à la calle de los Gomeles qui mène à l'Alhambra, à la place du Théâtre, aux
25 abords de la promenade et aux principales rues artérielles. Le reste de la ville est sillonné en tous sens d'inextricables ruelles de trois à quatre pieds de large qui ne peuvent admettre de voitures, et rappellent tout à fait les rues moresques d'Alger. Le seul bruit qu'on y entende, c'est le
30 sabot d'un âne ou d'un mulet qui arrache une étincelle
Cirenade, 176
aux cailloux luisants du pavé ou le fron-fron monotone d'une guitare qui bourdonne au fond d'une cour intérieure.
Les balcons ornés de stores, de pots de fleurs et d'ar- 5 bustes, les brindilles de vigne qui se hasardent d'une fenêtre à l'autre, les lauriers-roses qui lancent leurs bouquets étincelants par-dessus les murs des jardins, les jeux bizarres du soleil et de l'ombre qui rappellent les tableaux de Decamps représentant des villages turcs, les femmes
10 assises sur le pas de la porte, les enfants à demi nus qui jouent et se culbutent, les ânes qui vont et viennent chargés de plumets et de houppes de laine, donnent à ces ruelles, presque toujours montantes et quelquefois coupées de quelques marches, une physionomie particulière qui n'est pas
15 sans charme et dont l'imprévu compense, et au delà, ce qui leur manque comme régularité.
Victor Hugo, dans sa charmante orientale, dit de Grenade :
Elle peint ses maisous de plus riches couleurs.
Ce détail est d'une grande justesse. Les maisons un peu 20 riches sont peintes extérieurement de la façon la plus bizarre, d'architectures simulées, d'ornements en grisaille et de faux bas-reliefs. Ce sont des panneaux, des cartouches, des trumeaux, des pots-à-feu, des volutes, des médaillons fleuris de roses pompons, des oves, des chicorées, des amours ven- 25 trus soutenant toutes sortes d'ustensiles allégoriques sur des fonds vert-pomme, cuisse de nymphe, ventre de biche : le genre rococo poussé à sa dernière expression. L'on a d'abord de la peine à prendre ces enluminures pour des habitations sérieuses. Il vous semble que vous marchez
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toujours entre des coulisses de théâtre. Nous avions déjà vu à Tolède des façades enluminées dans ce genre, mais elles sont bien loin de celles de Grenade pour la folie des ornements et Fétrangeté des couleurs. Pour ma part, je 5 ne hais pas cette mode, qui égayé les yeux et fait un heureux contraste avec la teinte crayeuse des murailles passées au lait de chaux.
Nous avons parlé tout à l'heure des bourgeois costumés à la française, rqais le peuple ne suit heureusement pas les
10 modes de Paris ; il a gardé le chapeau pointu à rebords de velours, orné de touffes de soie, ou de forme tronquée, avec un large retroussis en manière de turban ; la veste enjolivée de broderies et d'applications de drap de toutes sortes de couleurs aux coudes, aux parements, au collet,
15 qui rappelle vaguement les vestes turques ; la ceinture rouge ou jaune ; le pantalon à revers retenu par des boutons de filigrane ou de pièces à la colonne, soudées à un crochet ; les guêtres de cuir ouvertes sur le côté et laissant voir la jambe ; mais tout cela plus éclatant, plus fleuri,
20 plus ramage, plus épanoui, plus chargé de clinquant et de fanfreluches que dans les autres provinces. On voit aussi beaucoup de costumes qu'on désigne sous le nom de vestido de cazador (habit de chasseur), en cuir de Cordoue et en velours bleu ou vert, rehaussé d'aiguillettes. Le grand
25 genre est de porter à la main une canne (vara) ou bâton blanc, bifurqué à l'extrémité, haut de quatre pieds, sur lequel on s'appuie nonchalamment lorsque l'on s'arrête pour causer. Tout majo qui se respecte un peu n'oserait se produire en public sans vara. Deux foulards dont les
30 bouts pendent hors des poches de la veste, une longue na-
Crrenade. 177
vaja passée clans la ceinture, non par devant, mais au milieu du dos, sont le comble de l'élégance pour ces fats populaires.
Ce costume me séduisit tellement que mon premier soin 5 fut de m'en commander un. L'on me conduisit chez don Juan Zapata, homme d'une grande réputation pour les costumes nationaux, et qui nourrissait pour les habits noirs et les redingotes une haine au moins égale à la mienne. Voyant en moi quelqu'un qui partageait ses antipathies, 10 il donna libre carrière à ses amertumes, et répandit dans mon sein ses élégies sur la décadence de l'art. Il rappela avec une douleur qui trouvait de l'écho chez moi l'heureux temps où un étranger vêtu à la française aurait été hué dans les rues et criblé de pelures d'oranges, oil les toréais dores portaient des vestes brodées de fin qui valaient plus de cinq cents piécettes, et les jeunes gens de bonne famille des garnitures et des aiguillettes d'un prix exorbitant. ' ' Hélas ! monsieur, il n'}' a plus que les Anglais qui achètent des habits espagnols," me dit-il en achevant de 20 me prendre mesure.
Ce seîior Zapata était pour ces habits un peu comme Cardillac pour ses bijoux. Cela le chagrinait beaucoup de les livrer à ses pratiques. Quand il vint m'essaj^er mon costume, il fut tellement ébloui par l'éclat du pot à fleurs 25 qu'il avait brodé au milieu du dos sur le fond brun du drap, qu'il entra dans une joie folle et se mit à faire toutes sortes d'extravagances. Puis tout à coup, l'idée de laisser ce chef-d'œuvre entre mes mains vint traverser son hilarité et l'assombrit soudainement. Sous je ne sais quel prétexte 30 de correction à faire, il enveloppa la veste dans son fou-
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lard, la remit à son apprenti, car un tailleur espagnol se croirait déshonoré s'il portait lui-même son paquet, et se sauva comme si tous les diables l'emportaient, en me lançant un regard ironique et farouche. Le lendemain, il re-
5 vint tout seul, et, tirant d'une bourse de cuir l'argent que je lui avais donné, il me dit que cela lui faisait trop de peine de se séparer de sa veste, et qu'il aimait mieux me rendre mes duros. Ce ne fut que sur l'observation que je lui fis que ce costume donnerait une haute idée de son talent
10 et le mettrait en réputation à Paris, qu'il consentit à s'en dessaisir.
Les femmes ont eu le bon goût de ne pas quitter la mantille, la plus délicieuse coiffure qui puisse encadrer un visage d'Espagnole ; elles vont par les rues et à la prome-
15 nade en cheveux, un œillet rouge à chaque tempe, groupées dans leurs dentelles noires, et filent le long des murs en manégeant de l'éventail avec une grâce, une prestesse incomparables. Un chapeau de femme est une rareté à Grenade. Les élégantes ont bien dans leur arrière-carton
20 quelque machine jonquille ou ponceau qu'elles réservent pour les occasions suprêmes ; mais ces occasions, grâce à Dieu, sont fort rares, et les horribles chapeaux ne voient le jour qu'à la fête de la reine ou aux séances solennelles du l3'cée. Puissent nos modes ne jamais faire invasion dans
25 la ville des califes, et la terrible menace renfermée dans ces deux mots peints en noir à l'entrée d'un carrefour : Modista francesa^ ne jamais se réaliser ! Les esprits dits sérieux nous trouveront sans doute bien futile et se moqueront de nos doléances pittoresques ; mais nous sommes
30 de ceux qui croient que les bottes vernies et les paletots
Grrenade. 179
en caoutchouc contribuent très-peu à la civilisation, et qui estiment la civilisation elle-même quelque chose de peu désirable. C'est un spectacle douloureux pour le poëte, l'artiste et le philosophe, de voir les formes et les couleurs
5 disparaître du monde, les lignes se troubler, les teintes se confondre et l'uniformité la plus désespérante envahir l'univers sous je ne sais quel prétexte de progrès. Quand tout sera pareil, les vo3'ages deviendront complètement inutiles, et c'est précisément alors, heureuse coïncidence, que les
10 chemins de fer seront en pleine activité. A quoi bon aller voir bien loin, à raison de dix lieues à l'heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et garnies de bourgeois confortables? Nous croyons que tels n'ont pas été les desseins de Dieu, qui a modelé chaque pays d'une façon différente,
15 lui a donné des végétaux particuliers, et Ta peuplé de races spéciales dissemblables de conformation, de teint et de langage. C'est mal comprendre le sens de la création que de vouloir imposer la même livrée aux hommes de tous les climats, et c'est une des mille erreurs de la civili-
20 sation européenne ; avec un habit à queue de morue l'on est beaucoup plus laid, mais tout aussi barbare. Les pauvres Turcs du sultan Mahmoud font effectivement une belle figure depuis la réforme de l'ancien costume asiatique, et les lumières ont fait chez eux des progrès infinis !
25 Pour aller à la promenade, l'on suit la Carrera del Darro, l'on traverse la place du Théâtre, où se dresse une colonne funèbre élevée à la mémoire de Joaquin Marquez par Julian Roméa, Matilde Diez et autres artistes dramatiques, et sur laquelle donne la façade de l'Arsenal, bâti-
30 ment rococo, barbouillé en jaune et garni de statues de grenadiers peints en gris de souris.
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L' Alameda de Grenade est assurément Tun des endroits les plus agréables du monde: elle se nomme le Salon; singulier nom pour une promenade : figurez-vous une longue allée de plusieurs rangs d'arbres d'une verdure unique en Espagne, 5 terminée à chaque bout par une fontaine monumentale, dont les vasques portent sur les épaules de dieux aquatiques d'une difformité curieuse et d'une barbarie réjouissante. Ces fontaines, contre l'ordinaire de ces sortes de constructions, versent l'eau à larges nappes qui s'évaporent en pluie fine et
10 en brouillard humide, et répandent une fraîcheur délicieuse. Dans les allées latérales courent, encaissés par des lits de cailloux de couleur, des ruisseaux d'une transparence cristalline. Un grand parterre, orné de jets d'eau, rempli d'arbustes et de fleurs, myrtes, rosiers, jasmins, toute la cor-
15 beille de la Flore grenadine, occupe l'espace entre le Salon et le Genil, et s'étend jusqu'au pont élevé par le général Sébastiani du temps de l'invasion des Français. Le Genil arrive de la Sierra-Nevada dans son lit de marbre à travers des bois de lauriers d'une beauté incomparable. Le verre,
20 le cristal, so^t des comparaisons trop opaques, trop épaisses, pour donner une idée de la pureté de cette eau qui était encore la veille étendue en nappes d'argent sur les épaules blanches de la Sierra- Nevada. C'est un torrent de diamants en fusion.
25 Le soir, au Salon, entre sept ou huit heures, se réunissent les petites-maîtresses et les élégants grenadins : les voitures suivent la chaussée, vides la plupart du temps, car les Espagnols aiment beaucoup la marche, et, malgré leur fierté, daignent se promener eux-mêmes. Rien n'est plus charmant
30 que de voir aller et venir par petits groupes les jeunes
Grrenade. 181
femmes et les jeunes filles en mantille, nu-bras, des fleurs naturelles dans les cheveux, des souliers de satin aux pieds, l'éventail à la main, suivies à quelque distance par leurs amis et leurs attentifs, car en Espagne Ton n'est pas dans l'usage
5 de donner le bras aux femmes, comme nous l'avons déjà fait remarquer en parlant du Prado de Madrid. Cette habitude de marcher seules leur donne une franchise, une élégance et une liberté d'allures que n'ont pas nos femmes, toujours suspendues à quelque bras. Comme disent les peintres, elles
10 portent parfaitement. Cette séparation perpétuelle de l'homme et de la femme, du moins en public, sent déjà l'Orient.
Un spectacle dont les peuples du Nord ne peuvent se faire une idée, c'est l'Alameda de Grenade au coucher du soleil : la Sierra-Nevada, dont la dentelure enveloppe la ville de ce
15 côté, prend des nuances inimaginables. Tous les escarpements, toutes les cimes frappées par la lumière, deviennent roses, mais d'un rose éblouissant, idéal, fabuleux, glacé d'argent, traversé d'iris et de reflets d'opale, qui ferait paraître boueuses les teintes les plus fraîches de la palette ; des
20 tons de nacre de perle, des transparences de rubis, des veines d'agate et d'aventurine à défier toute la joaillerie féerique des Mille et une Nuits. Les vallons, les crevasses, les anfractuosités, tous les endroits que n'atteignent pas les rayons du soleil couchant, sont d'un bleu qui peut lutter avec l'azur du
25 ciel et de la mer, du lapis-lazuli et du saphir ; ce contraste de ton entre la lumière et l'ombre est d'un efiet prodigieux : la montagne semble avoir revêtu une immense robe de soie changeante, pailletée et côtelée d'argent ; peu à peu les couleurs splendides s'effacent et se fondent en demi-teintes
30 violettes, l'ombre envahit les croupes inférieures, la lumière
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se retire vers les hautes cimes, et toute la plaine est depuis longtemps dans l'obscurité que le diadème d'argent de la Sierra étincelle encore dans la sérénité du ciel sous le baiser d'adieu du soleil.
5 Les promeneurs font encore quelques tours et se dispersent : les uns pour aller prendre des sorbets ou de l'agraz au café de don Pedro Hurtado, le meilleur glacier de Grenade ; les autres pour se rendre à la tertulia^ chez leurs amis et leurs connaissances.
10 Cette heure est la plus gaie et la plus vivante de Grenade. Les boutiques des aguadores et des glaciers en plein vent sont éclairées par une multitude de lampes et de lanternes ; les réverbères et les fanaux allumés devant les images des madones luttent d'éclat et de nombre avec les étoiles, ce qui
15 n'est pas peu dire ; et, s'il fait clair de lune, l'on peut lire parfaitement les éditions les plus microscopiques. Le jour est bleu au lieu d'être jaune, voilà tout.
Grâce à la dame qui m'avait empêche de mourir de faim dans la diligence, et qui nous présenta chez plusieurs de ses
20 amis, nous fûmes bientôt très-répandus dans Grenade, et nous y menâmes une vie charmante. Il est impossible de recevoir un accueil plus cordial, plus franc et plus aimable ; au bout de cinq ou six jours, nous étions tout à fait intimes, et, suivant l'usage espagnol, l'on nous désignait par nos
25 noms de baptême : j'étais à Grenade don Teôfilo, mon camarade s'intitulait don Eugenio, et nous avions la liberté d'appeler par leur petit nom, Carmen, Teresa, Gala, etc., les femmes et les filles des maisons où nous étions reçus. Cette familiarité s'accorde très-bien avec les manières les plus
30 polies et les attentions les plus respectueuses.
Crrenade. 183
Nous allions donc à la tertuïia tous» les soirs, soit clans une maison, soit dans l'autre, depuis huit heures jusqu'à minuit. La tertuïia se tient dans le 2^(^i^o entouré de colonnes d'albâtre, orné d'un jet d'eau dont le bassin est entouré de pots 5 de fleurs et de caisses d'arbustes, sur les feuilles desquels les gouttes retombent en grésillant. Six ou huit quinquets sont accrochés le long des murs ; des canapés et des chaises de paille ou de jonc meublent les galeries, des guitares traînent çà et là ; le piano occupe un angle, dans l'autre
10 sont dressées des tables de jeu.
Chacun va saluer, en entrant, la maîtresse et le maître de la maison, qui ne manquent pas, après les civilités ordinaires, de vous offrir une tasse de chocolat, qu'il est de bon goût de refuser, et une cigarette que l'on accepte quelquefois. Ces
15 devoirs accomplis, vous allez dans un coin du pa^^'o vous joindre au groupe qui a le plus d'attrait pour vous. Les parents et les personnes âgées jouent au tresillo ; les jeunes gens causent avec les demoiselles, récitent les octaves et les dizains faits dans la journée, sont grondés et mis en péni-
20 tence pour les crimes qu'ils ont pu commettre la veille, comme d'avoir dansé trop souvent avec une jolie cousine, ou lancé une oeillade trop vive vers un balcon défendu, et autres menues peccadilles. S'ils ont été bien sages, à la place de la rose qu'ils ont apportée, on leur donne l'œillet placé au
25 corsage ou dans les cheveux, et l'on répond par un tour de prunelle et une légère pression de doigts à leur serrement de main lorsqu'on monte au balcon pour entendre passer la musique de la retraite. L'amour semble être la seule occupation à Grenade. L'on n'a pas parlé plus de deux ou trois
30 fois à une jeune fille, que toute la ville vous déclare novio et
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novia^ c'est-à-dire fiaftcés, et vous fait sur votre prétendue passion une foule de railleries innocentes, mais qui ne laissent pas que de vous inquiéter en vous faisant passer devant les yeux des visions conjugales. Cette galanterie est plutôt 5 apparente que réelle ; malgré les œillades langoureuses, les regards brûlants, les conversations tendres ou passionnées, les diminutifs mignards et le querido (chéri) dont on fait précéder votre nom, il ne faut pas prendre pour cela des idées trop avantageuses. Un Français à qui une femme du
10 monde dirait le quart de ce que dit sans conséquence une jeune fille grenadine à Tun de ses nombreux novios, croirait que l'heure du berger va sonner pour lui le soir môme, en quoi il se tromperait ; s'il s'émancipait un peu trop, il serait bien vite rappelé à l'ordre et sommé de formuler ses
15 intentions matrimoniales par devers les grands-parents. Cette honnête liberté de langage, si éloignée des mœurs guindées et factices des nations du Nord, vaut mieux que notre h3^pocrisie de paroles qui cache au fond une grande grossièreté d'actions. A Grenade, rendre des soins à une
20 femme mariée semble tout à fait extraordinaire, et rien ne paraît plus simple que de faire la cour à une jeune fille. En France, c'est le contraire : jamais personne n'adresse un mot aux demoiselles ; c'est ce qui rend les mariages si souvent malheureux. En Espagne, un novio voit sa no via
25 deux ou trois fois par jour, parle avec elle sans témoins auriculaires, l'accompagne à la promenade, vient causer la nuit avec elle à travers les grilles du balcon ou de la fenêtre du rez-de-chaussée. Il a eu tout le temps de la connaître, d'étudier son caractère, et n'achète pas, comme on dit, chat
30 en poche.
Grrenade. 185
Lorsque la conversation languit, Tun des galants décroche une guitare et se met à chanter, en grattant les cordes de ses ongles, en marquant le rhythme avec la paume de sa main sur le ventre de l'instrument, quelque
5 joyeuse chanson andalouse ou quelques couplets bouffons entremêlés de ay ! et de ola! modulés bizarrement et d'un effet singulier. Une dame se met au piano, joue un morceau de Bellini, qui paraît être le maestro favori des Espagnols, ou chante une romance de Breton de los Her-
10 reros, le grand parolier de Madrid. La soirée se termine par un petit bal improvisé, oi^ l'on ne danse, hélas ! ni jota, ni fandango, ni bolero, ces danses étant abandonnées aux pa^'sans, aux servantes et aux bohémiens, mais bien la contredanse et le rigodon, et quelquefois la valse. Cepen-
15 dant, à notre requête, un soir, deux demoiselles de la maison voulurent bien exécuter, le bolero ; mais auparavant elles firent fermer les fenêtres et la porte du patio ^ qui ordinairement restent toujours ouvertes, tant elles avaient peur d'être accusées de mauvais goût et de cou-
20 leur locale. Les Espagnols se fâchent en général quand on leur parle de cachucha, de castagnettes, de majos, de manolas, de moines, de contrebandiers et de combats de taureaux, quoique au fond ils aient un grand penchant pour toutes ces choses vraiment nationales et si caractéristiques.
25 Ils vous demandent d'un air visiblement contrarié si vous pensez qu'ils ne sont pas aussi avancés que vous en civilisation, tant cette déplorable manie d'imitation anglaise ou française a pénétré partout. L'Espagne en est aujourd'hui au Voltaire Touquet et au Constitutionnel de 1825,
30 c'est-à-dire hostile à toute couleur et à toute poésie. Il est
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toujours bien entendu que nous parlons de la classe prétendue éclairée qui habite les villes.
Les contredanses terminées, Ton prend congé des maîtres
de la maison en disant à la femme : A los pies de rested; au
5 mari : Beso d usted la mano^ à quoi Ton vous répond : Bue-
, nas noches^ et beso d usted la suya^ et sur le pas de la porte, pour dernier adieu, un : Hasta manana (jusqu'à demain) qui vous engage à revenir. Tout en étant familiers, les gens du peuple eux-mêmes, les paysans et les gredins sans
10 aveu sont entre eux d'une urbanité exquise bien différente de la grossièreté de notre canaille ; il est vrai qu'un coup de couteau pourrait suivre un mot blessant, ce qui donne beaucoup de circonspection aux interlocuteurs. Il est à remarquer que la politesse française, autrefois proverbiale,
15 a disparu depuis que l'on a cessé de porter l'épée. Les lois contre le duel achèveront de nous rendre le peuple le plus grossier de l'univers.
En rentrant chez soi, l'on rencontre sous les fenêtres et les balcons les jeunes galants embosses dans leur cape et
20 occupés à inlar la pava (plumer la dinde) , c'est-à-dire faire la conversation avec leurs novias à travers les grilles. Ces entretiens nocturnes durent souvent jusqu'à deux ou trois heures du matin, ce qui n'a rien d'étonnant, puisque les Espagnols passent une partie de la journée à dormir.
25 II arrive aussi de tomber dans une sérénade composée . de trois ou quatre musiciens, mais le plus ordinairement de l'amoureux tout seul, qui chante des couplets en s'accompagnant de la guitare, le sombrero enfoncé sur les yeux et le pied posé sur une pierre ou sur une borne. Autre-
30 fois, deux séréilades dans la même rue ne seraient pas
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supportées : le premier occupant prétendait rester seul et défendait à toute autre guitare que la sienne de bourdonner dans le silence de la nuit. Les prétentions se soutenaient à la pointe de Tépée ou du couteau, à moins cependant 5 qu'une ronde ne vînt à passer. Alors les deux rivaux se réunissaient pour charger la patrouille, sauf à vider ensuite leur querelle particulière. Les susceptibilités de la sérénade se sont beaucoup adoucies, et chacun peut rascar eljamon (gratter le jambon) sous la muraille de sa belle
10 en tranquillité d'esprit.
Si la nuit est sombre, il faut prendre garde de mettre le pied sur le ventre de quelque honorable hidalgo roulé dans sa mante, qui lui sert de vêtement, de lit et de maison. Dans les nuits d'été, les marches de granit du théâtre sont
15 couvertes d'un tas de drôles qui n'ont pas d'autre asile. Chacun a son degré qui est comme son appartement, où l'on est toujours sûr de le retrouver. Ils dorment là sous le dôme bleu du ciel avec les étoiles pour veilleuses, à l'abri des punaises et défiant les piqûres des moustiques par la
20 coriacité de leur peau tannée, bronzée aux feux du soleil d'Andalousie, et aussi noire, à coup sûr, que celle des mulâtres les plus foncés.
Voici, sans beaucoup de variantes, la vie que nous menions : le matin était consacré à des courses à travers la
25 ville, à quelque promenade à l'Alhambra ou au Généralife, et ensuite à la visite obligée aux dames chez qui nous avions passé la soirée. Lorsque nous ne venions que deux fois par jour, l'on nous appelait ingrats, et l'on nous recevait avec tant de bienveillance, que nous nous trouvions en effet
30 des êtres sauvages, farouches, et d'une négligence extrême.
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Nous avions por l'Alhambra une telle passion que, non contents d'y aller tous les jours, nous voulûmes y demeurer tout à fait, non pas dans les maisons a voisinantes, qu'on loue fort cher aux Anglais, mais dans le palais même, et,
5 grâce à la protection de nos amis de Grenade, sans nous donner une permission formelle, on promit de ne pas nous apercevoir. Nous y restâmes quatre jours et quatre nuits qui sont les instants les plus délicieux de ma vie sans aucun doute.
10 Pour aller à TAlhambra, nous passerons, s'il vous plait, par la place de la Yivarambla, où le vaillant More Gazul courait autrefois le taureau, et dont les maisons, avec leurs balcons et leurs miradores de menuiserie, ont une vague apparence de cages à poulet. Le Marché aux poissons
15 occupe un angle de la place, dont le milieu forme un terreplein entouré de bancs de pierre, peuplé de changeurs de monnaie, de marchands d'alcarrazas, de pots de terre, de pastèques, de merceries, de romances, de couteaux, de chapelets et autres menues industries en plein vent. Le
20 Zacatin, qui a conservé son nom moresque, relie la Vivarambla à la Plaza-Nueva. Dans cette rue, côtoyée de ruelles latérales, couverte de tencUdos de toile à voile, s'agite et bourdonne tout le commerce de Grenade : les chapeliers, les tailleurs, les cordonniers, les passementiers et les
25 marchands d'étoffes occupent presque toutes les boutiques auxquelles sont encore inconnus les raffinements du luxe moderne, et qui rappellent les anciens piliers des halles de Paris. La foule se presse à toute heure dans le Zacatin. Tantôt c'est un groupe d'étudiants de Salamanque en tournée,
30 qui jouent de la guitare, du tambour de basque, des cas-
Grenade. 189
tagnettes et du triangle, en chantant des couplets pleins de verve et de bouffonnerie ; tantôt une horde de bohémiennes avec leur robe bleue à falbalas, semée d'étoiles, leur long châle jaune, leurs cheveux en désordre, leur cou entouré de 5 gros colliers d'ambre ou de corail, ou bien une file d'ânes chargés de jarres énormes et poussés par un paysan de la Yega, brûlé comme un Africain.
Le Zacatin débouche sur la Place-Neuve, dont un pan est occupé par le superbe palais de la Chancellerie, remarquable
10 par ses colonnes d'ordre rustique et la richesse sévère de son architecture. La place traversée, l'on commence à gravir la rue de los Gomeles, au bout de laquelle on se trouve sur la limite de la juridiction de l'Alhambra, face à face avec la porte des Grenades, nommée Bib-Leuxar par les Mores,
15 ayant à sa droite les Tours Vermeilles, bâties, à ce que prétendent les érudits, sur des substructions phéniciennes, et habitées aujourd'hui par des vanniers et des potiers de terre.
Avant d'aller plus loin, nous devons prévenir nos lecteurs, qui pourraient trouver nos descriptions, quoique d'une scra-
20 puleuse exactitude, au-dessous de l'idée qu'ils s'en sont formée, que l'Alhambra, ce palais-forteresse des anciens rois mores, n'a pas le moins du monde l'aspect que lui prête l'imagination. On s'attend à des superpositions de terrasses, à des minarets brodés à jour, à des perspectives de colonnades
25 infinies. Il n'y a rien de tout cela dans la réalité ; au dehors, l'on ne voit que de grosses tours massives couleur de brique ou de pain grillé, bâties à difie rentes époques par les princes arabes ; au dedans, qu'une suite de salles et de galeries décorées avec une délicatesse extrême, mais sans rien de
30 grandiose. Ces réserves prises, continuons notre route.
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Quand on a passé la porte des Grenades, Ton se trouve dans Tenceinte de la forteresse et sous la juridiction d'un gouverneur particulier. Deux routes sont tracées dans un bois de haute futaie. Prenons le chemin de gauche, qui con-
6 duit à la fontaine de Charles-Quint ; c'est le plus escarpé, mais le plus court et le plus pittoresque. Des ruisseaux roulent avec rapidité dans des rigoles de cailloutis et répandent la fraîcheur au pied des arbres, qui appartiennent presque tous aux espèces du Nord, et dont la verdure a une
10 vivacité bien délicieuse à deux pas de l'Afrique. Le bruit de l'eau qui gazouille se mêle au bourdonnement enroué de cent mille cigales ou grillons dont la musique ne se tait jamais et vous rappelle forcément, malgré la fraîcheur du lieu, aux idées méridionales et torrides. L'eau jaillit de
15 toutes parts, sous le tronc des arbres, a travers les fentes des vieux murs. Plus il fait chaud, plus les sources sont abondantes, car c'est la neige qui les alimente. Ce mélange d'eau, de neige et de feu, fait de Grenade un climat sans pareil au monde, un véritable paradis terrestre, et, sans que
20 nous soyons More, l'on peut, lorsque nous avons l'air absorbé dans une mélancolie profonde, nous appliquer le dicton arabe : Il pense à Grenade.
Au bout du chemin, qui ne cesse de monter, on rencontre une grande fontaine monumentale qui forme épaulement,
25 dédiée à l'empereur Charles-Quint, avec force devises, blasons, victoires, aigles impériales, médaillons mythologiques, dans le goût romain allemand, d'une richesse lourde et puissante. Deux écussons aux armes de la maison de Mondéjar indiquent que don Luis de Mendoza, marquis de ce titre, a
30 élevé ce monument en l'honneur du César à barbe rousse.
Grrenade. 191
Cette fontaine, solidement maçonnée, soutient les terres de la rampe qui conduit à la porte du Jugement, par laquelle on entre dans TAlhambra proprement dit.
La porte du Jugement a été bâtie par le roi Yusef Abul
6 Hagiag, vers Tan 1348 de Jésus-Christ : ce nom lui vient de l'habitude où sont les musulmans de rendre la justice sur le seuil de leurs palais ; ce qui a l'avantage d'être fort majestueux et de ne laisser pénétrer personne dans les cours intérieures ; car la maxime de M. Royer-Collard : "La vie
10 privée doit être murée," avait été inventée depuis bien des siècles par l'Orient, cette terre du soleil, d'où vient toute lumière et toute sagesse.
Le nom de tour serait plus justement appliqué que celui de porte à la construction du roi more Yusef Abul Hagiag,
15 car c'est réellement une grosse tour carrée, assez haute, et percée d'un grand arc évidé en forme de cœur, à qui les hiéroglyphes de la clef et de la main gravés en creux sur deux pierres séparées donnent un air rébarbatif et cabalistique. La clef est un sj^mbole en grande vénération chez
20 les Arabes, à cause d'un verset du Coran qui commence par ces mots : Il a ouvert^ et de plusieurs autres significations hermétiques ; la main est destinée à conjurer le mauvais œil, Isijettatura^ comme les petites mains de corail que l'on porte à Naples en épingle ou en breloque pour se garantir des
25 regards obliques. Il y avait une ancienne prédiction qui disait que Grenade ne serait prise que lorsque la main aurait saisi la clef ; il faut avouer, à la honte du prophète, que les deux hiéroglyphes sont toujours à la même place, et que Boabdil, el rey cJiico^ comme on l'appelait à cause de sa
30 petite taille, a poussé hors de Grenade conquise ce gémisse-
192 Modem French Readings,
ment historique, suspîro del Moro, qui a baptisé un rocher de la Sierra cV El vire.
Cette tour crénelée, massive, glacée d'orange et de rouge sur un fond de ciel cru, ayant derrière elle un abîme de 5 végétation, la ville en précipice, et plus loin de longues bandes de montagnes veinées de mille nuances comme des porphyres africains, forme au palais arabe une entrée vraiment majestueuse et splendide. Sous la porte est installé un corps de garde, et de pauvres soldats déguenillés font la 10 sieste au même endroit oti les califes, assis sur des divans de brocart d'or, leurs yeux noirs immobiles dans leur face de marbre, les doigts noyés dans les flots de leur barbe soyeuse, écoutaient d'un air rêveur et solennel les réclamations des croyants. Un autel, surmonté d'une image de la 15 Vierge, est appliqué à la muraille, comme pour sanctifier dès le premier pas cet ancien séjour d.es adorateurs de Mahomet. La porte franchie, l'on débouche sur une vaste place nommée de los Algives^ au milieu de laquelle se trouve un puits dont la margelle est entourée d'une espèce de han- 20 gar de charpente recouvert de sparterie sous lequel on va boire, pour un cuarto^ de grands verres d'une eau claire comme le diamant, froide comme la glace, et d'un goût exquis. Les tours Quebrada, de l'Homenage, de l'Armeria, celle de la Vela, dont la cloche annonce les heures de la 25 distribution des eaux, des parapets de pierre où l'on peut s'accouder pour admirer le merveilleux spectacle qui se déroule devant vous, entourent la place d'un côté ; l'autre est rempli par le palais de Charles-Quint, grand monument de la renaissance qu'on admirerait partout ailleurs, mais que 30 l'on maudit ici, lorsqu'on songe qu'il couvre une égale éten-
Grenade. 193
due de l'Alhambra renversée exprès pour emboîter sa lourde masse. Cet Alcazar a pourtant été dessiné par Alonzo Berruguete ; les trophées, les bas-reliefs, les médaillons de sa façade sont fouillés par un ciseau fier, hardi, patient ; la 5 cour circulaire à colonnes de marbre, où devaient se donner les combats de taureaux, est assurément un magnifique morceau d'architecture, mais non erat hic locus.
L'on pénètre dans l'Alhambra par un corridor situé dans l'angle du palais de Charles-Quint, et l'on arrive, après
10 quelques détours, à une grande cour désignée indifféremment sous le nom de Patio de los Arrayanes (cour des Myrtes) , de VAlberca (du Réservoir), ou du Mezouar^ mot arabe qui signifie bain des femmes.
En débouchant de ces couloirs obscurs dans cette large
W enceinte inondée de lumière, l'on éprouve un effet analogue à celui du Diorama. Il vous semble que le coup de baguette d'un enchanteur vous a transporta en plein Orient, à quatre ou cinq siècles en arrière. Le temps, qui change tout dans sa marche, n'a modifié en rien l'aspect de ces lieux, où l'ap-
20 parition de la sultane Chaîne des cœurs et du More Tarfé, dans son manteau blanc, ne causerait pas la moindre surprise.
Au milieu de la cour est creusé un grand réservoir de trois ou quatre pieds de profondeur, en forme de parallé-
25 logramme, bordé de deux plates-bandes de m^Ttes et d'arbustes, terminé à chaque bout par une espèce de galerie à colonnes fluettes supportant des arcs moresques d'une grande délicatesse. Des bassins à jet d'eau, dont le tropplein se dégorge dans le réservoir par une rigole de marbre,
30 sont placés sous chaque galerie et complètent la symétrie
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de la décoration. A gauche se trouvent les archives et la pièce où, parmi des débris de toutes sortes, est relégué, il faut le dire à la honte des Grenadins, le magnifique vase de l'Alhambra, haut de près de quatre pieds, tout couvert 5 d'ornements et d'inscriptions, monument d'une rareté inestimable, qui ferait à lui seul la gloire d'un musée, et que l'incurie espagnole laisse se dégrader dans un recoin ignoble. Une des ailes qui forment les anses a été cassée récemment. De ce côté sont aussi les passages qui conduisent à l'an-
10 cienne mosquée, convertie en église, lors de la conquête, sous l'invocation de sainte Marie de l'Alhambra. A droite sont les logements des gens de service, où la tête de quelque brune servante andalouse, encadrée par une étroite fenêtre moresque, produit un effet oriental assez satisfaisant. Dans
15 le fond, au-dessus du vilain toit de tuiles rondes, qui a remplacé les poutres de cèdre et les tuiles dorées de la toiture arabe, s'élève majestueusement la tour de Comarès, dont les créneaux découpent leurs dentelures vermeilles dans l'admirable limpidité du ciel. Cette tour renferme la salle des
20 Ambassadeurs, et communique avec le Patio de los Arrayanes par une espèce d'antichambre nommée la Barca à cause de sa forme.
L'antichambre de la salle des Ambassadeurs est digne de sa destination : la hardiesse de ces arcades, la variété,
25 l'enlacement de ses arabesques, les mosaïques de ses murailles, le travail de sa voûte de stuc, fouillée comme un plafond de grotte à stalactites, peinte d'azur, de vert et de rouge, dont les traces sont encore visibles, forment un ensemble d'une originalité et d'une bizarrerie charmantes.
oO De chaque côté de la porte qui mène à la salle des Am-
Cirenade, 195
bassadeurs, dans le jambage même de Tarcade, au-dessus du revêtement de carreaux vernissés dont les triangles de couleurs tranchantes garnissent le bas des murs, sont creusées en forme de petites chapelles deux niches de marbre 5 blanc sculptées avec une extrême délicatesse. C'est là que les anciens Mores déposaient leurs babouches avant d'entrer, en signe de déférence, à peu près comme nous ôtons nos chapeaux dans les endroits respectables.
La salle des Ambassadeurs, une des plus grandes de
10 TAlhambra, remplit tout l'intérieur de la tour de Comarès. Le plafond, de bois de cèdre, offre les combinaisons mathématiques si familières aux architectes arabes : tous les morceaux sont ajustés de façon à ce que leurs angles sortants ou rentrants forment une variété infinie de dessins ;
15 les murailles disparaissent sous un réseau d'ornements si serrés, si inextricablement enlacés, qu'on ne saurait mieux les comparer qu'à plusieurs guipures posées les unes sur les autres. L'architecture gothique, avec ses dentelles de pierre et ses rosaces découpées à jours, n'est rien à côté
20 de cela. Les truelles à poisson, les broderies de papier frappées à l'emporte-pièce dont les confiseurs couvrent leurs dragées, peuvent seules en donner une idée. Un des caractères du st^'le moresque est d'offrir très-peu de saillies et très-peu de profils. Tout cette ornementation se
25 développe sur des plans unis et ne dépasse guère quatre à cinq pouces de relief; c'est comme une espèce de tapisserie exécutée dans la muraille même. Un élément particulier la distingue : c'est l'emploi de l'écriture comme motif de décoration ; il est vrai que l'écriture arabe avec
30 s?s formes contournées et m^^stérieuses se prête merveil-
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leiisement à cet usage. Les inscriptions, qui sont presque toujours des suras du Coran ou des éloges aux différents princes qui ont bâti et décoré les salles, se déroulent le long des frises, sur les jambages des portes, autour de 5 Tare des fenêtres, entremêlées de fleurs, de rinceaux, de lacs et de toutes les richesses de la calligraphie arabe. Celles de là salle des Ambassadeurs signifient Gloire à Dieu, puissance et richesse aux croyants, ou contiennent les louanges d'Abu Nazar, qui, s'il eût été transporté tout
10 vif dans le ciel, eût effacé V éclat des étoiles et des planètes; assertion hyperbolique qui nous parait un peu trop orientale. D'autres bandes sont chargées de Féloge d'Abu Abd Allah, autre sultan qui fit travailler à cette partie du palais. Les fenêtres sont chamarrées de pièces de vefrs en
15 l'honneur de la limpidité des eaux du réservoir, de la fraîcheur des arbustes et du parfum des fleurs qui ornent la cour du Mezouar, qu'on aperçoit, en eflfet, de la salle des Ambassadeurs à travers la porte et les colonnettes de la galerie.
20 Les meurtrières à balcon intérieur percées à une grande hauteur du sol, le plafond en charpente sans autres décorations que des zigzags et des enlacements formés par l'ajustement des pièces, donnent à la salle des Ambassadeurs un aspect plus sévère qu'aux autres salles du palais,
25 et plus en harmonie avec sa destination. De la fenêtre du fond, l'on jouit d'une vue merveilleuse sur le ravin du Darro.
Cette description terminée, nous devons encore détruire une illusion : toutes ces magnificences ne sont ni en marbre
30 ni en albâtre, ni même en pierre, mais tout bonnement
Crrenade, 197
en plâtre ! Ceci contrarie beaucoup les idées de luxe féerique que le nom seul de FAlhambra éveille dans les imaginations les plus positives ; mais rien n'est plus vrai : à l'exception des colonnes ordinairement tournées d'un seul
5 morceau et dont la hauteur ne dépasse guère six à huit pieds, de quelques dalles dans le pavage, des vasques des bassins, des petites chapelles à déposer les babouches, il n'y a pas un seul morceau de marbre emplo3'é dans la construction intérieure de FAlhambra. Il en est de même
10 du Généralife : nul peuple d'ailleurs n'a poussé plus loin que los Arabes l'art de mouler, de durcir et de ciseler le plâtre, qui acquiert entre leurs mains la dureté du stuc sans en avoir le luisant désagréable.
La plupart de ces ornements sont donc faits avec des
15 moules, et répétés sans grand travail toutes les fois que la symétrie l'exige. Rien ne serait facile comme de reproduire identiquement une salle de FAlhambra ; il suffirait pour cela de prendre les empreintes de tous les motifs d'ornement. Deux arcades de la salle du Tribunal, qui s'étaient
20 écroulées, ont été refaites par des ouvriers de Grenade avec une perfection qui ne laisse rien à désirer. Si nous étions un peu millionnaire, une de nos fantaisies serait de faire un duplicata de la cour des Lions dans un de nos parcs.
25 De la salle ^des Ambassadeurs, l'on va, par un corridor de construction relativement moderne, au tocador^ ou toilette de la reine. C'est un petit pavillon situé sur le haut d'une tour d'oti l'on jouit du plus admirable panorama, et qui servait d'oratoire aux sultanes. A l'entrée, Fon remar-
-0 que une dalle de marbre blanc percée de petits trous pour
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laisser passer la fumée des parfums que Ton brûlait sous le plancher. Sur les murs, Ton voit encore des fresques fantasques exécutées par Bartolomé de Ragis, Alonzo Perez et Juan de La Fuente. Sur la frise s'entrelacent, avec 5 des groupes d'Amours, les chiffres d'Isabelle et de Philippe V. Il est diflScile de rêver quelque chose de plus coquet et de plus charmant que ce cabinet aux petites colonnes moresques, aux arceaux surbaissés, suspendu sur un abîme azuré dont le fond est papelonné par les toits de
10 Grenade, où la brise apporte les parfums du Généralife, énorme touffe de lauriers-roses épanouie au front de la colline prochaine, et le miaulement plaintif des paons qui se promènent sur les murs démantelés. Que d'heures j'ai passées là, dans cette mélancolie sereine si différente de
15 la mélancolie du Nord, une jambe pendante sur le gouffre, recommandant à mes yeux de bien saisir chaque forme, chaque contour de l'admirable tableau qui se déployait devant eux, et qu'ils ne reverront sans doute plus ! Jamais description, jamais peinture ne pourra approcher de cet éclat,
20 de cette lumière, de cette vivacité de nuances. Les tons les plus ordinaires prennent la valeur des pierreries, et tout se soutient dans cette gamme. Vers la fin de la journée, quand le soleil est oblique, il se produit des effets inconcevables : les montagnes étincellent comme des entas-
25 sements de rubis, de topazes et d'escarboucles ; une poussière d'or baigne les intervalles, et si, comme cela est fréquent dans l'été, les laboureurs brûlent le chaume dans la plaine, les flocons de fumée qui s'élèvent lentement vers le ciel empruntent aux feux du couchant des reflets magiques.
30 Je suis étonné que les peintres espagnols aient, en général,
G-renade, 199
si fort rembruni leurs tableaux, et se soient jetés presque exclusivement dans l'imitation du Caravage et des maîtres sombres. Les tableaux de Decamps et de Marilhat, qui n'ont peint que des sites d'Asie ou d'Afrique, donnent de
5 l'Espagne une idée bien plus juste que tous les tableaux rapportés à grands frais de la Péninsule.
Nous traverserons, sans nous y arrêter, le jardin de Lindaraja, qui n'est plus qu'un terrain inculte, jonché de décombres, hérissé de broussailles, et nous entrerons un
10 instant dans les bains de la Sultane, revêtus de mosaïques de carreaux de terre vernissée, brodés de filigrane de plâtre à faire honte aux madrépores les plus compliqués. Une fontaine occupe le milieu de la pièce ; deux espèces d'alcôves sont pratiquées dans le mur ; c'était là que Chaîne des cœurs
15 et Zobéide venaient se reposer sur des carreaux de toile d'or, après avoir savouré les délices et les raffinements d'un bain oriental. On voit encore, à une quinzaine de pieds du sol, les tribunes ou balcons où se plaçaient les musiciens et les chanteurs. Les baignoires sont de grandes cuves de marbre
20 blanc d'un seul morceau, placées dans de petits cabinets voûtés, éclairés par des rosaces ou étoiles découpées à jour. Nous ne parlerons pas, de peur de tomber dans des répétitions fastidieuses, de la salle des Secrets, où l'on remarque un effet d'acoustique singulier, et dont les angles sont noircis
25 par le nez des curieux qui vont y chuchoter quelque impertinence fidèlement transportée à l'autre coin ; de la salle des Nymphes, où l'on voit au-dessus de la porte un excellent bas-relief de Jupiter changé en cygne et caressant Léda, d'une liberté de composition et d'une audace de ciseau ex-
30 traordinaires ; des appartements de Charles-Quint, out-
rageusement dévastés, qui n'ont plus rien de curieux que leurs plafonds chamarrés de Fambitieuse devise : Plvs vltra, et nous nous transporterons dans la cour des Lions, le morceau le plus curieux et le mieux conservé de TAlhambra.
5 Les gravures anglaises et les nombreux dessins que Ton a publiés de la cour des Lions n'en donnent qu'une idée fort incomplète et très-fausse : ils manquent presque tous de proportions, et, par la surcharge que nécessite le rendu des détails infinis de l'architecture arabe, font concevoir un
10 monument d'une bien plus grande importance.
La cour des Lions a cent vingt pieds de long, soixante et treize de large, et les galeries qui l'entourent ne dépassent pas vingt-deux pieds de haut. Elles sont formées par cent vingt-huit colonnes de marbre blanc appareillées dans un
15 désordre sj^métrique de quatre en quatre et de trois en trois ; ces colonnes, dont les chapiteaux très-ouvragés conservent des traces d'or et de couleur, supportent des arcs d'une élégance extrême et d'une coupe toute particulière.
En entrant, vous avez en face de vous, formant le fond
20 du parallélogramme, la salle du Tribunal, dont la voûte renferme un monument d'art d'une rareté et d'un prix inestimables. Ce sont des peintures arabes, les seules peutêtre qui soient parvenues jusqu'à nous. L'une d'elles représente la cour des Lions même avec la fontaine très-
25 reconnaissable, mais dorée ; quelques personnages, que la vétusté de la peinture ne permet pas de distinguer nettement, semblent occupés d'une joute ou d'une passe d'armes. L'autre a pour sujet une espèce de divan où se trouvent rassemblés les rois mores de Grenade, dont on discerne
30 encore fort bien les burnous blancs, les têtes olivâtres, la
Crrenade. 201
bouche ronge et les mystérieuses prunelles noires. Ces peintures, à ce que l'on prétend, sont sur cuir préparé, collé à des panneaux de cèdre, et servent à prouver que le précepte du Coran qui défend la représentation des êtres
5 animés n'était pas toujours scrupuleusement observé par les Mores, quand bien même les douze lions de la fontaine ne seraient pas là pour confirmer cette assertion.
A gauche, au milieu de la galerie, dans le sens de la longueur, se trouve la salle des Deux Sœurs, qui fait pen-
10 dant à la salle des Abencérages. Ce nom de las Dos Hermanas lui vient de deux immenses dalles de marbre blanc de Macliaël, de grandeur égale et parfaitement semblables, que Ton remarque à son pavé. La voûte ou coupole, que les Espagnols appellent fort expressivement media naranja
15 (demi-orange) , est un miracle de travail et de patience. C'est quelque chose comme les gâteaux d'une ruche, comme les stalactites d'une grotte, comme les grappes de globules savonneux que les enfants soufflent au moyen d'une paille. Ces myriades de petites voûtes, de dômes de trois ou quatre
20 pieds qui naissent les uns des autres, entre-croisant et brisant à chaque instant leurs arêtes, semblent plutôt le produit d'une cristallisation fortuite que l'œuvre d'une main humaine ; le bleu, le rouge et le vert brillent encore dans le creux des moulures d'un éclat presque aussi vif que
25 s'ils venaient d'être posés. Les murailles, comme celles de la salle des Ambassadeurs, sont couvertes, depuis la frise jusqu'à hauteur d'homme, de broderies de stuc d'une délicatesse et d'une complication incroyables. Le bas est revêtu de ces carreaux de terre vernie où des angles noirs,
30 verts et jaunes, forment mosaïque avec le fond blanc. Le
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milieu de la pièce, selon Tinvariable usage des Arabes, dont les habitations ne semblent être que de grandes fontaines enjolivées, est occupé par un bassin et un jet d'eau. Il y en a quatre sous le portique du tribunal, autant sous 5 le portique de l'entrée, un autre dans la salle des Abencérages, sans compter la Taza de los Leones^ qui, non contente de verser de l'eau par les gueules de ses douze monstres, lance encore vers le ciel un torrent par le champignon qui la surmonte. Toutes ces eaux viennent se
10 rendre, par des rigoles creusées dans le dallage des salles et le pavé de la cour, au pied de la fontaine des Lions, où elles s'engloutissent dans un conduit souterrain. Voilà à coup sûr un genre d'habitation où l'on ne sera pas incommodé par la poussière, et l'on se demande comment
15 ces salles pouvaient être habitables l'hiver. Sans doute on fermait alors les grandes portes de cèdre, on recouvrait le pavé de marbre d'épais tapis, on allumait dans les braseros des feux de noyaux et de bois odoriférant, et l'on attendait ainsi le retour de la belle saison, qui ne se fait
20 jamais beaucoup attendre à Grenade.
Nous ne décrivons pas la salle des Abencérages, qui est presque semblable à celle des Deux Sœurs, et n'a rien de particulier que son ancienne porte de bois assemblé en losanges, qui date du temps des Mores. A l'Alcazar de Sé-
25 ville, on en remarque une autre tout à fait du même stj'le.
La Taza de los Leones jouit, dans les poésies arabes,
d'une réputation merveilleuse ; il n'est pas d'éloges dont on
ne comble ces superbes animaux. Je dois avouer qu'il est
difficile de trouver quelque chose qui ressemble moins à
30 des lions q«ie ces produits de la fantaisie africaine : les
Grrenade. 203
pattes sont de simples piquets pareils à ces morceaux de bois à peine dégrossis qu'on enfonce d>ns le ventre des chiens de carlin pour les faire tenir en équilibre ; les mufles, rayés de barres transversales, sans doute pour figurer
5 les moustaches, ressemblent parfaitement à des museaux d'hippopotame ; les jeux sont d'un dessin par trop primitif qui rappelle les informes essais des enfants. Cependant ces douze monstres, en les acceptant, non pas comme lions, mais comme chimères, comme caprice d'ornement,
10 font, avec la vasque qu'ils supportent, un effet pittoresque et plein d'élégance, qui aide à comprendre leur réputation et les éloges contenus dans une inscription arabe de vingtquatre vers de vingt-deux syllabes, gravés sur les parois de la coupe où retombent les eaux de la coupe supérieure.
15 C'est dans le bassin de la fontaine des Lions que tombèrent les têtes des trente-six Abencérages attirés dans un piège par les Zégris. Les autres Abencérages auraient tous éprouvé le même sort sans le dévouement d'un petit page qui courut prévenir, au risque de sa vie, les survivants, et les
20 empêcher d'entrer dans la fatale cour. On vous fait remarquer au fond du bassin de larges taches rougeâtres, accusations indélébiles laissées par les victimes contre la cruauté de leurs bourreaux. Malheureusement les érudits prétendent que les Abencérages et les Zégris n'ont jamais existé. Je
25 m'en rapporte complètement là-dessus aux romances, aux traditions populaires et à la nouvelle de M. de Chateaubriand, et je crois fermement que les empreintes empourprées sont du sang et non de la rouille.
Nous avions établi notre quartier général dans la cour
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des Lions ; notre ameublement consistait en deux matelas qu'on roulait le jour dans quelque coin, en une lampe de cuivre, une jarre de terre et quelques bouteilles de vin de Jérès que nous mettions rafraîchir dans la fontaine. Nous
5 couchions tantôt dans la salle des Deux Sœurs, tantôt dans celle des Abencérages, et ce n'était pas sans quelque légère appréhension, qu'étendu sur mon manteau, je regardais tomber, par les ouvertures de la voûte, dans l'eau du bassin et sur le pavé luisant, les rayons blancs de la lune tout
10 étonnés de se croiser avec la flamme jaune et tremblotante d'une lampe.
Les traditions populaires réunies par Washington Irving, dans ses Contes de V Alhambra, me revenaient en mémoire ; les histoires du Cheval sans tète et du Fantôme velu^ rappor-
15 tées gravement par le père Echeverria, me paraissaient extrêmement probables, surtout quand la lumière était soufflée. La vraisemblance des légendes paraît beaucoup plus grande la nuit, dans ces ténèbres traversées de reflets incertains qui prêtent à tous les objets vaguement
20 ébauchés des apparences fantastiques : le doute est fils du jour, la foi est fille de la nuit, et ce qui m'étonne, moi, c'est que saint Thomas ait cru au Christ, après avoir mis le doigt dans sa plaie. Je ne suis pas sûr de n'avoir pas vu les Abencérages se promener le long des galeries au clair de lune
25 portant leur tête sous le bras ; toujours est-il que les ombres des colonnes prenaient des formes diablement suspectes, et que la brise, en passant dans les arcades, ressemblait, à s'y méprendre, à une respiration humaine.
Un matin, c'était un dimanche, vers quatre ou cinq heures,
30 nous nous sentîmes, tout en dormant, inondés sur nos mate-
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las d'une pluie fine et pénétrante. On avait ouvert les conduits des jets d'eau plus tôt qu'à l'ordinaire, en l'honneur d'un prince de Saxe-Cobourg qui venait visiter TAlbambra, et qui, disait-on, devait épouser la jeune reine quand elle 5 serait majeure.
A peine étions-nous levés et habillés, que le prince arriva avec deux ou trois personnes de sa suite. Il était furieux. Les gardiens, pour le fêter plus dignement, avaient ajusté à toutes les fontaines des mécanismes et des jeux hydrauliques
10 les plus ridicules du monde. L'une de ces inventions avait la prétention de figurer le voyage de la reine à Valence au moyen d'un petit carrosse en fer-blanc et de soldats de plomb que la force de l'eau faisait tourner. Jugez de la satisfaction du prince à ce raffinement ingénieux et constitu-
15 tionnel. Le Fray Gerundio^ journal satirique de Madrid, persécutait ce pauvre pidnce avec un acharnement particulier. Il lui reprochait, entre autres crimes, de débattre trop vivement ses comptes de dépenses dans les auberges, et d'avoir paru au théâtre en habit de majo, un chapeau pointu sur la
20 tête.
Une compagnie de Grenadins et de Grenadines vint passer la journée à l'Alhambra ; il y avait sept ou huit femmes jeunes et jolies, et cinq ou six cavaliers. Ils dansèrent au son de la guitare, jouèrent aux petits jeux et chantèrent en
25 chœur, sur un air délicieux, la chanson de Fra}^ Luis de Léon, qui a obtenu un succès populaire en Andalousie. Comme les jets d'eau étaient épuisés pour avoir commencé trop matin à darder leur fusée d'argent, et que les vasques se trouvaient à sec, les jeunes folles s'assirent en rond sur
sole rebord d'albâtre du bassin de la salle des Deux Sœurs, de
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manière à former corbeille, et, renversant en arrière leurs jolies têtes, elles reprenaient toutes ensemble le refrain de la chanson.
Le Généralife est situé à peu de distance de FAlhambra, 5 sur un mamelon de la même montagne. L'on y va par une espèce de chemin creux qui croise le ravin de los Molinos, qui est tout bordé de figuiers aux énormes feuilles luisantes, de chênes verts, de pistachiers, de lauriers, de cistes d'une incroyable puissance de végétation. Le sol sur lequel on
10 marche se compose d'un sable jaune tout pénétré d'eau, et d'une fécondité extraordinaire. Rien n'est plus ravissant à suivre que ce chemin, qui a l'air d'être tracé à travers une forêt vierge d'Amérique, tant il est obstrué de feuillages et de fleurs, tant on y respire un vertigineux parfum de plantes
15 aromatiques. La vigne jaillit par les fentes des murs lézardés, et suspend à toutes les branches ses vrilles fantasques et ses pampres découpés comme un ornement arabe ; l'aloès ouvre son éventail de lames azurées, l'oranger contourne son bois noueux et s'accroche de ses doigts de racines
20 aux déchirures des escarpements. Tout fleurit, tout s'épanouit dans un désordre touffu et plein de charmants hasards. Une branche de jasmin qui s'égare mêle une étoile blanche aux fleurs écarlates du grenadier ; un laurier, d'un bord du chemin à l'autre, va embrasser un cactus, malgré ses épines.
25 La nature, abandonnée à elle-même, semble se piquer de coquetterie, et vouloir montrer combien l'art, même le plus exquis et le plus savant, reste toujours loin d'elle.
Au bout d'un quart d'heure de marche, on arrive au Généralife, qui n'est en quelque sorte que la casa de campo^
30 le pavillon champêtre de FAlhambra. L'extérieur, comme
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celui de toutes les constructions orientales, en est fort simple : de grandes murailles sans fenêtres et surmontées d'une terrasse avec une galerie en arcades, le tout coiifé d'un petit belvédère moderne. Il ne reste du Généralife que des 5 arcades et de grands panneaux d'arabesques malheureusement empâtés par des couches de lait de chaux renouvelées avec une obstination de propreté désespérante. Petit à petit, les délicates sculptures, les guillochis merveilleux de cette architecture de fées s'oblitèrent, se bouchent et disparaissent.
10 Ce qui n'est plus aujourd'hui qu'une muraille vaguement vermiculée, était autrefois une dentelle découpée à jour, aussi fine que ces feuilles d'ivoire que la patience des Chinois cisèle pour les éventails. La brosse du badigeonneur a fait disparaître plus de chefs-d'œuvre que la faux du Temps, s'il
15 nous est permis de nous servir de cette expression m^^thologique et surannée. Dans une salle assez bien conservée, on remarque une suite de portraits enfumés des rois d'Espagne, qui n'ont qu'un mérite chronologique.
Le véritable charme du Généralife, ce sont ces jardins
20 et ses eaux. Un canal, revêtu de marbre, occupe toute la longueur de l'enclos, et roule ses flots abondants et rapides sous une suite d'arcades de feuillage formées par des ifs contournés et taillés bizarrement. Des orangers, des cyprès, sont plantés sur chaque bord ; au pied de l'un de ces cj'près
25 d'une monstrueuse grosseur, et qui remonte au temps des Mores, la favorite de Boabdil, s'il faut en croire la légende, prouva souvent que les verrous et les grilles sont de minces garants de la vertu des sultanes. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'if est très-gros et fort vieux.
30 La perspective est terminée par une galerie-portique à
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jets d'eau, à colonnes de marbre, comme le patio des Myrtes de l'Alhambra. Le canal fait un coude, et vous pénétrez dans d'autres enceintes ornées de pièces d'eau et dont les murs conservent des traces de fresques du XVP
5 siècle, représentant des architectures rustiques et des points de vue. Au milieu d'un de ces bassins s'épanouit, comme une immense corbeille, un gigantesque laurierrose d'un éclat et d'une beauté incomparables. Au moment où je le vis, c'était comme une explosion de fleurs,
10 comme le bouquet d'un feu d'artifice végétal; une fraîcheur splendide et vigoureuse, presque bruyante, si ce mot peut s'appliquer à des couleurs, à faire paraître blafard le teint de la rose la plus vermeille ! Ses belles fleurs jaillissaient avec toute l'ardeur du désir vers la pure lumière
15 du ciel ; ses nobles feuilles, taillées tout exprès par la nature pour couronner la gloire, lavées par la bruine des jets d'eau, étincelaient comme des émeraudes au soleil. Jamais rien ne m'a fait éprouver un sentiment plus vif de la beauté que ce laurier-rose du Généralife.
20 Les eaux arrivent aux jardins par une espèce de rampe fort rapide, côtoyée de petits murs en manière de gardefous, supportant des canaux de grandes tuiles creuses par où les ruisseaux se précipitent à ciel ouvert avec un gazouillement le plus gai et le plus vivant du monde. A
25 chaque palier, des jets abondants partent du milieu de petits bassins et poussent leur aigrette de cristal jusque dans l'épais feuillage da bois de lauriers, dont les branches se croisent au-dessus d'eux. La montagne ruisselle de toutes parts ; à chaque pas jaillit une source, et toujours l'on en-
30 tend murmurer à côté de soi quelque onde détournée de
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son cours, qui va alimenter une fontaine ou porter la fraîcheur au pied d*un arbre. Les Arabes ont poussé au plus haut degré l'art de l'irrigation ; leurs travaux hydrauliques attestent une civilisation des plus avancées ; ils subsistent
5 encore aujourd'hui, et c'est à eux que Grenade doit d'etre le paradis de l'Espagne, et de jouir d'un printemps éternel sous une température africaine. Un bras du Darro a été détourné par les Arabes et amené de plus de deux lieues sur la colline de TAlhambra.
10 Du belvédère du Généralife, Ton aperçoit nettement la configuration de l'Alhambra avec son enceinte de tours rougeâtres à demi ruinées, et ses pans de murs qui montent et descendent, en suivant les ondulations de la montagne. Le palais de Charles-Quint, que l'on ne découvre
15 pas du côté de la ville, dessine sur les flancs damassés de la Sierra-Nevada, dont l'échiné blanche entaille bizarrement le ciel, sa masse robuste et carrée que le soleil dore d'un reflet blond. Le clocher de Sainte-Marie profile sa silhouette chrétienne au-dessus des créneaux moresques.
20 Quelques cyprès poussent à travers les crevasses des murailles leurs noirs soupirs de feuillage au milieu de toute cette lumière et de tout cet azur, comme une pensée triste dans la joie d'une fête. Les pentes de la colline qui descendent vers le Darro et le ravin de los Molinos disparaissent
25 sous un océan de verdure. C'est un des plus beaux points de vue que l'on puisse imaginer.
De l'autre côté, comme pour faire contraste à tant de fraîcheur, s'élève une montagne inculte, brûlée, fauve, plaquée de tons d'ocre et de terre de Sienne, qu'on appelle
30 la Silla del Moro^ à cause de quelques restes de construe-
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tions qu'elle porte à son sommet. C'est de là que le roi Boabdil regardait les cavaliers arabes jouter dans la Vega contre les chevaliers chrétiens. Le souvenir des Mores est toujours vivant à Grenade. On dirait que c'est d'hier qu'ils 5 ont quitté la ville, et, si l'on en juge par ce qui reste d'eux, c'est vraiment dommage. Ce qu'il faut à l'Espagne du Midi, c'est la civilisation africaine et non la civilisation européenne, qui n'est pas en rapport avec l'ardeur du climat et des passions qu'il inspire. Le mécanisme constitutionnel
10 ne peut convenir qu'aux zones tempérées ; au delà de trente degrés de chaleur, les Chartes fondent ou éclatent.
Maintenant que nous en avons fini avec l'Alhambra et le Généralife, traversons le ravin du Darro et allons visiter, le long du chemin qui mène au Monte-Sagrado, les tanières
15 des gitanos, assez nombreux à Grenade. Ce chemin est jjratiqué dans le flanc de la colline de l'Albaj^cin, qui surplombe d'un côté. Des raquettes gigantesques, des nopals monstrueux hérissent ces pentes décharnées et blanchâtres de leurs palettes et de leurs lances couleur de vert-de-gris ;
20 sous les racines de ces grandes plantes grasses qui semblent leur servir de chevaux de frise et d'artichauts, sont creusées dans le roc vif les habitations des bohémiens. L'entrée de ces cavernes est blanchie à la chaux ; une corde tendue, sur laquelle glisse un morceau de tapisserie éraillée,
25 leur tient lieu de porte. C'est là-dedans que grouille et pullule la sauvage famille ; les enfants, plus fauves de peau que des cigares de la Havane, jouent tout nus devant le seuil, sans distinction de sexe, et se roulent dans la poussière en poussant des cris aigus et gutturaux. Les gitanos
30 sont ordinairement forgerons, tondeurs de mules, vétérin-
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aires, et surtout maquignons. Ils ont mille recettes pour donner du feu et de la vigueur aux bêtes les plus poussives et les plus fourbues ; un gitano eût fait galoper Rossinante et caracoler le grisou de Sancho. Leur vrai métier, au fond, 5 est celui de voleur.
Les gitanas vendent des amulettes, disent la bonne aventure et pratiquent les industries suspectes habituelles aux femmes de leur race: j'en ai vu peu de jolies, bien que leurs figures fussent remarquables de type et de caractère.
10 Leur teint basané fait ressortir la limpidité de leurs yeux orientaux dont Tardeur est tempérée par je ne sais quelle tristesse mystérieuse, comme le souvenir d'une patrie absente et d'une grandeur déchue. Leur bouche, un peu épaisse, fortement colorée, rappelle l'épanouissement des
15 bouches africaines ; la petitesse du front, la forme busquée du nez, accusent leur origine commune avec les tziganes de Valachie et de Bohême, et tous les enfants de ce peuple bizarre qui a traversé, sous le nom générique d'Egypte, la société du moyen âge, et dont tant de siècles n'ont pu in-
20 terrompre la filiation énigmatique. Presque toutes ont dans le port une telle majesté naturelle, une telle franchise d'allure, elles sont si bien assises sur leurs hanches, que, malgré leurs haillons, leur saleté et leur misère, elles semblent avoir la conscience de l'antiquité et de la pureté de leur race
25 vierge de tout mélange, car les bohémiens ne se marient qu'entre eux, et les enfants qui proviendraient d'unions passagères seraient rejetés de la tribu impitoyablement. Une des prétentions des gitanos est d'être bons Castillans et bons catholiques, mais je crois qu'au fond ils sont quelque
30 peu Arabes et mahométans, ce dont ils se défendent tant
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qu'ils peuvent, par un reste de terreur de l'inquisition disparue. Quelques rues désertes et à moitié en ruine de l'Albaycin sont aussi habitées par des gitanos plus riches ou moins nomades. Dans une de ces ruelles, nous aperçûmes 5 une petite fille de huit ans, entièrement nue, qui s'exerçait à danser le zorongo sur un pavé pointu. Sa sœur, hâve, décharnée, avec des yeux de braise dans une figure de citron, était accroupie à terre à côté d'elle, une guitare sur les genoux, dont elle faisait ronfler les cordes avec le pouce,
10 musique assez semblable au grincement enroué des cigales. La mère, richement habillée et le cou chargé de verroteries, battait la mesure du bout d'une pantoufle de velours bleu que son œil caressait complaisamment. La sauvagerie d'attitude, l'accoutrement étrange et la couleur extraordinaire
15 de ce groupe, en eussent fait un excellent motif de tableau pour Callot ou Salvator Rosa.
Le Monte-Sagrado, qui renferme les grottes des martyrs retrouvés miraculeusement, n'offre rien de bien curieux. C'est un couvent avec une église assez ordinaire, sous la-
20 quelle sont creusées les cryptes. Ces cryptes n'ont rien qui puisse produire une vive impression. Elles se composent d'une complication de petits corridors étroits, hauts de sept ou huit pieds et blanchis à la chaux. Dans des enfoncements ménagés à cet effet, l'on a élevé des autels parés avec plus
25 de dévotion que de goût. C'est là que sont enfermés, derrière des grillages, les châsses et les ossements des saints personnages. Je m'attendais à une église souterraine, obscure, mystérieuse, presque effraj^ante, à piliers trapus,, à voûte surbaissée, éclairée par le reflet incertain d'une lampe
30 lointaine, à quelque chose comme les anciennes catacombes,
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et je ne fus pas peu surpris de Taspect propre et coquet de cette crypte badigeonnée, éclairée par des soupiraux comme une cave. Nous autres catholiques un peu superficiels, nous avons besoin du pittoresque pour arriver au sentiment 5 religieux. Le dévot ne pense guère aux jeux de Tombre et de la lumière, aux proportions plus ou moins savantes de l'architecture ; il sait que sous cet autel de forme médiocre sont cachés les os des saints morts pour la foi qu'il professe : cela lui suffit.
NUMA EOUMESTAK.