UNE VILLE D'EAUX
Arvillard-les-Bains, 2 août 76.
C'est bien curieux, va, Tendroit d'où je t'écris. Imagine une salle carrée, très-haute, dallée, stuquée, sonore, où le
5 jour de deux grandes fenêtres est voilé de rideaux bleus jusqu'aux derniers carreaux, obscurci encore par une sorte de buée flottante, à goût de soufre, qui colle aux habits, ternit les bijoux d'or; là-dedans, des gens assis contre les murs sur des bancs, des chaises, des tabourets, autour de
10 petites tables, des gens qui regardent leur montre à toute minute, se lèvent, sortent pour céder la place à d'autres, laissant voir chaque fois par la porte entr'ouverte la foule • des baigneurs, circulant dans le clair vestibule, et le tablier blanc flottant des femmes de service qui se hâtent. Pas de
15 bruit, malgré tout ce mouvement, un continuel murmure de conversations à voix basse, de journaux déployés, de mauvaises plumes ox3Tlées grinçant sur le papier, un recueillement d'église, baigné, rafraîchi par le grand jet d'eau minérale installé au milieu de la salle et dont Félan se brise
20 contre un disque métallique, s'émiette, s'éparpille en jaillissements, se pulvérise au-dessus de larges vasques superposées et ruisselantes. C'est la salle d'inhalation.
Je te dirai, ma chérie, que tout le monde n'inhale pas de la même façon. Ainsi le vieux monsieur que j'ai en face
25 de moi en ce moment suit à la lettre les prescriptions du médecin, je les reconnais toutes. Les pieds sur un tabouret, la poitrine en avant, effaçons les coudes, et la bouche toujours ouverte pour faciliter l'aspiration. Pauvre cher homme !
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comme il aspire, avec quelle confiance, quels petits yeux ronds, dévots et crédules qui semblent dire à la source :
''O source d'Arvillard, guéris-moi bien, vois comme je
t'aspire, comme j'ai foi en toi. . ."
6 Puis nous avons le sceptique qui inhale sans inhaler, le dos
tourné, en haussant les épaules et considérant le plafond.
Puis les découragés, les vrais malades qui sentent l'inutilité
* et le néant de tout ça ; une pauvre dame, ma voisine, que je vois après chaque quinte porter vivement son doigt à la
10 bouche, regarder si le gant ne s'est pas piqué au bout d'un point rouge. Et l'on trouve quand même le moyen d'être gai.
Des dames du même hôtel rapprochent leurs chaises, se groupent, brodent, potinent tout bas, commentent le journal
15 des baigneurs et la liste des étrangers. Les jeunes personnes arborent des romans anglais à couverture rouge, des prêtres lisent leur bréviaire, — il y a beaucoup de prêtres à Arvillard, surtout des missionnaires, avec de grandes barbes, des figures jaunes, des voix éteintes d'avoir longtemps prêché
20 la parole de Dieu ; — quant à moi, tu sais que les romans ne sont pas mon affaire, surtout ces romans de maintenant oh. tout se passe comme dans la vie. Alors je fais ma correspondance à deux ou trois victimes désignées, Marie Tournier, Aurélie Dansaert, et toi, ma grande sœur que j'adore.
25 Attendez-vous à de vrais journaux. Pense donc I deux heures d'inhalation en quatre fois, tous les jours ! Personne ici n'inhale autant que moi, c'est-à-dire que je suis un vrai phénomène. On me regarde beaucoup à cause de cela et j'en ai quelque fierté.
oO Pas d'autre traitement, du reste, à part le verre d'eau
Numa lioumestan. 259
minérale que je vais boire à la source matin et soir et qui doit triompher du voile obstiné que ce vilain rhume m'a laissé sur la voix. C'est la spécialité des eaux d'Arvillard ; aussi les chanteuses et les chanteurs se donnent-ils rendez-
5 vous ici. Le beau Ma^^ol vient de nous quitter avec des cordes vocales toutes neuves. Mademoiselle Bachellery, tu sais, la petite diva de votre fête, se trouve si bien du traitement qu'après avoir fini les trois semaines réglementaires, elle en recommence trois autres, ce dont le journal des
10 baigneurs la loue beaucoup. Nous avons l'honneur d'habiter le même hôtel que cette jeune et illustre personne, affublée d'une tendre mère de Bordeaux qui à table d'hôte réclame des ''appétits" dans la salade et parle du chapeau de cent qrrante francs que portait sa demoiselle au dernier
15 Longchamps. Un couple délicieux et très-admiré parmi nous. On se pâme aux gentillesses de Bébé — comme dit sa mère, à ses rires, à ses roulades, à ses envolements de jupe courte. On se presse devant la cour sablée de l'hôtel pour lui voir faire sa partie de crocket avec les petites filles
20 et les petits garçons, — elle ne joue qu'avec les tout petits, — courir, sauter, envoyer sa boule en vrai gamin; ''Je vas vous roquer, monsieur Paul."
Tout le monde dit: " elle est si enfant! " Moi, je crois que ces faux enfantillages font partie d'un rôle, comme
25 ses jupes à larges nœuds et son catogan de postillon. Puis elle a une façon si extraordinaire d'embrasser cette grosse Bordelaise, de se pendre à son cou, de se faire bercer, gironner devant tout le monde ! Tu sais si je suis caressante, eh ! bien, vrai, ça me gêne pour embrasser
30 maman.
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Une famille bien curieuse aussi, mais moins gaie, c'est le prince et la princesse d'Anhalt, mademoiselle leur fille, gouvernante, femmes de chambre et suite, qui occupent tout le premier de l'hôtel dont ils sont les personnages. Je 5 rencontre souvent la princesse dans Tescalier, montant marche à marche au bras de son mari, un beau gaillard, éblouissant de santé sous son chapeau gansé de bleu. Elle ne va à l'établissement qu'en chaise à porteurs ; et, c'est navrant, cette tête creusée et pâle derrière la petite vitre,
10 le père et l'enfant qui marchent à côté, l'enfant bien chétive, avec tous les traits de sa mère et peut-être aussi tout son mal. Elle s'ennuie, cette petite de huit ans, à qui il est défendu de jouer avec les autres enfants, et qui regarde tristement, du balcon, les parties de crocket et les caval-
15 cades de l'hôtel. On la trouve de sang trop bleu pour ces ébats roturiers, ils aiment mieux la garder dans l'atmosphère lugubre de cette mère expirante, près de ce père qui promène sa malade avec une tête rogue et excédée, ou l'abandonner aux domestiques. Mais, mon Dieu, c'est
20 donc une peste, un mal qui se gagne, la noblesse ! Ces gens-là mangent à part dans un petit salon, inhalent à part, — car il y a des salles pour famille, — et te figurestu la tristesse de ce tête-à-tête, cette femme et cette enfant dans un grand caveau silencieux.
25 L'autre soir, nous étions très-nombreux au grand salon du rez-de-chaussée où l'on se réunit pour jouer à des petits jeux, chanter, danser même quelquefois. La maman Bachellery venait d'accompagner à Bébé une cavatine d'opéra, — nous voulons entrer à l'Opéra, nous sommes même Avenues à Ar-
30 villard nous ''récurer la voix pour ça," selon l'élégante ex-
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pression de la mère. Tout à coup la porte s'ouvre, et la
.princesse paraît, avec ce grand air qu'elle a, expirante,
élégante, serrée dans un manteau de dentelle qui dissimule
le rétrécissement terrible et significatif des épaules. L'enfant
5 et le mari suivaient.
''Continuez, je vous en prie..." toussotte la pauvre femme.
Et voilà cette bête de petite chanteuse qui va choisir dans tout son répertoire la romance la plus navrée, la plus senti-
10 mentale, Vorrei morir^ quelque chose comme nos Feuilles mortes^ en italien, une malade qui fixe sa date mortuaire en automne, pour se faire l'illusion que toute la nature va expirer avec elle, enveloppée du premier brouillard comme d'un suaire.
15 Yorrei morir nella stagion delF anno.
L'air est gracieux, d'une tristesse qui prolonge la caresse des mots italiens ; et au milieu de ce grand salon, où pénétraient par les fenêtres ouvertes les odeurs, les vols légers, le rafraîchissement d'une belle nuit d'été, ce désir de vivre
20 encore jusqu'à l'automne, cette trêve, ce sursis demandé au mal, prenaient quelque chose de poignant. Sans rien dire, la princesse s'est levée, est sortie brusquement. Dans le noir du jardin, j'ai entendu un sanglot, un long sanglot, puis une voix d'homme qui grondait, et de ces plaintes pleurées
25 d'un enfant qui voit du chagrin à sa mère.
C'est la tristesse des villes d'eaux, ces misères de santé qu'on y rencontre, ces toux entêtées, mal assourdies par les cloisons d'hôtel, ces précautions de mouchoirs sur les bouches pour éviter l'aii^, ces causeries, ces confidences dont on devine
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le sens aux gestes douloureux montrant toujours la poitrine ou répaule vers la clavicule, et les démarches somnolentes, les pas traînants, l'idée fixe du mal. Maman qui connaît toutes les stations pour les maladies de poitrine, pauvre mère, 5 dit qu'aux Eaux-Bonnes ou au Mont-Dore c'est bien autre chose qu'ici. On n'envoie à Arvillard que les convalescents comme moi ou les cas désespérés pour lesquels rien ne fait plus rien. Nous n'avons heureusement à notre hôtel des Alpes Dauphinoises que trois malades de ce genre, la prin-
10 cesse, puis deux jeunes Lyonnais, le frère et la sœur, orphelins, très-riches, dit-on, et qui semblent au pire ; la sœur surtout, avec ce teint blafard, resté sous l'eau, des Lyonnaises, entortillée de peignoirs et de châles tricotés, sans un bijou, un ruban, nul souci de coquetterie. Elle sent le
15 pauvre, cette riche ; elle est perdue, le sait, se désespère et s'abandonne. Il y a au contraire dans la taille voûtée du jeune homme, étroitement pincé d'une jaquette à la mode, une terrible volonté de vivre, une incroyable résistance au mal.
20 '' Ma sœur n'a pas de ressort . . . moi j'en ai ! " disait-il à table d'hôte, l'autre jour, d'une voix toute rongée qu'on n'entend pas plus que Viit de la Vauters, quand elle chante. Et le fait est qu'il a furieusement du ressort. C'est le bouteen-train de l'hôtel, l'organisateur des jeux, des parties, des
25 excursions ; il monte à cheval, en traîneau, des espèces de petits traîneaux chargés de branches sur lesquels les montagnards du pays vous font dégringoler les pentes les plus raides, valse, fait des armes, secoué de quintes affreuses qui ne l'interrompent pas un instant. Nous possédons encore
30 une illustration médicale, le docteur Bouchereau, tu te rap-
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pelles, celui que maman était allée consulter pour notre pauvre André. Je ne sais s'il nous a reconnues, mais il ne nous salue jamais. Un vieux loup ...
... Je viens d'aller boire mon demi- verre à la source.
5 Cette source précieuse est à dix minutes du pays, en montant du côté des hauts-fourneaux, dans une gorge où roule et gronde un torrent, tout mousseux d'écume, descendu du glacier qui ferme la perspective, luisant et clair entre les Alpes bleues, et qui semble, dans cette blancheur des eaux
10 battues, fondre et délayer sans cesse sa base invisible et neigeuse. De grandes roches noires, suintant goutte à goutte parmi les fougères et les lichens, des plantations de sapins, de verdure sombre, un sol où des fragments de mica étincellent dans la poussière de charbon, voilà l'endroit.
15 Mais ce que je ne puis te rendre, c'est le formidable bruit, le torrent jaillissant dans les pierres, le marteau à vapeur d'une scierie qu'il active, et, dans l'étroite gorge, sur une route unique, toujours encombrée, des tombereaux de houille, des bestiaux en file, des cavalcades d'excursionnistes, des
20 buveurs qui vont ou reviennent ; j'oubliais l'apparition, au seuil des maisons misérables, de quelque horrible crétin mâle ou femelle étalant un goitre hideux, une grosse figure hébétée, la bouche ouverte et grognante. Le crétinisme est une des productions du pays. Il semble que la nature soit trop forte
25 ici pour l'homme, que le minerai de fer, de cuivre, de soufre, l'étreigne, le torde, l'étoufi^e, que cette eau des cimes le glace, comme ces pauvres arbres qu'on voit pousser tout rabougris entre deux roches. Encore une de ces impressions d'arrivée dont la tristesse et l'horreur s'effacent au bout de quelque
30 jours.
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Maintenant, au lieu de les fuir, j'ai mes goitreux d'élection, un surtout, un affreux petit monstre, assis au bord de la route dans un fauteuil d'enfant de trois ans, et il en a seize, juste l'âge de mademoiselle Bachellery. Quand j'approche, il 5 dodeline sa lourde tête de pierre d'où sort un cri rauque, écrasé, sans conscience et sans air, et sitôt sa pièce blanche reçue, la lève triomphalement vers une charbonnière qui le guette d'un coin de fenêtre. C'est une fortune enviée de bien des mères, ce disgracié qui rapporte plus à lui tout seul
10 que ses trois frères travaillant aux fourneaux de La Debout. Le père ne fait rien ; malade de la poitrine, il passe l'hiver à son foyer de pauvre, et, l'été, s'installe avec d'autres malheureux sur un banc, dans la buée tiède que fait en arrivant la source bouillonnante. La nymphe de l'endroit, tablier
15 blanc, les mains ruisselantes, remplit à la mesure voulue les verres qu'on lui tend, pendant que dans la cour à côté, séparée de la route par un mur bas, des têtes dont on ne voit pas les corps se renversent en arrière, contorsionnées d'efforts, grimaçant au soleil, la bouche toute grande. Une
20 illustration de V Enfer du Dante : les damnés du gargarisme. Quelquefois, en sortant de là, nous faisons le grand tour pour revenir à l'établissement, et nous descendons par le pays. Maman, que le bruit de l'hôtel fatigue, qui a peur surtout que je ne danse trop au salon, avait rêvé de louer une
25 petite maison bourgeoise dans Arvillard, où les occasions ne manquent pas. Il y a des écriteaux à chaque porte, à chaque étage, se balançant dans les glycines entre des rideaux clairs et tentateurs. A se demander vraiment ce que les habitants deviennent pendant la saison. Campent-ils en troupeaux sur
30 les montagnes environnantes, ou bien vont-ils vivre à l'hôtel
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à cinquante francs par jour? Cela m'étonnerait, car il me semble terriblement--rapace cet aimant qu'ils ont dans l'œil quand ils regardent le baigneur, — quelque chose qui luit et qui accroche. Et ce luisant-là, l'éclair brusque sur le front 5 de mon petit goitreux, le reflet de sa pièce blanche, je le retrouve partout. Dans les lunettes du petit médecin frétillant qui m'ausculte tous les matins, dans l'œil des bonnes dames doucereuses vous invitant à visiter leurs maisons, leurs petits jardins bien commodes, remplis de trous pleins d'eau
10 et de cuisines au rez-de-chaussée pour des appartements au troisième étage, dans l'œil des voituriers en blouses courtes, chapeaux cirés à grands rubans, qui vous font signe du haut de leurs corricolos de louage, dans le regard du petit ânier debout devant l'écurie large ouverte où remuent de longues
15 oreilles, même dans celui des ânes, oui, dans ce grand regard d'entêtement et de douceur, cette dureté de métal que donne l'amour de l'argent, je l'ai vue, elle existe.
Du reste, elle sont affreuses leurs maisons, encaissées, tristes, sans horizon, riches en inconvénients de toute sorte
20 qu'il n'est pas permis d'ignorer, puisqu'on vous les signalé dans la maison voisine. Nous nous en tiendrons décidément à notre caravansérail des Alpes Dauphinoises^ qui chauffe au soleil sur la hauteur ses innombrables persiennes vertes dans la brique rouge, au milieu d'un parc anglais en-
25 core en bas âge, taillis, labyrinthe, allées sablées, dont il partage la jouissance avec les cinq ou six autres hôtels cossus du pays, La Chevrette^ La Laita^ Le Brécla, La Planta. Tous ces hôtels à noms savoyards se font une concurrence féroce, s'épient, se surveillent par-dessus les massifs, et c'est à qui
SO mènera le plus de train avec ses cloches, ses pianos, le fouet
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de ses postillons, les fusées de ses feux d'artifice, à qui ouvrira le plus largement ses fenêtres pour que Fanimation, les rires, les chants, les danses, fassent dire aux voyageurs de vis-à-vis :
5 — Comme ils s'amusent là-bas ! Comme il doit y avoir du monde !
Mais c'est dans le journal des baigneurs que se livre entre les auberges rivales la bataille la plus chaude, autour de ces listes d'arrivants que la petite feuille donne très-exactement
10 deux fois par semaine.
Quelle rage envieuse à la Laita, à la Planta, quand on voit par exemple : Prince et princesse cCAnlialt et leur suite . . . Alpes Daiipliinoises. Tout pâlit devant cette ligne écrasante. Comment répondre? Et l'on cherche, on s'ingénie; si vous
15 avez un de, un titre quelconque, on le prodigue, on l'étalé. Voici trois fois que la Chevrette nous sert le même inspecteur des forêts sous des espèces différentes, inspecteur, marquis, chevalier des saints Maurice et Lazare. Mais les Alpes Dauphinoises ont encore le pompon, sans que nous y so^'ons
20 pour rien, dame ! Tu sais comme est maman, toujours modeste, effarouchée ; elle a bien défendu à Fanny de dire qui nous étions, parce que la position de notre père, celle de ton mari, auraient attiré autour de nous trop de curiosité et de poussière mondaine. Le journal a dit simplement ; Mes-
25 dames Le Quesnoy {de Paris) . . . Alpes Dauphinoises^ et comme les Parisiens sont rares, notre incognito n'a pas été révélé.
Nous avons une installation très-simple, assez commode, deux chambres au second, toute la vallée devant nous, un
30 cirque de montagnes noires de sapins au pied, et qui se
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nuancent, s'éclaircissent en montant avec des traînées de neige éternelle, des pentes arides en regard de petites cultures qui font comme des carrés de vert, de jaune, de rose, au milieu desquels les meules de foin ne paraissent pas plus grosses
5 que des ruches d'abeilles. Mais ce bel horizon ne nous tient guère chez nous.
Le soir, on a le salon, le jour on erre dans le parc pour le traitement qui, joint à cette existence si remplie et si vide, vous prend et vous absorbe. L'heure amusante, c'est après
10 déjeuner, quand on se groupe par petites tables pour le café, sous les grands tilleuls, à l'entrée du jardin. C'est l'heure des arrivées et des départs ; autour de la voiture qui emporte les baigneurs, on échange des adieux, des poignées de mains, les gens de l'hôtel se pressent, éclairés du luisant, du fameux
15 luisant savoyard. On embrasse des personnes qu'on connaît à peine, les mouchoirs s'agitent, les grelots tintent, puis la lourde voiture chargée et vacillante disparaît par les routes étroites, à rai-côte, emportant ces noms, ces visages qui ont fait un moment partie de la vie commune, ces inconnus
20 d'hier, demain oubliés.
D'autres arrivent, s'installent dans leurs habitudes. J'imagine que ce doit être la monotonie des paquebots, avec un renouvellement de figures à chaque escale. Tout ce mouvement m'amuse, mais notre chère maman reste bien triste,
25 bien absorbée, malgré le sourire qu'elle essaie quand je la regarde. Je devine que chaque détail de notre vie lui apporte un souvenir navrant, une évocation d'images lugubres. Elle en a tant vu de ces caravansérails de malades, pendant l'année où elle a suivi son agonisant de station en station, dans
30 la plaine ou sur la montagne, sous les pins au bord de la
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mer, avec un espoir toujours trompé et Feternelle résignation qu'elle était obligée de mettre à son martyre.
Vraiment, Jarras pouvait bien lui éviter ce rappel de douleurs ; car je ne suis pas malade, je ne tousse presque plus,
5 et, en dehors de mon vilain enrouement qui me donne une voix à crier des pois verts, je ne me suis jamais si bien portée. Un appétit dévorant, figure-toi, de ces faims terribles qui ne peuvent attendre. Hier, après un déjeuner à trente plats, au menu plus compliqué que l'alphabet chinois, je vois
10 une femme éplucher des framboises devant sa porte. Tout
de suite une fringale me prend. Deux bols, ma chère, deux
bols de ces grosses framboises si fraîches, '' le fruit du pays,"
comme dit notre garçon de table. Et voilà mon estomac !
C'est égal, ma chérie, comme c'est heureux que ni toi ni
15 moi n'ayons pris le mal de ce pauvre frère que je n'ai guère connu et dont je retrouve ici sur d'autres visages les traits tirés, l'expression découragée qu'il a sur son portrait dans la chambre de nos parents ! Et quel original que ce médecin qui l'a soigné jadis, ce fameux Bouchereau ! L'autre jour,
20 maman a voulu me présenter à lui, et, pour obtenir une consultation, nous avons rôdé dans le parc autour de ce grand vieux, à la physionomie brutale et dure ; mais il était très entouré par les médecins d'Arvillard, l'écoutant avec des humilités d'écolier. Alors nous l'avons attendu à la sortie
25 de l'inhalation. Peine perdue. Notre homme s'est mis à marcher d'un pas comme s'il voulait nous échapper. Avec maman, tu sais, on ne va guère vite, et nous l'avons encore manqué cette fois. Enfin hier matin Fanny est allée demander de notre part à sa gouvernante, s'il pouvait nous
30 recevoir. 11 a fait répondre qu'il était aux eaux pour se soi-
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gner et non pour donner des consultations. En voilà un rustre ! C'est vrai que je n'ai jamais vu une pâleur pareille, de la cire ; père est un monsieur très-coloré à côté de lui. Il ne vit que de lait, ne descend jamais à la salle à manger, en- 5 core moins au salon. Notre petit docteur frétillant, celui que j'appelle M, C^est ce qui faut^ prétend qu'il a une maladie de cœur très-dangereuse, et que ce sont les eaux d'Arvillard qui depuis trois ans le font durer.
" C'est ce qui faut ! C'est ce qui faut ! "
10 On n'entend que cela dans le bredouillement de ce drôle de petit homme, vaniteux, bavard, qui tourbillonne le matin dans notre chambre. — "Docteur, je ne dors pas ... Je crois que le traitement m'agite. — C'est ce qui faut! — Docteur, j'ai toujours sommeil ... Je crois que ce sont les eaux. —
15 C'est ce qui faut ! " Ce qu'il faut surtout, c^st que sa tournée soit vite faite, pour qu'il puisse être avant dix heures à son cabinet de consultation, dans cette petite boîte à mouches où le monde s'entasse jusque dans l'escalier, jusque sur le trottoir, en bas des marches. Aussi il ne
20 flâne guère, vous bâcle une ordonnance sans s'arrêter de sauter, de cabrioler, comme un baigneur qui '' fait sa réaction."
Oh ! la réaction. C'est ça encore une affaire. Moi qui ne prends ni bains ni douches, je ne fais pas de réaction ; mais
25 je reste quelquefois un quart d'heure sous les tilleuls du parc à regarder le va-et-vient de tous ces gens marchant à grands pas réguliers, l'air absorbé, se croisant sans se dire un mot. Mon vieux monsieur de la salle d'inhalation, celui qui fait de l'œil à la source, apporte à cet exercice la même conscience
30 ponctuelle. Â l'entrée de l'allée il s'arrête, ferme son om-
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brelle blanche, rabaisse son collet d'habit, regarde sa montre, et en route, la jambe raide, les coudes au corps, une ! deux ! une ! deux ! jusqu'à une grande barre de lumière blonde que le manque d'un arbre jette en clairière dans l'allée. Il ne va 5 pas plus loin, lève les bras trois fois comme s'il tendait des haltères, puis revient de la même allure, brandit de nouveaux haltères, et comme cela quinze tours de suite. J'imagine que la section des agités à Charenton doit avoir un peu de la physionomie de mon allée vers onze heures.