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LE BEEFSTEAK D'OUES

J'arrivai à l'hôtel de la poste à Martigny vers les quatre heures du son*.

Pardieu! dis-je au maître de la maison en posant mon bâton ferré dans Tangle de la cheminée, et en ajustant mon 5 chapeau de paille au bout de mon bâton — il y a une rude trotte de Bex ici.

— Six petites lieues de pays, monsieur.

— Oui, qui en font douze de France, à peu près. — Et d'ici à Chamouni?

10 — Neuf lieues.

— Merci. Un guide demain à six heures du matin.

— Monsieur va à pied ?

— Toujours.

Et je vis que si mes jambes gagnaient quelque chose en 15 considération dans l'esprit de notre hôte, c'était certainement aux dépens de ma position.

— Monsieur est artiste? continua mon hôte.

— A peu près.

— Monsieur dine-t-il ?

20 — Tous les jours, et religieusement.

En effet, comme les tables d'hôte sont assez chères en Suisse, et que chaque dîner coûte quatre francs, prix fait d'avance, et sur lequel on ne peut rien rabattre, j'avais longtemps, dans mes projets d'économie, essayé de rat-

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traper quelque chose sur cet article. Enfin, après de longues méditations, j'étais parvenu à trouver un terme moyen entre la rigidité scrupuleuse des hôteliers et le cri de ma conscience : c'était de ne me lever de table qu'après 5 avoir mangé pour une valeur comparative de six francs ; de cette manière, mon dîner ne me coûtait que quarante sous. Seulement, en me voyant acharné à l'œuvre et en m' entendant dire : Garçon^ le second service ! Thôte marmottait entre ses dents : Voilà un Anglais qui parle fort

10 joliment le français.

Vous voyez que le maître de l'auberge de Martigny n'était pas doué de la science physiognomonique de son compatriote Lavater, puisqu'il osait me faire cette question au moins impertinente : — Monsieur dîne-t-il ?

15 Lorsqu'il eut entendu ma réponse affirmative: — Monsieur est bien tombé aujourd'hui, continua-t-il ; nous avons encore de l'ours.

— Ah ! ha ! fis-je, médiocrement flatté du rôti. — Est-ce que c'est bon, votre ours?

20 L'hôtelier sourit en secouant la tête avec un mouvement de haut en bas, qui pouvait se traduire ainsi : Quand vous en aurez goûté, vous ne voudrez plus manger d'autre chose.

— Très-bien, continuai-je. Et à quelle heure votre table d'hôte?

25 — A cinq heures et demie.

Je tirai ma montre, il n'était que quatre heures dix minutes. — C'est bon, dis-je à part moi, j'aurai le temps d'aller voir le vieux château.

— Monsieur veut-il quelqu'un pour le conduire et pour 30lui expliquer de quelle époque il est? me dit l'hôte, répondant à mon à parte.

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— Merci, je trouverai mon chemin tout seul ; quant à l'époque à laquelle remonte votre château, ce fut Pierre de Savoie, surnommé le Grand, qui, si je ne me trompe, le ût élever vers la fin du douzième siècle.

5 — Monsieur sait notre histoire aussi bien que nous.

Je le remerciai pour Tintention, car il était évident qu'il cro^^ait me faire un compliment.

— Oh ! reprit-il, c'est que notre pays a été fameux autrefois ; il avait un nom latin, il a soutenu de grandes

10 guerres, et il a servi de résidence à un empereur de Rome.

— Oui, repris-je en laissant, comme le professeur du Bourgeois geyitilhomme^ tomber négligemment la science de mes lèvres; oui, Martign}^ est YOctodurum des Celtes, et ses habitants actuels sont les descendants des Yéragrians

15 dont parlent César, Pline, Strabon et Tite-Live, qui les appellent même demi- Germains. Cinquante ans environ avant Jésus-Christ, Sergius Galba, lieutenant de César, y fut assiégé par les Sédunois : l'empereur Maximien y voulut faire sacrifier son armée aux faux dieux, ce qui donna lieu

20 au martyre de saint Maurice et de toute la légion Thébéenne ; enfin, lorsque Petronius, préfet du prétoire, fut chargé de diviser les Gaules en dix-sept provinces, il sépara le Valais de l'Italie, et fit de votre ville la capitale des Alpes Pennines, qui devaient former avec la Tarentaise la septième province

25 viennoise. — N'est-ce pas cela, mon hôte ?

Mon hôte était stupéfait d'admiration. Je vis que mon efîet était produit; je m'avançai vers la porte, il se rangea contre le mur, le chapeau à la main, et je passai fièrement devant lui, fredonnant aussi faux que cela m'est possible:

Viens, gentille dame, Viens, je t'attends ! . . .

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Je n'avais pas descendu dix marches, que j'entendis mon homme crier à tue-tête au garçon :

— Préparez pour monseigneur le n^ 3. — C'était la chambre où avait couché Marie-Louise lorsqu'elle passa à Martigny

5 en 1829.

Ainsi mon pédantisme avait porté le fruit que j'en espérais. Il m'avait valu le meilleur lit de l'auberge, et depuis que j'avais quitté Genève, les lits faisaient ma désolation.

10 C'est qu'il faut vous dire que les lits suisses sont composés purement et simplement d'une paillasse et d'un sommier sur lequel on étend en le décorant du titre de drap, une espèce de nappe si courte, qu'elle ne peut ni se replier à l'extrémité inférieure, sous le matelas, ni se rouler à l'extré-

15 mité supérieure, autour du traversin, de sorte que les pieds ou la tête en peuvent jouir alternativement, il est vrai, mais jamais tous deux à la fois. Ajoutez à cela que, de tous côtés, le crin sort raide et serré à travers la toile, ce qui produit sur la peau du voj'ageur le même effet à peu près

20 que s'il était couché sur une immense brosse à tête.

C'est donc bercé par l'espérance d'une bonne nuit que je fis dans la ville et dans les environs une tournée d'une heure et demie, espace de temps suffisant pour voir tout ce qu'offre de remarquable l'ancienne capitale des Alpes Pennines.

25 Lorsque je rentrai, les vo3^ageurs étaient à table. Je jetai un coup d'œil rapide et inquiet sur les convives ; toutes les chaises se touchaient, et toutes étaient occupées, je n'avais pas de place ! . . .

Un frisson me courut par tout le corps, je me retournai

30 pour chercher mon hôte. Il était derrière moi. Je trouvai à sa figure une expression méphistophélique. Il souriait.

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— Et moi, lui dis-je, et moi, malheureux ! . . .

— Tenez, me dit-il en m'indiquant du doigt une petite table à part ; — tenez, voici votre place ; un homme comme vous ne doit pas manger avec tous ces gens-là.

5 Oh ! le digne Octodurois ! et je Tavais soupçonné ! . . .

C'est qu'elle était merveilleusement servie, ma petite

table. Quatre plats formaient le premier service, et au

milieu était un beefsteak d'une mine à faire honte à un

beefsteak anglais ! . . . Mon hôte vit qu'il absorbait mon

10 attention. Il se pencha mystérieusement à mon oreille : —

H n'y en aura pas de pareil pour tout le monde, me dit-il.

• — Qu'est-ce donc que ce beefsteak?

— Du filet d'ours ! rien que cela !

J'aurais autant aimé qu'il me laissât croire que c'était du

15 filet de bœuf.

Je regardais machinalement ce mets si vanté, qui me rappelait ces malheureuses bêtes que, tout petit, j'avais vues, rugissantes et crottées, avec une chaîne au nez et un homme au bout de la chaîne, danser lourdement, à cheval

20 sur un bâton, comme l'enfant de Virgile ; j'entendais le bruit mat du tambour sur lequel l'homme frappait, le son aigu du flageolet dans lequel il soufflait ; et tout cela ne me donnait pas, pour la chair tant vantée que j'avais devant les yeux, une sympathie bien dévorante. J'avais pris le

25 beefsteak sur mon assiette, et j'avais senti, à la manière triomphante dont ma fourchette s'y était plantée, qu'il possédait au moins cette qualité qui devait rendre les moutons de mademoiselle Scudéry si malheureux. Cependant j'hésitais toujours, le tournant et retournant sur ses deux

30 faces rissolées, lorsque mon hôte, qui me regardait sans

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rien comprendre à mon hésitation, me détermina par un

dernier : Goûtez-moi cela^ et vous m* en direz des nouvelles.

En effet, j'en coupai un morceau gros comme une olive,

je l'imprégnai d'autant de beurre qu'il était capable d'en

5 éponger, et, en écartant les lèvres, je le portai à mes dents plutôt par mauvaise honte que dans l'espoir de vaincre ma répugnance. Mon hôte, debout derrière moi, suivait tous mes mouvements avec l'impatience bienveillante d'un homme qui se fait un bonheur de la surprise que l'on va éprouver.

10 La mienne fut grande, je l'avoue. Cependant je n'osai tout à coup manifester mon opinion, je craignais de m'etre trompé ; je recoupai silencieusement un second morceau d'un volume double à peu près du premier, je lui fis prendre la même route avec les mêmes précautions, et quand il fut

15 avalé : Comment! c'est de l'ours? dis-je.

— De l'ours. ^

— Vraiment ?

— Parole d'honneur.

— Eh bien ! c'est excellent.

20 Au même instant on appela à la grande table mon digne hôte, qui, rassuré par la certitude que j'allais faire honneur à son mets favori, me laissa en tête-à-tête avec mon beefsteak. Les trois quarts avaient déjà disparu lorsqu'il revint, et, reprenant la conversation où il l'avait inter-

25 rompue :

— C'est, me dit-il, que l'animal auquel vous avez affaire était une fameuse bête. — J'approuvai d'un signe de tête.

— Pesant trois cent vingt !

— Beau poids ! — Je ne perdais pas un coup de dent. 30 — Qu'on n'a pas eu sans peine, je vous en réponds.

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— Je crois bien ! — Je portai mon dernier morceau à ma bouche.

— Ce gaillard-là a mangé la moitié du chasseur qui l'a tué.

5 Le morceau me sortit de la bouche comme repoussé par un ressort.

— Que le diable vous emporte, dis-je en me retournant de son côté, de faire de pareilles plaisanteries à un homme qui dîne ! . . .

10 Je ne plaisante pas, monsieur, c'est vrai comme je vous le dis.

Je sentais mon estomac se retourner.

— C'était, continua mon hôte, un pauvre paysan du village de Fouly, nommé Guillaume Mona. L'ours, dont il ne

15 reste plus que ce petit morceau que vous avez là sur votre assiette, venait toutes les nuits voler ses poires, car à ces bêtes tout est bon. Cependant il s'adressait de préférence à un poirier chargé de crassanes. Qui est-ce qui se douterait qu'un animal comme ça a les goûts de l'homme, et

20 qu'il ira choisir dans un verger justement les poires fondantes? Or, le pa^'san de Fouly préférait aussi, par malheur, les crassanes à tous les autres fruits. Il crut d'abord que c'étaient des enfants qui venaient faire du dégât dans son clos ; il prit en conséquence son fusil, le chargea avec du

25 gros sel de cuisine, et se mit à l'affût. Vers les onze heures, un rugissement retentit dans la montagne. — Tiens, dit-il, il y a un ours dans les environs. Dix minutes après, un second rugissement se fît entendre, mais si puissant, mais si rapproché, que Guillaume pensa qu'il n'aurait pas le

30 temps de gagner sa maison, et se jeta à plat ventre contre

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terre, n'ayant plus qu'une espérance, que c'était pour ses poires et non pour lui que Tours venait. Effectivement, l'animal parut presque aussitôt au coin du verger, s'avança en droite ligne vers le poirier en question, passa à dix pas

5 de Guillaume, monta lestement sur l'arbre, dont les branches craquaient sous le poids de son corps, et se mit à y faire une consommation telle qu'il était évident que deux visites pareilles rendraient la troisième inutile. Lorsqu'il fut rassasié, l'ours descendit lentement, comme s'il avait du

10 regret d'en laisser, repassa près de notre chasseur, à qui le fusil chargé de sel ne pouvait pas être dans cette circonstance d'une grande utilité, et se retira tranquillement dans la montagne. Tout cela avait duré une heure à peu près, pendant laquelle le temps avait paru plus long à l'homme

15 qu'à l'ours.

Cependant, l'homme était un brave ... et il avait dit tout bas en vo^'ant l'ours s'en aller : C'est bon, va-t'en ; mais ça ne se passera pas comme ça ; nous nous reverrons. Le lendemain, un de ses voisins, qui le vint visiter, le trouva

20 occupé à scier en lingots les dents d'une fourche. — Qu'estce que tu fais donc là? lui dit-il. — Je m'amuse, répondit Guillaume.

Le voisin prit les morceaux de fer, les tourna et les retourna dans sa main en homme qui s'y connaît, et, après

25 avoir réfléchi un instant : Tiens, Guillaume, dit-il, si tu veux ôtre franc, tu avoueras que ces petits chiffons de fer sont destinés à percer une peau plus dure que celle d'un chamois.

— Peut-être, répondit Guillaume.

30 — Tu sais que je suis bon enfant, reprit François. —

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C'était le nom du voisin. — Eh bien ! si tu veux, à nous deux l'ours ; deux hommes valent mieux qu'un.

— C'est selon, dit Guillaume ; et il continua de scier son troisième lingot.

5 — Tiens, continua François, je te laisserai la peau à toi tout seul, et nous ne partagerons que la prime^ et la chair.

— J'aime mieux tout, dit Guillaume.

— Mais tu ne peux pas m' empêcher de chercher la trace de l'ours dans la montagne, et, si je la trouve, de me mettre

10 à l'affût sur son passage.

— Tu es libre. -. — Et Guillaume, qui avait achevé de scier ses trois lingots, se mit, en sifflant, à mesurer une charge de poudre double de celle que l'on met ordinairement dans une carabine.

15 — Il paraît que tu prendras ton fusil de munition, dit François.

— Un peu ! trois lingots de fer sont plus sûrs qu'une balle de plomb.

— Cela gâte la peau.

20 — Cela tue plus raide.

— Et quand comptes-tu faire ta chasse?

— Je te dirai cela demain.

— Une dernière fois, tu ne veux pas?

— Non.

25 — Je te préviens que je vais chercher la trace. — -Bien du plaisir.

— A nous deux, dis?

— Chacun pour soi.

1 Le gouvernement accorde une prime de quatre-vingts francs par chaque ours tué.

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— Adieu, Guillaume !

— Bonne chance, voisin !

Et le voisin, en s'en allant, vit Guillaume mettre sa double charge de poudre dans son fusil de munition, y glisser ses 5 trois lingots et poser Tarme dans un coin de sa boutique. Le soir, en repassant devant la maison, il aperçut, sur le banc qui était près de la porte, Guillaume assis et fumant tranquillement sa pipe. Il vint à lui de nouveau.

— Tiens, lui dit-il, je n'ai pas de rancune. J'ai trouvé 10 la trace de notre bête ; ainsi je n'ai plus besoin de toi.

Cependant, je viens te proposer encore une fois de faire à nous deux.

— Chacun pour soi, dit Guillaume.

C'est le voisin qui m'a raconté cela avant-hier, continua 15 mon hôte, et il me disait: — Concevez- vous, capitaine- — car je suis capitaine dans la milice — concevez- vous ce pauvre Guillaume? Je le vois encore sur son banc, devant sa maison, les bras croisés, fumant sa pipe, comme je vous vois. Et quand je pense enfin ! ! . . . 20 — Après? dis-je, intéressé vivement par ce récit, qui réveillait toutes mes sympathies de chasseur.

— Après, continua mon hôte, le voisin ne peut rien dire de ce que fit Guillaume dans la soirée.

A dix heures et demie, sa femme le vit prendre son fusil, 25 rouler un sac de toile grise sous son bras et sortir. Elle n'osa lui demander oi\ il allait ; car Guillaume n'était pas homme à rendre des comptes à une femme.

François, de son côté, avait véritablement trouvé la trace

de l'ours ; il l'avait suivie jusqu'au moment où elle s'enfon-

30 çait dans le verger de Guillaume, et, n'ayant pas le droit

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de se mettre à l'affût sur les terres de son voisin, il se plaça entre la forêt de sapins qui est à mi-eôte de la montagne et le jardin de Guillaume.

Comme la nuit était assez claire, il vit sortir celui-ci par

5 sa porte de derrière. Guillaume s'avança jusqu'au pied d'un rocher grisâtre qui avait roulé de la montagne jusqu'au milieu de son clos, et qui se trouvait à vingt pas tout ati plus du poirier, s'y arrêta, regarda autour de lui si personne ne l'épiait, déroula son sac, entra dedans, ne laissant sortir

10 par l'ouverture que sa tête et ses deux bras, et, s'appu^^ant contre le roc, se confondit bientôt tellement avec la pierre par la couleur de son sac et l'immobilité de sa personne, que le voisin, qui savait qu'il était là, ne pouvait pas même le distinguer. Un quart d'heure se passa ainsi dans l'attente

15 de l'ours. Enfin un rugissement prolongé l'annonça. Cinq minutes après François l'aperçut.

Mais, soit par ruse, soit qu'il eût éventé le second chasseur, il ne suivait pas sa route habituelle ; il avait au contraire décrit un circuit, et au lieu d'arriver à la gauche de

20 Guillaume, comme il avait fait la veille, cette fois il passait à sa droite, hors de la portée de l'arme de François, mais à dix pas tout au plus du bout du fusil de Guillaume.

Guillaume ne bougea pas. On aurait pu croire qu'il ne voyait pas même la bête sauvage qu'il était venu guetter,

25 et qui semblait le braver en passant si près de lui. L'ours, qui avait le vent mauvais, parut, de son côté, ignorer la présence d'un ennemi, et continua lestement son chemin vers l'arbre. Mais au moment où, se dressant sur ses pattes de derrière, il embrassa le tronc de ses pattes de devant,

30 présentant à découvert sa poitrine que ses épaisses épaules

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ne protégeaient plus, un sillon rapide de lumière brilla tout à coup contre le rocher, et la vallée entière retentit du coup de fusil chargé à double charge et du rugissement que poussa Tanimal mortellement blessé.

5 II n'y eut peut-être pas une seule personne dans tout le village qui n'entendît le coup de fusil de Guillaume et le rugissefnent de Tours.

L'ours s'enfuit, repassant, sans l'apercevoir, à dix pas de Guillaume, qui avait rentré ses bras et sa tête dans son 10 sac, et qui se confondait de nouveau avec le rocher.

Le voisin regardait cette scène, appuj'é sur ses genoux

et sur sa main gauche, serrant sa carabine de la main droite,

pâle et retenant son haleine. Pourtant c'est un crâne

chasseur. Eh bien ! il m'a avoué que, dans ce moment-là,

15 il aurait autant aimé être dans son lit qu'à l'affût.

Ce fut bien pis quand il vit l'ours blessé, après avoir fait un circuit, chercher à reprendre sa trace de la veille, qui le conduisait droit à lui. Il fit un signe de croix ; car ils sont pieux, nos chasseurs, recommanda son âme à Dieu, et 20 s'assura que sa carabine était armée. L'ours n'était plus qu'à cinquante pas de lui, rugissant de douleur, s'arrêtant pour se rouler et se mordre le flanc à l'endroit de sa blessure, puis reprenant sa course.

Il approchait toujours. Il n'était plus qu'à trente pas.

25 Deux secondes encore, et il venait se heurter contre le canon

de la carabine du voisin, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, aspira

bruyamment le vent qui venait du côté du village, poussa

un rugissement terrible, et rentra dans le verger.

— -Prends garde à toi, Guillaume, prends garde, s'écria 30 François en s'élançant à la poursuite de l'ours et oubliant

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tout pour ne penser qu'à son ami ; car il vit bien que, si Guillaume n'avait pas eu le temps de recharger son fusil, il était perdu ; l'ours l'avait éventé.

Il n'avait pas fait dix pas qu'il entendit un cri. Celui-là, 6 c'était un cri humain, un cri de terreur et d'agonie tout à la fois ; un cri dans lequel celui qui le poussait avait rassemblé toutes les forces de sa poitrine, toutes ses prières à Dieu, toutes ses demandes de secours aux hommes: — A moi ! . . .

10 Puis rien, pas même une plainte ne succéda au. cri de Guillaume.

François ne courait pas, il volait ; la pente du terrain précipitait sa course. Au fur et à mesure qu'il approchait, il distinguait plus clairement la monstrueuse bête qui se 15 mouvait dans l'ombre, foulant aux pieds le corps de Guillaume et le déchirant par lambeaux,

François était à quatre pas d'eux, et l'ours était si acharné

à sa proie, qu'il n'avait pas paru l'apercevoir. Il n'osait

tirer, de peur de tuer Guillaume, s'il n'était pas mort ; car il

20 tremblait tellement qu'il n'était plus sûr de son coup. Il

ramassa une pierre et la jeta à l'ours.

L'animal se retourna furieux contre son nouvel ennemi ;

ils étaient si près l'un de l'autre, que l'ours se dressa sur ses

pattes de derrière pour l'étouffer ; François le sentit bourrer

25 avec son poitrail le canon de sa carabine. Machinalement

il appuya le doigt sur la gâchette, le coup partit.

L'ours tomba à la renverse, la balle lui avait traversé la poitrine et brisé la colonne vertébrale.

François le laissa se traîner en hurlant sur les pattes de 30 devant et courut à Guillaume. Ce n'était plus un homme.

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ce n'était plus même un cadavre. C'étaient des os et de la chair meurtrie, la tête avait été dévorée presque entièrement.

Alors, comme il vit au mouvement des lumières qui 5 passaient derrière les croisées, que plusieurs habitants du village étaient réveillés, il appela à plusieurs reprises, désignant l'endroit où il était. Quelques paj^sans accoururent avec des armes, car ils avaient entendu les cris et les coups de feu. Bientôt tout le village fut rassemblé dans le verger 10 do Guillaume.

Sa femme vint avec les autres. Ce fut une scène' horrible. Tous ceux qui étaient là pleuraient comme des enfants.

On fit pour elle, dans toute la vallée du E-hône, une quête qui rapporta sept cents francs. François lui abandonna sa 15 prime, fit vendre à son profit la peau et la chair de l'ours. Enfin cho,cun s'empressa de l'aider et de la secourir. Tous les aubergistes ont même consenti à ouvrir une liste de souscription, et si monsieur veut y mettre son nom. . . .

— Je crois bien ! donnez vite.

20 Je venais d'écrire mon nom et d'y joindre mon oflTrande, lorsqu'un gros gaillard blond, de mo3'enne taille, entra. C'était le guide qui devait me conduire le lendemain à Chamouny, et qui venait me demander l'heure du départ et le mode du voyage. Ma réponse fut aussi courte que

25 précise.

— A cinq heures du matin et à pied.

UNE OOUESE DE TAUREAUX A MADEID.

Vous nous avez laissés, nous pressant, nous poussant, nous heurtant dans un des corridors sombres -et ascendants de cette moderne tour de Babel qu'on appelle un cirque.

 l'extrémité de ce corridor, nous trouvâmes la lumière. 5 Nous nous arrêtâmes éblouis, aveuglés, chancelants.

C'est que quiconque n'a pas vu cette flamboyante Espagne ne se doute pas de ce que c'est que le soleil ; quiconque n'a pas entendu la rumeur d'un cirque ne se doute pas de ce que c'est que le bruit.

10 Figurez-vous, un amphithéâtre dans le genre de l'Hippodrome, mais contenant vingt mille personnes, au lieu de quinze mille, disposées sur des gradins qui coûtent plus ou moins cher, selon qu'elles offrent des billets d'ombre, des billets de soleil et d'ombre, ou bien des billets de soleil tout 15 seul.

Les spectateurs qui ont des billets de soleil sont ceux, vous le comprenez bien, qui, pendant toute la durée du spectacle, doivent être exposés à l'ardeur dévorante du soleil.

Ceux qui ont des billets de soleil et d'ombre sont ceux 20 que le mouvement journalier de la terre doit protéger pendant un certain temps contre la fixité du soleil.

Enfin, ceux qui ont des billets d'ombre sont ceux qui, depuis le commencement du spectacle jusqu'à la fin, doivent être à l'abri du soleil.

II va sans dire que nous avions des billets d'ombre.

Notre premier mouvement, en entrant dans ce cercle de flamme, fut de nous rejeter, épouvantés, en arrière. Jamais nous n'avions vu, avec de pareils cris, s'agiter tant de para- 5 sols, tant d'ombrelles, tant d'éventails, tant de mouchoirs.

Voici l'aspect que présentait l'arène lorsque nous arrivâmes.

Nous étions juste en face de la porte du toril. Le garçon du cirque, qui venait de recevoir des mains de l'alguazil la clef de cette porte, tout empanachée de rubans, s'avançait 10 vers elle ; à la gauche du taureau qui allait sortir, se tenaient, emboîtés dans leurs selles arabes, la lance en arrêt, les trois picadors. Le reste de la quadrille, c'est-à-dire les chulos, les banderilleros et le torero, se tenaient à droite, dispersés dans l'arène, comme des pions en bataille sur un 15 échiquier.

Disons d'abord ce que c'est que le picador, le chulo, le banderillero et le torero, puis nous essaierons de rendre visible à nos lecteurs le théâtre sur lequel ils opèrent.

Le picador, à notre avis celui qui court le plus de danger 20 de tous, est l'homme à cheval qui, une lance à la main, attend l'attaque du taureau. Cette lance n'est point une arme, mais seulement un aiguillon. Le fer qui la garnit n'a que la profondeur nécessaire à entamer la peau de l'animal, c'est-à-dire que la blessure que fait le picador ne peut jamais 25 avoir d'autre résultat que de doubler la colère du taureau et d'exposer l'homme et le cheval à une attaque d'autant plus vive que cette douleur a été plus cuisante.

Le picador court deux dangers : celui d'être embroché par le taureau, celui d'être écrasé par son cheval. 30 Nous avons parlé de la lance, son arme offensive : il n'a

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pour armes défensives que des jambiers de fer, montant jusqu'à mi-cuisses, et recouverts d'un pantalon de peau.

Les chulos sont ceux qui, un manteau vert, bleu ou jaune à la main, détournent sur eux, en agitant ce manteau aux 5 yeux de l'animal, sa colère prête à se satisfaire sur un cheval renversé ou sur un picador désarçonné.

Les banderilleros ont pour mission de ne pas laisser refroidir la colère du taureau. Au moment où le taureau, éperdu, ébloui, lassé, tourne sur lui-même, ils viennent lui planter

10 dans les deux épaules des banderilles, composées de petites baguettes portant du papier de toutes couleurs découpé comme celui que les enfants mettent à la queue d'un cerfvolant. Ces banderilles s'enfoncent à l'aide d'une pointe de fer ayant la forme d'un hameçon.

15 Le torero est le roi de la scène ; c'est à lui qu'appartient le cirque, c'est le général qui dirige toute la bataille, c'est le chef au geste duquel chacun obéit passivement ; le taureau lui-même, sans s'en douter, est soumis à sa puissance : il le conduit où il veut à l'aide des chulos, et lorsque l'heure du

20 dernier duel entre lui et le taureau est arrivée, c'est sur le terrain qu'il a choisi, en se réservant tous les avantages de l'ombre et du soleil, que le taureau, frappé à mort par la terrible spada, Adent expirer à ses pieds.

Si la maîtresse du torero est dans le cirque, c'est toujours

25 vers le point de l'arène le plus rapproché de cette maîtresse que le taureau mourra.

Il y a par chaque course deux ou trois picadors de rechange, au cas où les picadors combattants seraient blessés : autant de chulos et autant de banderilleros.

30 Le nombre des toreros n'est pas fixé ; à cette course, il

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y en avait trois : Cucharès, Lucas Blanco et le Salamanquino.

De ces trois toreros, Cucharès seul a un nom.

Tout cela, picadors, cliulos, banderilleros, toreros, est vêtu 5 avec une merveilleuse élégance. Les vestes, courtes et chargées de broderies d'or et d'argent, sont vertes, bleues ou roses ; les gilets, brodés comme les vestes, de couleurs éclatantes, sont harmonieusement assortis avec le reste du costume. Les culottes sont de tricot, les bas de soie, et les 10 souliers de satin.

Une ceinture aux vives couleurs serre la taille des combattants, et un élégant chignon orne le derrière de leur tête, couverte d'un petit chapeau noir tout brodé de passementeries.

15 Maintenant, passons des acteurs au théâtre.

Autour de l'arène, majestueuse comme un cirque du temps de Tite ou de Vespasien, règne une cloison en madriers haute de six pieds et formant le cercle où sont enfermés tous les personnages que nous venons de décrire, depuis

20 le picador jusqu'au torero.

Cette cloison, qui s'appelle Volivo^ est peinte en rouge dans sa partie supérieure, en noir dans la partie inférieure. Ces deux parties, de hauteurs inégales, sont séparées par une planche peinte en blanc formant un rebord saillant ; ce

25 rebord est destiné à servir d'étriers aux chulos, banderilleros et toreros poursuivis par le taureau ; ils posent un pied sur le rebord, et, à l'aide des mains, s'élancent par-dessus la barrière. Cela s'appelle tomar el oUvo, c'est-à-dire prendre

Une Course de Taureaux à Madrid. 99

Folive. Il est bien rare que le torero recoure à ce dernier moyen ; il se détourne du taureau, mais il regarderait comme une honte de le fuir.

De l'autre côté de cette première cloison est une seconde 5 barrière ; cette cloison et cette barrière forment un couloir. C'est dans ce couloir, où sautent les chulos et banderilleros poursuivis par le taureau, que se tiennent l'alguazil, les picadors de rechange, le cachetero, et les amateurs qui ont leurs entrées.

10 Disons ce que c'est que le cachetero.

Le cachetero est l'exécuteur des hautes œuvres. Son office est presque infamant : quand le taureau est abattu par l'épée du torero, et que cependant il soulève encore sa tête mugissante et ensanglantée, le cachetero enjambe la bar-

15 rière, entre dans l'arène, se glisse tortueusement, comme le chat et le chacal, jusqu'à l'animal abattu, et là, traîtreusement, par derrière, il lui donne le coup de grâce. Ce coup se donne avec un poignard ayant la forme d'un cœur ; il sépare ordinairement la deuxième vertèbre du cou de la

20 troisième, et le taureau tombe comme foudroyé.

Puis, cette exécution accomplie, le cachetero regagne, toujours de son pas oblique, le rebord, franchit la barrière et disparaît.

Cette première barrière, que franchissent, comme nous

25 l'avons vu, les chulos, les banderilleros et le cachetero, n'est pas toujours un refuge certain. On a vu des taureaux sauteurs franchir cette barrière avec la même facilité que nos chevaux de course franchissent une haie, et une gravure de Goya représente l'alcade de Torrejon misérable-

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ment embroché et foulé aux pieds par un taureau sauteur.

J'ai vu aux fêtes royales un taureau sauter trois fois de suite de l'arène dans le couloir.

6 Alors, avec la même agilité qu'ils ont sauté de F arène dans le couloir, les chulos et les banderilleros sautent du couloir dans l'arène ; le garçon du cirque ouvre une porte, et le taureau, qui tourne furieux dans ce petit espace, voyant le chemin qu'on lui ouvre, rentre de nouveau dans la lice, où 10 l'attendent ses ennemis.

Parfois, on sépare l'arène en deux. Cela arrive quand l'arène est trop grande. A la place Maj^or, par exemple, où l'on fait à la fois deux combats, un jour il arriva que deux taureaux sautèrent à la fois de la lice dans le couloir, cour- 15 urent l'un sur l'autre, se rencontrèrent et se tuèrent tous deux.

Cette cloison est percée de quatre portes, situées aux quatre points cardinaux; deux de ces portes sont irrévocablement destinées à laisser entrer les taureaux vivants et 20 à laisser sortir les taureaux morts.

Derrière la seconde barrière s'élève l'amphithéâtre, tout chargé de gradins, chargés eux-mêmes de spectateurs.

La musique est placée juste au-dessus du toril.

Le toril est l'endroit où l'on renferme les taureaux.

25 Les taureaux qui doivent combattre, tirés généralement des pâturages les plus solitaires, sont amenés pendant la nuit à Madrid, et conduits au toril, où chacun trouve son étable particulière.

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Pour rirriter davantage, aucune nourriture ne lui est donnée pendant les dix ou douze heures qu'il passe dans sa prison.

Puis, au moment de sortir, pour porter l'irritation de Tani- 5 mal à son comble, on lui enfonce dans l'épaule gauche, toujours à l'aide d'un fer aiguisé en hameçon, une touffe de rubans aux couleurs de son propriétaire ou de ses propriétaires.

Cette touffe de rubans est le but de l'ambition des picadors 10 et des chulos. C'est un charmant cadeau à faire à une maîtresse que de lui donner cette touffe de rubans.

Ma mise en scène posée, permettez-moi, de revenir au spectacle.

Nous étions, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, juste 15 en face du toril. A notre droite, nous avions la loge de la reine ; à notre gauche, l'ayuntamiento, c'est-à-dire quelque chose comme le maire, les adjoints et les conseillers municipaux.

Nous regardions tout cela dans l'angoisse de l'attente, 20 avec un visage fort pâle et d'un œil assez effaré.

J'avais à ma gauche Roca de Togores, ce charmant poëte, à ma droite Alexandre, puis Maquet, puis Boulanger.

Giraud et Desbarolles, en costume complet d'Andalous, se tenaient debout sur la seconde banquette. 25 Ils avaient vu dix courses, et nous regardaient de cet air de pitié que les vieux grognards de l'empire avaient pour les conscrits.

Le garçon du cirque ouvrit la porte du toril et se rangea derrière cette porte.

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Le taureau apparut, fit dix pas, s'arrêta court, ébloui par la lumière, étourdi par le bruit.

C'était un taureau noir, aux couleurs d'Osuna et de Veraguas. (Le duc de Yeraguas est le dernier descendant des 5 Christophe Colomb.)

Sa bouche était blanche d'écume ; ses regards semblaient deux rayons de feu.

J'avoue pour mon compte que le cœur me battait comme si j'allais assister à un duel.

10 — Regardez ! regardez ! me dit Roca, le taureau est bon.

A peine Roca m'avait-il fait cette promesse, que, comme s'il eût hâte de réaliser la prophétie de Roca, le taureau se précipita sur le premier picador.

Vainement celui-ci essaya-t-il de l'arrêter avec sa lance, le 15 taureau fonça sur le fer, et prenant le cheval au poitrail, il lui enfonça une de ses cornes jusqu'au cœur.

Le cheval quitta la terre, soulevé par le taureau, et battit l'air de ses quatre pieds.

Le picador comprit que son cheval était perdu ; il s'ac- 20 crocha des deux mains à la crête de la barrière, quittant vivement les étriers.

En même temps que son cheval tombait d'un côté, il enjambait la barrière et se laissait tomber de l'autre.

Le cheval essa3'ait de se relever, le sang coulait de son 25 poitrail par deux trous, comme deux robinets lâchés.

Il vacilla un instant, puis retomba. Le taureau s'acharna sur lui, et en une seconde lui fit dix autres blessures.

— Bon ! me dit Roca, c'est un taureau collant. ... La course va être belle.

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Je me retournai vers mes compagnons. Boulanger avait assez bien supporté le spectacle, mais Alexandre était fort pâle, mais Maquet essuyait son front couvert de sueur.

Le deuxième picador, voyant le taureau acharné sur Tago- 5 nie du cheval, quitta la barrière et vint à lui.

Quoiqu'il eût les yeux bandés, son cheval se cabra, il sentait instinctivement que son maître le menait à la mort.

Le taureau, en voyant ce nouvel antagoniste, fondit sur lui.

10 Ce qui se passa fut rapide comme la pensée ; en une seconde, le cheval fut renversé en arrière, et tomba de toute sa pesanteur sur la poitrine de son cavalier.

Nous entendîmes, si l'on peut dire cela, le cri des os.

Alors un hourrah universel s'éleva. Vingt mille voix cri- 15 èrent ensemble :

— Bravo toro ! bravo toro !

Roca criait comme les autres, et ma foi ! je me laissai entraîner à crier comme Roca :

— Bravo toro !

20 C'est qu'en effet l'animal était superbe, avec tout son corps noir comme du jais, et le sang de ses deux adversaires qui lui ruisselait sur la tête et sur les épaules comme une coiffe de pourpre.

— Hein ! me dit Roca, quand je vous avais dit que c'était 25 un taureau collant.

On appelle taureau collant celui qui, après avoir renversé sa victime, s'acharne sur elle.

En effet, celui-là non-seulement s'acharnait sur le cheval, mais encore, sous lui, il cherchait son cavalier.

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Cucharès, qui était le torero de cette course, fit un signe, et toute la troupe des chulos et des banderilleros enveloppa le taureau. Au milieu de cette troupe qu'il dirigeait, était Lucas Blanco, autre torero que j'ai déjà nommé, beau jeune 5 homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, qui tue depuis deux ans seulement.

11 dérogeait en se mêlant aux chulos. Mais l'enthousiasme l'emportait.

A force d'agiter leurs capes aux yeux du taureau, les

10 chulos parvinrent à le distraire. Il releva la tête, regarda

un instant ce monde d'ennemis, ces capes flamboj'antes au

soleil, et s'élança sur Lucas Blanco, qui se trouvait le plus

proche de lui.

Lucas se contenta de pirouetter sur le talon avec une 15 grâce et une tranquillité infinie ; le taureau passa.

Les chulos poursuivis par lui gagnèrent la barrière. Le dernier pouvait sentir l'haleine de l'animal brûler ses épaules.

Arrivés à la barrière, ils s'envolèrent par-dessus ; s'envolèrent est le mot, car, grâce à leurs grandes capes bleues, 20 roses et vertes, ils semblaient une troupe d'oiseaux aux ailes étendues.

Les cornes du taureau s'enfoncèrent dans la barrière et clouèrent le long des madriers la cape du dernier chulo, qui, en sautant de l'autre côté, la lui rejeta sur la tête. 25 Le taureau arracha ses cornes des planches et resta un instant coiffé de la cape rose du chulo, sans pouvoh' se débarrasser de cette cape, qui, pompant le sang que l'animal avait sur les épaules, se teignit de larges taches de pourpre.

L'animal piétinait sur l'extrémité de la cape, mais le

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centre du manteau était arrêté par ses cornes. Un instant, il tourna furieux sur lui même, comme s'il devenait insensé, puis la cape vola en pièces, excepté un lambeau qui demeura, comme une banderole, fixé à la corne droite. 5 Lorsqu'il put y voir, il embrassa toute l'arène d'un rapide et sombre regard.

Au-dessus de la barrière, reparaissaient toutes les têtes des chulos et des banderilleros fugitifs, prêts qu'ils étaient à sauter de nouveau dans le cirque dès que le taureau se serait 10 éloigné.

Sur deux points parallèles, se tenaient Lucas Blanco et Cucharès, calmes tous deux, regardant tous deux.

Trois hommes tiraient le picador de dessous son cheval, et essayaient de le mettre sur pied. Le picador vacillait sur 15 ses grosses jambes garnies de fer. Il était pâle comme la mort et une écume sanglante teignait ses lèvres.

Des deux chevaux, l'un était mort tout à fait, l'autre essayait de repousser la mort à coups de ruades.

Le troisième picador, le seul qui fût resté debout, se tenait 20 sur son cheval, immobile comme une statue de bronze.

Après une investigation d'un instant, le taureau fut fixé.

Son œil s'arrêta sur le groupe qui emmenait le picador blessé.

H gratta la sable, qu'il fit jaillir jusque sur les gradins avec 25 ses pieds de devant, abaissa son nez au niveau du sillon qu'il venait de creuser, poussa un beuglement terrible, et s'élança sur le groupe.

Les trois hommes qui emportaient le blessé l'abandonnèrent et coururent à la barrière.

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Le picador, presque évanoui, mais ayant cependant encore la conscience du danger, fit deux pas, battit un instant l'air de ses mains, et tomba en essayant d'en faire un troisième.

Le taureau se dirigeait sur lui.

5 Mais sur sa route il rencontra un obstacle.

Le dernier picador s'était enfin ébranlé, et il était venu se placer entre l'animal furieux et son camarade blessé.

Le taureau fit plier sa lance comme un roseau, et ne lui donna qu'un coup de corne en passant.

10 Le cheval, grièvement blessé, pivota sur ses pieds de derrière et emporta son maître à l'extrémité de l'arène.

Le taureau parut hésiter entre le cheval encore vivant et le picador qui semblait mort.

Il s'élança sur le cheval.

15 Puis, après l'avoir fouillé profondément, et aA^oir laissé

dans une des nouvelles blessures qu'il venait de lui faire ce

lambeau de cape dont nous avons parlé, il se retourna vers

l'homme que Lucas Blanco aidait à se soulever sur un genou.

Le cirque éclatait en applaudissements, les "bravo toro" 20 ne cessaient pas. Quelques voix, plus enthousiastes, l'appelaient ''joli garçon, cher taureau."

Il fondit sur Lucas Blanco et sur . le picador. Lucas Blanco fit un pas de côté, étendit son manteau entre lui et le blessé ; le taureau, trompé, s'éclança sur la cape 25 mouvante.

Je regardai nos compagnons : Boulanger était pâle ; Alexandre était vert ; Maquet, comme la nymphe Biblis, fondait littéralement en eau.

Si j'avais eu un miroir, je vous dirais comment j'étais moi-

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même. Tout ce que je puis vous dire, c'est que j'étais si fort ému, que je n'éprouvais absolument rien de ce dégoût qui m'avait été promis, et que moi, qui me sauve quand je vois un cuisinier prêt à tuer une poule, je ne pouvais détacher 5 mes yeux de ce taureau qui avait déjà à peu près tué trois chevaux et blessé un homme.

Il s'était arrêté sur lui-même, ne comprenant rien sans

doute à la faiblesse de l'obstacle qu'on lui avait opposé, et

il s'apprêtait à continuer la lutte.

10 Ce fut encore Lucas Blanco qui lui offrit le combat, a3'ant

sa cape de taffetas bleu pour toute arme offensive et défensive.

Le taureau s'élança sur Lucas. Lucas fit une pause semblable à la première, et le taureau se retrouva à dix pas plus loin que lui.

15 Pendant ce temps, chulos and banderilleros étaient redescendus dans l'arène ; les valets du cirque étaient revenus chercher le picador, qui, appuyé sur eux, gagnait la barrière en marchant plus facilement.

Toute la quadrille entourait le taureau, agitant ses capes ;

20 mais le taureau n'avait de regards que pour Lucas Blanco. C'était une lutte entre lui et cet homme, dont aucune autre attaque ne pouvait le distraire.

Quand un taureau regarde un homme ainsi, il est bien rare que ce ne soit pas un homme mort.

25 — Vous allez voir, me dit Roca, en me posant la main sur le bras, vous allez voir.

— Arrière ! Lucas, arrière ! crièrent d'une sçule voix tous les chulos et tous les banderilleros.

— Arrière, Lucas ! cria Cucharès.

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Lucas regarda dédaigneusement le taureau.

Le taureau vint droit à lui la tête basse.

Lucas lui posa la pointe du pied entre les deux cornes et lui sauta par-dessus la tête.

5 Alors ce ne furent plus des applaudissements, ce ne furent plus des cris, ce furent des rugissements.

— Bravo, Lucas ! crièrent vingt mille voix. Viva Lucas ! viva ! viva !

Les hommes jetaient leurs chapeaux et leurs pétacas dans 10 Tarène, les femmes jetaient leurs bouquets et leurs éventails.

Lucas saluait en souriant, comme s'il eût joué avec un chevreau.

Nos compagnons, tout pâles, tout verts et tout ruisselants qu'ils étaient, applaudissaient et criaient comme les autres.

15 Mais ni ces cris ni ces applaudissements furieux ne détournaient le taureau de son idée de vengeance. Au milieu de tous ces hommes, c'était Lucas que son regard suivait, et tous ces manteaux voltigeant à ses yeux ne pouvaient lui faire oublier ce manteau bleu céleste contre lequel il 20 s'était deux fois inutilement heurté.

Il s'élança de nouveau contre Lucas, mais cette fois en mesurant son élan de manière à ne pas le dépasser.

Lucas l'évita par une volte habile.

Mais l'animal n'était qu'à quatre pas de lui. 25 II revint sans lui donner relâche.

Lucas lui jeta sa cape sur la tête et gagna la barrière à reculons.

Voilé un instant, le taureau laissa prendre à son adversaire une dizaine do pas d'avance ; mais la cape éclata

Une Course de Taureaux à Madrid, 109

en lambeaux, et le taureau s'élança de nouveau sur son ennemi.

C'était une question d'agilité. Lucas arriverait-il à la barrière avant le taureau? Le taureau aurait-il rejoint 5 Lucas avant qu'il n'eût atteint la barrière ?

Lucas mit le pied sur un bouquet, le pied glissa sur les fleurs humides ; il tomba.

Un grand cri retentit poussé par vingt mille voix, puis un profond silence lui succéda.

10 II me passa comme un nuage devant les yeux ; au milieu de ce nuage, je vis un homme jeté à quinze pieds de haut.

Et, chose étrange, au milieu de cet éblouissement, tous

les détails de la toilette du pauvre Lucas m'apparurent.

Sa petite veste bleue, brodée d'argent, son gilet rose à

15 boutons ciselés, sa culotte blanche, tout passementée sur les

coutures.

Il retomba. Le taureau l'attendait ; mais un autre adversaire attendait le taureau.

C'était le premier picador, remonté sur un cheval frais, et 20 qui, rentré dans l'arène, fondit sur l'animal au moment où il abaissait ses cornes vers Lucas.

Le taureau, se sentant blessé, releva la tête ; et, comme s'il eût été sûr de retrouver Lucas où il le laissait, il fonça sur le picador.

25 A peine eut-il laissé Lucas derrière lui, que Lucas se releva et salua le public en riant. Par un miracle, les cornes avaient passé des deux côtés de son corps ; c'était le front seul de l'animal qui l'avait lancé dans l'espace.

Par un autre miracle encore, il était retombé sans se faire

30 aucun mal.

110 Modem French Readings.

Une immense rumeur de joie parcourut tout le cirque, la respiration revenait à vingt mille personnes.

Maquet était presque évanoui, Alexandre ne valait guère mieux et demandait un verre d'eau.

5 On le lui apporta.

Il en but quelques gouttes, et le rendant aux trois quarts plein :

— Portez cela au Mançanarès, dit-il, cela lui fera plaisir.

En ce moment, on entendit une grande rumeur ; les trom- 10 pettes sonnèrent, annonçant quelque événement nouveau et imprévu.

Cet événement nouveau et imprévu, c'était l'arrivée de la reine- mère.

La reine-mère, cette gracieuse et belle femme que vous 15 avez vue à Paris, et qui semble la sœur aînée de sa fille, aime les courses de taureaux comme pourrait le faire une simple marquise ; elle était parvenue à se dérober aux fêtes du jour, et elle accourait prendre une heure de ce fiévreux spectacle qui nous brûlait.

20 A peine les trompettes eurent-elles annoncé son arrivée, à peine eut-elle paru dans la pénombre de sa loge, que, comme par magie, tout le drame du cirque s'arrêta.

On laissa le picador, son cheval et le taureau se tirer d'affaire comme ils pourraient, et toute la quadrille alla se former 25 en colonne en face du toril.

Cucharès, le Salamanquino et Lucas Blanco marchaient les premiers.

Une Course de Taureaux à Madrid. 111

Derrière eux venaient les trois picadors. Le picador blessé,

que nous avions cru mort, s'était fait remettre en selle sur un

cheval neuf, et, n'eût été son extrême pâleur, on eût pu croire

qu'il ne lui était rien arrivé. Celui qui occupait le taureau

5 s'en était débarrassé et avait repris son rang.

Derrière les picadors venaient les quatre cliulos, derrière les chulos les banderilleros, derrière eux les valets du cirque.

Seul, le cachetero n'était point du cortège.

Le taureau, acculé à la loge de l'ayuntamiento, regardait 10 cette procession d'un air stupide.

Quant à la procession, elle ne s'inquiétait pas plus du taureau que s'il n'eût jamais existé.

Elle s'avança marchant au pas sur la mesure de la musique, et vint mettre un genou en terre devant la reine. 15 La reine laissa toute la quadrille pendant quelque secondes dans cette attitude, comme pour dire qu'elle acceptait son hommage ; puis elle lui fit signe de se relever.

Tous ceux qui la composaient se relevèrent et saluèrent.

Puis, sur un second signe, les rangs furent rompus et cha- 20 cun rentra dans son rôle, les picadors abaissant leurs lances, les chulos secouant leurs manteaux, les banderilleros courant préparer leurs banderilles.

Pendant ce temps, le taureau, pour ne pas rester à rien

faire, sans doute, avait piqué sur un pauvre cheval que nous

25 croyions mort, et que lui avait senti vivant. Il l'avait pris

en dessous avec ses deux cornes, l'avait soulevé de terre, et

le promenait en le portant sur son cou.

Le cheval, par un dernier effort, redressait la tête, et laissait échapper une dernière plainte qui n'avait pas la force 30 d'arriver au hennissement.

112 Modem French Readings.

En voyant ses ennemis revenir à l'attaque, le taureau secoua le cheval comme il eût fait cVun panache ordinaire.

Le cheval tomba, puis, par un dernier élan d'agonie, se releva sur ses quatre pieds, et, tout chancelant, alla 5 s'abattre près du toril.

Le taureau le regarda s'éloigner.

— Retenez bien ceci, me dit Roca, et vous me direz après

si je me connais ou non en tauromachie. A quelque endroit

que soit frappé le taureau, s'il n'est pas tué raide, il ira

10 mourir sur le cheval qui vient de tomber. Je vous l'ai dit,

c'est un véritable collant.

Le taureau avait tué trois chevaux et en avait blessé deux. L'alguazil fit signe aux picadors de s'éloigner.

Les picadors gagnèrent l'extrémité du cirque située en face 15 du toril, et s'appuyèrent tous trois à l'olivo, la tête tournée vers le miUeu du cirque.

Les chulos firent jouer leurs capes.

Le taureau se remit en mouvement, et les fuites recommencèrent. Trois ou quatre fois le taureau poursuivit ses 20 adversaires jusqu'à la barrière, et nous donna ce spectacle gracieux de ces hommes bondissant avec leur cape étendue au-dessus de leur tête.

Un banderillero entra tenant une banderille de chaque main : ses trois compagnons le suivaient armés comme lui. 25 Ce n'est point une chose commode que d'enfoncer des banderilles au taureau.

Il faut les lui planter à la fois dans l'épaule droite et dans l'épaule gauche ; plus elles sont parallèlement plantées, mieux le tour est fait.

Une Course de Taureaux à Madrid, 113

Les chulos dirigèrent le taureau vers le banderillero : le

banderillero lui enfonça les deux dards dans les deux épaules,

et, en rnême temps, du ventre rebondi de chacun de ces

dards, sortit une volée de cinq ou six petits oiseaux, char-

5 donnerets, linots, serins.

Quelques-unes de ces malheureuses petites bêtes, tout étourdies, ne purent prendre leur vol, et s'en allèrent tomber sur le sable de l'arène.

Aussitôt cinq ou six personnes s'élancèrent du couloir et 10 les allèrent ramasser, au risque d'être éventrées par le taureau.

Mais celui-ci commençait à perdre visiblement la tête ; il n'avait plus dans sa poursuite cette volonté tenace qui rend l'animal si dangereux. Il fondait d'un chulo sur l'autre, 15 donnant ses coups de corne comme le sanglier donne ses coups de boutoir mais se laissant distraire d'un ennemi par un autre ennemi.

Un second banderillero apparut.

A sa vue, le taureau parut se calmer tout à coup, mais se 20 calmer pour assurer sa vengeance. Sans doute, il reconnut aux mains du nouveau venu les instruments de douleur qu'il secouait à ses épaules, car il fondit sur lui sans que rien pût le détourner ni l'arrêter. Le banderillero l'attendit ses flèches à la main. Mais une seule resta plantée dans l'épaule 25 de r annual. En même temps, un léger cri se fit entendre ; la manche rose du banderillero se teignit de pourpre, sa mam se couvrit de sang, cliacun de ses doigts ruissela. La corne venait de lui traverser le haut du bras.

Il gagna la barrière, sans permettre qu'on le soutînt ; mais, 30 au moment où il s'apprêtait à la franchir, il s'évanouit. Nous

114 Modem French Readings.

le vîmes passer dans le couloir la tête renversée et sans connaissance.

C'était assez de désastres pour un seul taureau, la trompette sonna la mort.

5 Aussitôt chacun s'écarta. La lice appartenait dès lors au torero.

Le torero était Cucharès.

Cucharès s'avança ; c'était un homme de trente-six à quarante ans, de taille ordinaire, maigre, grêle de peau, et au 10 teint basané ; c'est, sinon un des toreros les plus habiles (les Espagnols lui préfèrent Montés et le Chiclanero) , du moins un des plus hardis. Cucharès fait en face du taureau des choses merveilleuses d'audace, qui dénotent une connaissance approfondie du caractère de l'animal. Un jour qu'il luttait 15 avec Montés, qui l'avait emporté sur lui, ne sachant plus que faire pour reconquérir une part de ces bravos que lui enlevait son heureux rival, il alla se mettre à genoux devant un taureau furieux.

Le taureau, étonné, le regarda deux ou trois secondes ; 20 puis, comme effraj-é d'une pareille hardiesse, il abandonna Cucharès pour poursuivre un chulo.

Cucharès s'avança donc ; il tenait à la main gauche son épée cachée par la muleta.

La muleta, est une pièce de drap rouge emmanchée à un 25 petit bâton ; c'est le bouclier du torero.

Cucharès traversa tout le cirque, alla mettre un genou en terre devant la loge royale, et, levant son petit chapeau de la main droite, il demanda à l'auguste spectatrice la permission de tuer le taureau.

Une Course de Taureaux à Madrid. 115

La permission lui fut accordée d'un signe et avec un sourire.

Cucharès jeta son chapeau loin de lui avec un geste d'orgueil qui n'appartient qu'à l'homme qui va lutter avec la 5 mort, et s'avança vers le taureau.

Toute la quadrille était à ses ordres et voltigeait autour de lui.

A partir de ce moment, rien ne se fait plus qu'à la volonté du torero. Il a choisi son lieu de combat, il sait d'avance 10 l'endroit où il veut frapper le taureau ; tout le monde va manœuvrer pour conduire le taureau à l'endroit désigné. L'endroit désigné était au-dessous de la loge royale. Mais les chulos mirent de la coquetterie à l'amener là ; eux aussi étaient bien aises d'avoir leur triomphe. Ils firent 15 faire un grand détour au taureau, le forcèrent de passer devant la loge de l'ayuntamiento, le ramenèrent au toril, et de là à la place où Cucharès l'attendait, la muleta d'une main, l'épée de l'autre.

En passant près du cheval qu'il avait soulevé sur sa tête, 20 et qui cette fois était bien mort, ils se détourna pour lui donner encore deux ou trois coups de corne. — Voyez- vous ! voyez-vous ! me dit Roca. Lorsque Cucharès vit le taureau en face de lui, il fit un signe. 25 Tout le monde s'écarta.

L'homme et l'animal se trouvèrent en face l'un de l'autre. L'homme avec sa petite épée mince, longue et aflâlée comme une aiguille.

L'animal avec sa force incommensurable, ses cornes ter-. 30 ribles, son jarret plus rapide que celui du plus rapide cheval.

116 Modem French Readings,

L'homme était bien peu de chose, en vérité, en face d'un pareil monstre.

Seulement, le rayon de l'intelligence jaillissait du regard de Fhomme, tandis que le feu de la férocité brillait seul dans 5 le regard du taureau.

Il était évident que tout l'avantage était à l'homme, et que, dans cette lutte inégale cependant, c'était le fort qui devait succomber, c'était le faible qui devait vaincre.

Cucharès fit flotter sa muleta aux 3^eux du taureau. 10 Le taureau fondit sur lui. Cucharès tourna sur le talon. La corne gauche de l'animal effleura sa poitrine.

C'était une passe magnifique ; tout le cirque éclata en applaudissements.

Ces applaudissements semblèrent irriter le taureau ; il re- 15 vint sur Cucharès ; cette fois celui-ci l'attendit l'épée à la main.

Le choc fut terrible ; on vit l'épée plier comme un cerceau, puis voler en l'air.

La pointe avait touché l'os de l'épaule ; l'épée avait fait 20 ressort, et, toute sifflante, avait échappé à la main du torero.

On fut sur le point de huer Cucharès, qu'une nouvelle volte non moins habile que la première déroba à son ennemi.

Les chulos s'avancèrent alors pour distraire le taureau ; mais Cucharès, tout désarmé qu'il était, leur fit signe de res- 25 ter en place.

En effet, il lui restait sa muleta.

Il se passa alors une chose merveilleuse, et qui indiquait chez l'homme cette profonde connaissance de l'animal, si nécessaire à celui qui le combat ; pendant cinq minutes, avec

Une Course de Taureaux à Madrid. 117

ce simple drapeau de pourpre, Cucharès conduisit le taureau où il voulut, l'excitant à lui faire perdre jusqu'à l'instinct. Dix fois le taureau fondit sur lui, passant tantôt à droite, tantôt à gauche, l'effleurant chaque fois, ne le touchant 5 jamais.

Enfin, Cucharès, criblé d'applaudissements, ramassa son épée, l'essu^'a tranquillement, et se remit en garde.

Cette fois, la fine lame disparut, dans toute sa longueur, juste entre les deux épaules du taureau. 10 L'animal s'arrêta frémissant sur ses quatre pieds; on sentait que, sinon le fer, du moins le froid du fer avait pénétré jusqu'à son cœur.

La poignée seule apparaissait au-dessus de la nuque.

Cucharès ne s'inquiéta plus du taureau, et alla saluer la 15 reine.

De son côté, le taureau, se sentant blessé à mort, regarda tout autour de lui, puis, d'un trot déjà alourdi par l'agonie, il se dirigea vers le cheval.

— Y03XZ-VOUS? me dit Roca, voyez-vous?

20 En effet, arrivé près du cadavre du cheval, le taureau tomba sur ses deux genoux, poussa un beuglement plaintif, abaissa le train de derrière comme il avait abaissé le train de devant, et se coucha, la tête seule soulevée encore.

Ce fut alors que le cachetero sortit du couloir, rampa 25 jusqu'au taureau, leva son poignard, prit son temps et frappa.

La foudre n'eût pas été plus prompte. La tête retomba sans un seul frémissement : l'animal expira sans une seule plainte.

30 Aussitôt, la musique sonna la mort du taureau.

118 Modem French Readings.

Au son de cette musique, une porte s'ouvrit, quatre mules traînant une espèce de palonnier entrèrent.

Ces mules disparaissaient sous de magnifiques aparejos tout resplendissants de bouffettes de soie, tout ruisselants 5 de grelots.

On commença par attacher à leur palonnier, l'un après l'autre, les trois chevaux morts, qu'elles emportèrent avec la rapidité de l'éclair.

Puis vint le tour du taureau, qui disparut à son tour par 10 la sortie de la chair morte.

La porte se referma sur lui.

Quatre grandes lignes restaient sur le sable, toutes tachées de sang ; c'étaient les lignes tracées par les chevaux et le taureau morts.

15 Çà et là dans le cirque, on voyait encore quelques autres taches rouges.

Quatre valets entrèrent, deux avec des râteaux, deux avec des paniers pleins de sable. En dix secondes, toutes les traces de la première course eurent disparu.

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