‹ Modern French readingsChapitre 57 sur 72 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

RuY Blas, Don Salluste.

30 DON SALLUSTE

posant la main sur l'épaule de Ruy Bias.

Bonjour.

362 Modem French Readings.

RUY BLAS, effaré.

A. part.

Grand Dieu ! je suis perdu ! le marquis !

6 DON SALLUSTE

souriant.

Je parie Que vous ne pensiez pas à moi.

RUY BLAS

10 Sa Seigneurie

En effet me surprend.

Oh î mon malheur renaît,

J'étais tourné vers l'ange et le démon venait.

15 n court à la tapisserie que cache le cabinet secret, et en ferme la petite porte au verrou; puis il revient tout tremblant vers don Salluste.

DON SALLUSTE

Eh bien ! comment cela va-t-il?

RUY BLAS, 20 l'œil fixé sur don Salluste impassible, pouvant à peine rassembler ses

idées.

Cette livrée ? . . .

DON SALLUSTE, souriant toujours.

25 II fallait du palais me procurer l'entrée. Avec cet habit-là l'on arrive partout.

J'ai pris votre livrée et la trouve à mon goût. Il se couvre. Ruy Bias reste tête nue.

RUY BLAS

30 Mais j'ai peur pour vous . . .

DON SALLUSTE

Peur! Quel est ce mot risible?

Buy Bias. 363

RUY BLAS

Vous êtes exilé?

Croyez-vous? c'est possible.

5 RUY BLAS

Si Ton vous reconnaît, au palais, en plein jour?

DON SALLUSTE

Ah bah ! des gens heureux, qui sont des gens de cour,

Iraient perdre leur temps, ce temps qui sitôt passe, 10 A se ressouvenir d'un visage en disgrâce !

D'ailleurs, regarde-t-on le profil d'un valet?

Il s'assied dans le fauteuil, et Ruy Bias reste debout.

A propos, que dit-on à Madrid, s'il vous plaît?

Est-il vrai que, brûlant d'un zèle hyperbolique, 15 Ici, pour les beaux yeux de la caisse publique,

Vous exilez ce cher Priego, l'un des grands?

Vous avez oublié que vous êtes parents.

Sa mère est Sandoval, la vôtre aussi. Que diable !

Sandoval porte d'or à la bande de sable. 20 Regardez vos blasons, don César- C'est fort clair.

Cela ne se fait pas entre parents, mon cher.

Les loups pour nuire aux loups font-ils les bons apôtres?

Ouvrez les yeux pour vous, fermez-les pour les autres ;

Chacun pour soi.

25 RUT BLAS

se rassurant un peu.

Pourtant, monsieur, permettez-moi. Monsieur de Priego, comme noble du roi, A grand tort d'aggraver les charges de l'Espagne. 30 Or, il va falloir mettre une armée en campagne ;

364 Modem French Readings.

Nous n'avons pas d'argent, et pourtant il le faut. L'héritier bavarois penche à mourir bientôt. Hier, le comte d'Harrach, que vous devez connaître, Me le disait au nom de l'empereur son maître. 5 Si monsieur l'archiduc veut soutenir son droit, La guerre éclatera . . .

DON SALLUSTE

L'air me semble un peu froid.

Faites-moi le plaisir de fermer la croisée.

10 Ruy Bias, pâle de honte et de désespoir, hésite un moment; puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, la ferme et revient vers don Salluste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d'un air indifférent.

RUY BLAS

15 reprenant et essayant de convaincre don Salluste.

Daignez voir à quel point la guerre est malaisée. Que faire sans argent? Excellence, écoutez. Le salut de l'Espagne est dans nos probités. Pour moi, j'ai, comme si notre armée était prête, 20 Fait dire à l'empereur que je lui tiendrais tête . . .

DON SALLUSTE

interrompant Ruy Bias et lui montrant son mouchoir qu'il a laissé

tomber en entrant.

Pardon î ramassez-moi mon mouchoir.

25 Ruy Bias, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à don Salluste.

Don Salluste mettant le mouchoir dans sa poche.

— Vous disiez ? . . .

RUY BLAS, 30 avec un effort.

Le salut de l'Espagne î — oui, l'Espagne à nos pieds Et l'intérêt public demandent qu'on s'oublie. Ah ! toute nation bénit qui la délie.

Buy Bias. 365

Sauvons ce peuple ! Osons être grands, et frappons ! Ôtons l'ombre à l'intrigue et le masque aux fripons !

DON SALLUSTE

nonchalamment.

5 Et d'abord ce n'est pas de bonne compagnie. — .^

Cela sent son pédant et son petit génie

Que de faire sur tout un bruit démesuré.

Un méchant million plus ou moins dévoré,

Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres ! 10 Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres.

Ils vivent largement. Je parle sans phébus.

Le bel air que celui d'un redresseur d'abus

Toujours bouffi d'orgueil et rouge de colère !

Mais bah! vous voulez être un gaillard populaire, 15 Adoré des bourgeois et des marchands d'esteufs.

C'est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs.

Les intérêts publics? Songez d'abord aux vôtres.

Le salut de l'Espagne est un mot creux que d'autres

Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous. 20 La popularité? c'est la gloire en gros sous.

E-ôder, dogue aboyant, tout autour des gabelles?

Charmant métier ! je sais des postures plus belles.

Vertu? foi? probité? c'est du clinquant déteint.

C'était usé déjà du temps de Charles-Quint. 25 Vous n'êtes pas un sot; faut-il qu'on vous guérisse

Du pathos? Vous tétiez encore votre nourrice,

Que nous autres déjà, nous avions sans pitié,

Gaîment, à coups d'épingle ou bien à coups de pie,

Crevant votre ballon au milieu des risées, 30 Fait sortir tout lo vent de ces billevesées !

366 Modem French Readings.

RUY BLAS

Mais pourtant, monseigneur . . .

DON SALLUSTE

avec un sourire glacé.

5 Vous êtes étonnant.

Occupons-nous d'objets sérieux, maintenant. D'un ton bref et impérieux.

— Vous m'attendrez demain toute la matinée,

Chez vous, dans la maison que je vous ai donnée. 10 La chose que je fais touche à l'événement.

Gardez pour nous servir les muets seulement.

Ayez dans le jardin, caché sous le feuillage,

Un carrosse attelé, tout prêt pour un voj'age.

J'aurai soin des relais. Faites tout à mon gré. 15 — Il vous faut de l'argent. Je vous en enverrai. —

RUY BLAS

Monsieur, j'obéirai. Je consens à tout faire. Mais jurez-moi d'abord qu'en toute cette affaire ' La reine n'est pour rien.

20 DON SALLUSTE

qui jouait avec un couteau d'ivoire sur la table se retourne à demi.

De quoi vous mêlez-vous?

RUY BLAS, chancelant et le regardant avec épouvante.

25 Oh î VOUS êtes un homme effraj'ant. Mes genoux

Tremblent . . . Vous m'entraînez vers un gouffre invisible. Oh ! je sens que je suis dans une main terrible ! Vous avez des projets monstrueux. J'entrevoi Quelque chose d'horrible ... — Ayez pitié de moi.

30 11 faut que je vous dise, — hélas! jugez vous-même! — Vous ne le saviez pas ! cette femme, je l'aime !

Buy Bias, 367

BON SALLUSTE, froidement.

Mais si. Je le savais.

RUY BLAS

5 Vous le saviez !

DON SALLUSTi;.

Pardieu !

Qu'est-ce que cela fait?

RUY BLAS

10 s'appuyant au mur pour ne pas tomber et comme se parlant à

lui-même.

Donc il s'est fait un jeu,

Le lâche, d'essayer sur moi cette torture !

Mais c'est que ce serait une affreuse aventure !

15 n lève les yeux au ciel.

Seigneur Dieu tout-puissant, mon Dieu qui m'éprouvez.

Épargnez-moi, Seigneur !

DON SALLUSTE

Ah çà, mais — vous rêvez !

20 Vraiment ! vous vous prenez au sérieux, mon maître.

C'est bouffon. Vers un but que seul je dois connaître.

But plus heureux pour vous que vous ne le pensez,

J'avance. Tenez-vous tranquille. Obéissez.

Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, 25 Je veux votre bonheur. Marchez, la chose est faite.

Puis, grand' chose après tout que des chagrins d'amour !

Nous passons tous par là. C'est l'affaire d'un jour.

Savez-vous qu'il s'agit du destin d'un empire?

Qu'est le vôtre à côté? Je veux bien tout vous dire, 30 Mais ayez le bon sens de comprendre aussi, vous.

Soyez de votre état. Je suis très-bon, très-doux,

368 Modem French Readings.

Mais que diable ! un laquais, d'argile humble ou choisie N'est qu'un vase où je veux verser ma fantaisie. De vous autres, mon cher, on fait tout ce qu'on veut. Yotre maître, selon le dessein qui l'émeut, 5 A son gré vous déguise, à son gré vous démasque. Je vous ai fait seigneur. C'est un rôle fantasque, — Pour l'instant. — Vous avez l'habillement complet. Mais, ne l'oubliez pas, vous êtes mon valet. Vous courtisez la reine ici par aventure, 10 Comme vous monteriez derrière ma voiture. Soyez donc raisonnable.

RUY BLAS, qui l'a écouté avec égarement et comme ne pouvant en croire ses

oreilles.

15 O mon Dieu ! — Dieu clément !

Dieu juste! de quel crime est-ce le châtiment?

Qu'est-ce donc que j'ai fait? Vous êtes notre Père,

Et vous ne voulez pas qu'un homme désespère !

Voilà donc où j'en suis ! — et volontairement, 20 Et sans tort de ma part, — pour voir, — uniquement

Pour voir agoniser une pauvre victime,

Monseigneur, vous m'avez plongé dans cet abîme.

Tordre un malheureux cœur plein d'amour et de foi,

Afin d'en exprimer la vengeance pour soi ! 25 Se parlant à lui-même.

Car c'est une vengeance ! oui, la chose est certaine !

Et je devine bien que c'est contre la reine !

Qu'est-ce que je vais faire? Aller lui dire tout?

Ciel ! devenir pour elle un objet de dégoût 30 Et d'horreur ! un Crispin ! un fourbe à double face !

Un effronté coquin qu'on bâtonne et qu'on chasse !

Ruy Bias. 3G9

Jamais! — Je deviens fou, ma raison se confond! Une pause. Il rêve.

O mon Dieu ! voilà donc les choses qui se font !

Bâtir une machine efFro3'able dans l'ombre, 5 L'armer hideusement de rouages sans nombre.

Puis, sous la meule, afm de voir comment elle est,

Jeter une livrée, une chose, un valet.

Puis la faire mouvoir, et soudain sous la roue

Voir sortir des lambeaux teints de sang et de boue, 10 Une tête brisée, un cœur tiède et fumant.

Et ne pas frissonner alors qu'en ce moment

On reconnaît, malgré le mot dont on le nomme,

Que ce laquais était l'enveloppe d'un homme ! Se tournant vers don Salluste.

15 Mais il est temps encore î oh ! monseigneur, vraiment !

L'horrible roue encor n'est pas en mouvement ! Il se jette à ses pieds.

Ayez pitié de moi ! grâce ! ayez pitié d'elle !

Vous savez que je suis un serviteur fidèle ! 20 Vous l'avez dit souvent ! voyez ! je me soumets !

Grâce !

DON SALLUSTE

Cet homme-là ne comprendra jamais.

C'est impatientant.

25 RUY BLAS

se traînant à ses pieds.

Grâce !

DON SALLUSTE

Abrégeons, mon maître.

30 II se tourne vers la fenêtre.

Gageons que vous avez mal fermé la fenêtre.

II vient un froid par là !

Il va à la croisée et la ferme.

370 Modem French Readings.

RUT BLAS, se relevant.

Oh ! c'est trop ! A présent

je suis duc d'Olmedo, ministre tout-puissant !

5 Je relève le front sous le pied que m'écrase.

BON SALLUSTE

Comment dit-il cela? Eépétez donc la phrase.

Ruy Bias, duc d'Olmedo î Vous yeux ont un bandeau ;

Ce n'est que sur Bazan qu'on a mis Olmedo.

Je vous fais arrêter.

DON SALLUSTE

Je dirai qui vous êtes.

RUT BLAS, 15 exaspéré.

Mais ...

DON SALLUSTE

Vous m'accuserez? J'ai risqué nos deux têtes. C'est prévu. Vous prenez trop tôt l'air triomphant.

20 RUY BLAS

Je nierai tout !

DON SALLUSTE

Allons ! vous êtes un enfant.

RUY BLAS

25 Vous n'avez pas de preuve !

DON SALLUSTE

Et vous, pas de mémoire.

Je fais ce que je dis, et vous pouvez m'en croire. Vous n'êtes que le gant, et moi je suis la main. 30 Bas et se rapprochant de Ruy Bias.

Ruy Bias. 371

Si tu n'obéis pas, si tu n'es pas demain Chez toi pour préparer ce qu'il faut que je fasse, Si tu dis un seul mot de tout ce qui se passe, Si tes 3^eux, si ton geste en laissent rien percer,

5 Celle pour qui tu crains, d'abord, pour commencer Par ta folle aventure, en cent lieux répandue, Sera publiquement diffamée et perdue.

Puis, elle recevra, ceci n'a rien d'obscur, Sous cachet, un papier, que je garde en lieu sûr,

10 Écrit, te souvient-il avec quelle écriture ? Signé, tu dois savoir de quelle signature? Voici ce que ses yeux y liront: '' — Moi Ruy Bias, Laquais de monseigneur le marquis de Finlas, En toute occasion, ou secrète, ou publique,

15 M'engage à le servir comme un bon domestique."

RUT BLAS

brisé et d'une voix éteinte.

Il suffit. — Je ferai, monsieur, ce qu'il vous plaît.

La porte du fond s'ouvre. On voit rentrer les conseillers du conseil privé. 20 Don Salluste s'enveloppe vivement de son manteau.

DON SALLUSTE

bas.

On vient.

n salue profondément Ray Bias. Haut.

25 Monsieur le duc, je suis votre valet.

11 sort.

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