ROMAINE
Soir de fête, à Grenelle.
Ecole Militaire,
Dehors : troupiers, sous-offs, marlous, chez les troquets
Godaillent.
Chez Marseille, où fument les quinquets,
Ces messieurs de la lutte, une peau de panthère
Aux reins, carrent leur torse et, la peau ferme et claire,
Le poil roux, font l'entrée, encor pleins de hoquets
Du dernier coup de vin.
Au bas, les flreluquets, Les « dalleux » maquillés se traitent de « ma chère ».
Chosette, au bras d'un peintre, exquise en satin noir, Venue, elle pour rire, et lui voulant tout voir, Pense qu'il serait doux peut-être, un soir d'orgie, De connaître un vrai m&le enfin,..
La nostalgie Du ruisseau, de l'amour et des anciens bouis-bouls... Mais Chosette est en dôche et Piétro vaut trois louis.
MONDAINS
Six heures du matin.
Aux plis froncés du store S'allume avec le jour un reflet calme et blanc Et Tescalier de marbre, où monte d*un pas lent Lady Bellah Tempest, grandit avec Taurore,
Lady rentre du bal ; le col étincelant Des perles de famille et frémissante encore D'étreintes, la peau moite et la tête sonore De valse, et son profil en est moins insolent :
Car c'est l'heure énervante, où la chair, encor chaude D'attouchements, défaille; où le désir, qui rôde, Gonfle le sein plus ferme, et mouille l'œil nacré,..
Et sur l'eacalier vide un grand laquais poudré, Plein du puissant attrait d'un fruit pris en maraude, Attend, le buste droit et le mollet cambré, Que lord Tempest, au club attardé, soit rentré.
Le mari vieux, jaloux, maussade et sans esprit, Vous avez deviné...
Non pas, ne vous déplaisa; Monsieur Steiss a trente ans, œil noir, tenue anglaise, Trois millions en plus, mais il est le mari... Sans autre titre, hélas que des titres de rente ! Agent de change... û ... Steiss, un nom plébéien. Français, tandis que Serge est, lui, prince autrichien, Polonais d'origine et marquis de Tarente.
Il est vrai que le prince a plus de quarante ans, Qu'il a le cheveu jaune et rare et que ses dents, Si Ton en croit les bruits, sont très problématiques.
Mais le prince eut jadis de royales amours.
Il porte enfin chez lui des vestons de velours.
Brodés d^or et taillés en vieilles dalmatiques...
Puis ces grands débauchés vous ont de tels discours,
Qu'enfants, mari, famille à la lignée ancienne
Du prince céderont le pas, trop honorés
De la grande faveur.
MONDAINES 97
Et les doigts enfiévrés, Madame Steiss écrit de sa main plébéienne, De sa main digne, hélas, d'être patricienne, Comme il le dit lui-même avec des yeux navrés, Ces seuls mots sur la carte aux quatre coins dorés.
« Jlrai demain chez vous, je vous aime,
Adrienne. »
98 MODEHNITtiS
Presqu'un bouge.
Une salle infâme, empuantie :
Des flUes en cheveux dansant, une lueur
Dans l'œil, entre les bras de gros gars en sueur,
Et la chute des pas dans la crasse amortie.
C'est de ce bal hideux qu'elle est un jour sortie, Elle qu'on voit conduire au Bois chaque matin. Attelée au poneys^ la charrette en bois peint. Dans sa robe en cheviot écossais bien sertie.
Quand le comte et absent, c*est là qu'en satin noir Dissimulée, obscure et seulement trahie Par ses pendants d'oreille, elle revient le soir De bal...
Et là, dans l'ombre assise et l'œil en flammes, Elle épie, elle suit les ébats de ces dames Au bras de gars, bâtis en garçons de lavoir, Qui ne paient pas leurs bocks et qui battent les femmes.
<MMm^^^^
A Rodolphe Salis.