‹ Modestes observations sur l'art de versifierChapitre 48 sur 101 · DES VERS QUI NE SONT PAS DES VERS · texte numérisé non relu

DES VERS QUI NE SONT PAS DES VERS

Quelques jeunes ont imaginé de faire des vers sans mesure, sans

syllabisme, sans césure, à savoir des bouts de phrase avec des rimes.

Dans ce genre, le pire genre me paraît être celui des vers sui-

File J ton rouet, les chansons sont légères, Les images redisent les gloires des marins,

Les chansons s'évideni aux heures plus légères, Proche du retour sonore des marins.

(Kahn.)

Ce doit être des alexandrins où l'auteur a mal compté ses syllabes.

D'autres ont un peu moins donné à leurs phrases découpées la fausse apparence du vers. C'est proprement ce qu'en Allemagne on nomme de la Makame'. Nos voisins sont ingénieux. Pour former les apprentis poètes (en Allemagne on enseigne l'art de faire des vers, comme chez nous celui de faire du taffetas), on leur donne, comme sloff, un morceau de prose quelconque, qu'ils doivent translater ou imiter, ou simplement faire servir de sujet à une composition, en intercalant, au cours de la phrase, des mots qui riment entre eux. Cet exercice constitue la Makame 1 .

i. Les Allemands ont tiré le mot et la chose de l'Arabe. On trouve un exemple curieux de makame dans la traduction d'une pièce arabe, publiée comme une annexe au poème de Yuda ben Halevi dans les édition ne-. eotspÙttl Je Heine.

3. Voici un exemple de makame, où le conte des Grimm, le Pouf du Diable, a servi de sloff : « An einetn heiteren Friihlingsmorgen, — zu scheuchen bernflichs Sorgen — rlistcteum wir uns eu l'rochlîchcni L&tlf, — "nd machien nach déni Zanhttfaerg uns auf (par un clair matin de printemps, pour chasser les soucis pro-

En France, en faisant de la makame, on est plus raffiné. On a soin de mettre à la ligne après chaque makamisation. Maniement t le fin du fin croisent les mots makamisés :

Alors que j'étais, iEnriHl

Temps, alors que la feuille de primerole;

Que mon âge allait plus fclairci que l'eau

De la source matutinale en sa rigole

De gravier : devis ni son,

Fredons comme de lourtres et passes.

N'envolaient de ma bouche aïrace des Grâces,

Mais soupirer et complainte et tenson.

: si Dieu l'avait voulu, disait le bon Pantagruel, ainsi ne parlerions-nous pas de la bouche.

Néanmoins, en ces phrases incohérentes, il y a de jolis rappi chements de sons et la dernière ligne Fait un gracieux dix syllabes.

t-ce pas drôle de voir employer du talent à ces fumisteries élégantes et travaillées ?

os jeunes poètes ignorent peut-être qu'ils n'ont pas inventé les vers dénués de mesure. Il y a chez Klopstock et chez Goethe (odes de jeunesse) des vers appelés dithyrambiques 1 , lesquels ont l'extérieur de prose découpée en petites ligues. Ce genre a trouvé maint imitateur, mais tous se sont donné garde de rimer leurs lignes,

fessioniiels, nous nous disposâmes a une course joyeuse, ci voulûmes gravir la

Montagne-Enchantée). Ce concours de sons est haïssable; nuis, assurent les Alte-

ands, le jeune homme qui a le courage de s'astreinJiu â l'aire de la nukame en toute

rcotlstance, à table, à la promenade, au temple, k la brasserie, au café chantant,

et ailleurs, est sûr et certain de devenir un poète de premier ordre.

Le latin du moyen âge a connu la mafcamc. '1res anciennement on trouve des is où chaque alinéa finit par une assonance. Les drames de Hroswitha (fin du ont en prose rimée; M. Meyer dit que ce genre d'écrire était généra! a la lin du ■t fréquent au su'. De ce type su rijipmcliu l'/fiV.'J'v il'.lpollmiits de Tyr, en memDres tantôt courts, tantôt longs, avec rimes. (Meyer, /oc. ri/., p. 116.) — J'ai connu, dans mon enfance, a Lyon, un marchand du lardoires ambulant, qui n'appelait jamais la chahmdise qu'en maltame : > Ah, qu'elles sont bien /ailes, Matn'zelle Fanchtllel — Achetez de mus larJwm. Mam'/.ellu Victoir,-! — Personne n'en veut plus, je change de rue! t j'ignore s'il est devenu un grand poète.

. On les nomme maintenant de préférence : » Ven libres accentués (fr wra). > D'autres, tels que Wolf, leur donnent le nom de « rhapsodie., et réservent n de dithyrambe « de certaines imitations de l'antique.

pour ce que la rime réclame une mesure afin d'annoncer son reiour, et que l'oreille souffrirait d'être trompée dans son attente. Tout au contraire, la nature, au temps jadis, n'avait pas plus horreur du vide que le vers dithyrambique ne l'a de la rime.

Ces pièces sont malaisées à définir. Est-ce vers? Est-ce prose? Ce ne sont pas des vers, puisqu'il n'y a point de régularité dans le rythme, et que le vers prétendu n'obéit à aucune des régies connues d'une versification quelconque. Et pourtant ce n'est plus de la prose et c'est plus que de la prose. Il y a une musique, il y a une expression ', que ne saurait donner le strmo pedestris.

Mais ce qui est possible en allemand l'est-il en français ? — Que non pas! J'ai tenté de traduire littéralement l'admirable Gamiiiètle, de Goethe, vers par vers, en m'astreignant à mettre dans chaque ligne du français le même nombre de lèves que dans chaque ligne de l'allemand, afin d'en reproduire la cadence. Peines perdues. En français ce n'est plus que de la vile prose.

Voici, je crois, les raisons. En allemand, ces sortes de vers sont plus rythmés que chez nous : i° parce que l'accent est beaucoup plus prononcé; 2" parce que le lecteur allemand a plus l'habitude du rythme. 11 Ht ces vers non plus comme de la prose, mais comme une sorte de chant; chant non mesuré, il est vrai, mais qui est au vers mesuré ce que le récitatif est A la mélodie ! . En français un débit de ce genre serait ridicule.

Mais serait-il possible de distinguer de la prose les vers dithyrambiques de nos jeunes poètes, s'ils étaient écrits A la queue-leuleu ? Tout est là ! Or, bien crois-je qu'on répondra non. Nous avons

assez marquée pour qu'un lecteur, familier avec la langue

aiire Ji' l'abord qu'il n'a point affaire a de la prose, el mime ■us l.i réparation de? vers, La seule différence peut-être, c'est deui vers dans un cl réciproquement, parce qu'il n'aurait poète, les i ri J italien! s que celui-ci donne précisément par sa

1. Cette en pression a allemande, A qui l'on pr queue-leu-leu, put recon

il .pj.lll./f,!!

pas, 5

coupe des vers.

2. Les vers dithyrambiques de Goerhe, pris isolément, peuvent d'à

même dans l'ensemble d'une pièce, on reconnaît facilement la prédon

affaire purement et simplement à de ht prose poétique (à Chateaubriand, es-tu assez vengé!) découpée avec des ciseaux. Je parle, bien entendu, de la prose sans rime, non de la makame :

Pestum qui, deux fois l'an, voit naître et mourir Adone; Lucrétile agréable qui bruit encor des vers latins chantés sur la lyre de Lesbos; Hybla qui nourrit ses abeilles de la fleur du saule; Ustîque où le Faune léger, du Lycée fuitif, écarte de la chèvre et de son époux odoreux l'Été et l'Austre; ni la rive abordée de la troyenne proue, ni l'ombreuse Tibur, et ni l'heureux coteau, où, charmé sous la voix du cygne de Manioue, tel la cheval parla le Mincio : — Ne surent plaire au coeur des Muscs

des Grâces ainsi que m le fais, ô dorée Provence !

Qu'est cela? Du Chateaubriand tout pur, avec des inversions tirées aux cheveux, des archaïsmes cocasses (fuitif, odoreux) une construction qui n'est pas' grammaticale (ni, etc.), une absurdité (tel la source au cheval...), quelques alexandrins rencontrés au hasard de la plume, rencontre malheureuse et dont l'auteur ne s'est sans doute pas aperçu. Pour le surplus les qualités de Chateaubriand ; période cadencée, harmonie délicieuse des vocables, style nombreux, images empruntées avec goût au poète latin, grâce de la pensée. Ce morceau est proprement, avec quelque nouveauté dans

choix des mots, le cousin de

Formez, formez la danse légère ! Doublez, ramenez le chœur, le chœur ! (ceci même est plus voisin des vers). — Diane, souveraine des forêts, recevez les vœux que vous offrent des vierges choisies, des enfants, instruits par les vers de la Sibylle, etc., etc. (Les Martyrs.)

Mais d

. M. Moréas a fait des

Poestum qui, deux fois l'an, voit naitre et mourir

Adone ; Lucrétile agréable qui bruit encor

Des vers latins chantés sur la lyre de Lesbos ;

Hybla qui nourrit ses abeilles de la fleur

Du saule ; Ustique où le Faune léger, du Lycée fuitif,

Écarte de la chèvre et de son époux odoreux

L'Été et l'Austre ; Ni la rive abordé' de la Iroyeune proue.

Ni l'ombreuse Tibur, et ni l'heureux coteau, etc.

Veuillez me dire ce que le gracieux morceau de tout à l'heure a gagne à être découpé en tranches comme de la galette? — Rien, sinon d'offrir deux enjambements cruels. Quant aux vers terminés par un repos, la prose le fait aussi bien sentir, et les pseudoalexandrins, mêlés au reste, ne font qu'accentuer la boiterie de ce qui semble des vers sans en être.

A contre-poil, on pourrait. prendre un fragment de prose poétique quelconque, et le découper en petites lignes, équivalentes à ce que nos jeunes poètes appellent des vers libres. Guyau en a donné de nombreux exemples, voire qu'il en a tiré de très congruents de M. Zola lui-même! M. de Souza en a fait de très réussis avec un fragment d'un sermon de Bossuet.

Tout compte fait, nos jeunes poètes auront beau s'évertuer, il ne dépendra pas d'un typographe de transformer de la prose en vers.

On ne disconvient pas qu'à l'occasion les vers libres ne puissent avoir du charme, et beaucoup. On conteste seulement qu'ils puissent en avoir plus que s'ils étaient en prose. Voici une très gracieuse strophe des Rythmes pittoresques, de M mE Marie Krysînska, d'où l'auteur a pris le sage parti de proscrire la rime, les inversions et les pseu do- archaïsmes :

Dans un Pays, 1res loin — très loin, La Reine des neiges, en robe de givre.

Couronnée d'étoiles polaires, Habite un vaste et froid palais, Aux murailles de glace, Que la lumière boréale

Orne de sanglantes panoplies.

Impossible de comprendre pourquoi l'auteur a reculé la dernière ligne, comme une clausule à la fin d'une stance. Si seulement le nombre de syllabes y était moindre !

M. Jean Berge, dans ses Voix nocturnes, me semble avoir, mieux que les autres, compris ce que doit être la prose poétique. Il n'écrit pas en vers libres, mais en versets. C'est un genre qui peut avoir sa

jauté et prête à des « effets », la Bible le montre suffisamment.

B théosophe Saint-Martin a écrit en versets l'Homme de désir. Un Lyonnais d'adoption, M. Ludovic de Cailleux, a écrit jadis un véritable poème épique en versets sous le titre de le Monde antédiluvien. Quinet a souvent employé le verset. Chez M. Berge, on trouve (enfin!) une phrase qui s'achève avant que le discours reprenne à la ligne.

L'originalité de M. Berge est d'employer le verset avec asso-

lance. Les derniers mots des versets assonnent entre eus suivant des combinaisons variées; quelquefois c'est un verset tout entier qui forme ritournelle. Le type primitif de ce genre est dans di chapitres de la Bible, où (me suis-je laissé dire) des assonances se reproduisent à la fin des versets.

En dépit de sentiments un peu affinés et de grâces un peu él diées, les pièces de M. Berge sont agréables, et supéi dithyrambiques de nos jeunes, en tant que l'assonance, par soi retour éloigné, écarte toute apparence de vers mesurés. C'est condition sans laquelle non. Nos jeunes makamistes, surtout M. Kahn, ont trop oublié que la prose doit ressembler à de la prose et non à des vers faux.

Voici quatre versets formant une portion de pièce dans les Voix nocturnes :

; se

3Ut

uis ailés à l'avril, * a les brousses.

Quand l'heure sonnera pour nous, comme pour nos is construirons un nid, une chaumière perdue

Nous la ferons des ironcs d'arbres que j'aurai coupés, rons les parois avec l'épaisseur chaude des mousses.

Devant la porte nous planterons un arbrisseau pour qu'il vieillisse avec nous : " un peuplier long et frêle.

Nous nous aimerons simplement comme les oiseaux, * qui vont dans les

s battant des ailes.

Je ne reprocherai à l'auteur que de placer par le milieu de ses rersets, en façon de césure, une astérique, bien inutile a la diction, t qui, à la lecture, à la fausse apparence d'un signe de renvoi,

Est l'uniformité du son et de ['articulation dans deux mots, à partir de la syllabe-tonique : morl-port, morte-porte.

A cette condition exigée par l'oreille, les grammairiens ont ajouté l'absurde règle de rimer aux yeux, c'est-à-dire, d'avoir après la dernière voyelle (tonique ou atone) des consonnes identiques ou prétendues équivalentes, alors même qu'elles ne se prononcent pas. Morte et portes sont censés ne pas rimer.

L'assonance est l'uniformité du son de la voyelle tonique et de la post-tonique qui la peut suivre, sans tenir compte de l'uniformité des consonnes qui accompagnent, soit la première voyelle, soit la seconde, s'il y en a deux : inimi-servir, eslre-pesme, seignur- Rurs, encalciei-destrier ' .

« La kime (itt), dit M. de Banville, est l'unique harmonie des vers, et elle est tout le vers, n Hélas, en écrivant cela, le bon Banville ne se rappelait plus que les plus beaux vers du monde, ceux d'Homère, de Pindare, de Théocrite, de Lucrèce, de Virgile, d'Horace, ceux de la poésie sanscrite, ceux de la poésie germanique, sont des vers sans rime. 11 faut dire au contraire :

LE RYTHME EST L UNIQUE HARMONIE DU VERS; LA RIME NE FAIT QUE CONSTATER LE KYTHME

La rime, c'est le maître de chapelle qui, jadis en Italie donnait, au temps fort de chaque mesure, un coup de son bâton sur son pupitre, ce dont Goethe si fort était scandalisé, maïs non le public italien, qui aimait qu'on lui renfonçât la mesure dans les oreilles. — Bing I fait la rime. — Cela veut dire ; « Attention ! Voici un vers fini; nous allons en recommencer un autre. » — « La rime, dit Guyau, c'est la mesure devenue sensible et vibrante à l'oreille. »

Oui, c'est bien cela, et si quelque chose de plus. C'est encore le

moyen d'appeler l'attention sur le mot important de la phrase, sur le mot à retenir. Pour le présent, on se borne à signaler le fait. Nous aurons à y revenir.

C'est la raison pourquoi les proverbes populaires, encore qu'ils n'aient pas de rythme, sont le plus souvent rimes, et peuvent s'écrire en deux lignes, absolument comme les vers de M. Moréas. En voici quelques-uns, que je cite parce qu'étant lyonnais, ils sont mieux connus de l'auteur. On excusera ceux qui seraient trouvés un peu gaulois. C'est la faute du patois.

— Boue debout, fèna a l'invlrs Portariant tôt l'univârs.

— A Vorles en Vorluais, Le féne s'accuchont a très mes, Me solamint la parmiri veis.

— Paya (brebis) tro t'aprivoisia De tro de belins (agneaux) est tetta.

— Y est la voga (fête) de Saim-Anduer (Andéol) Onte le filbe chayont i l'invers.

— A la bonne buyandiri (lavandière) Ne défaut jamés piri (pierre).

— Qui s'est mariô est contint ina jorna ; Qu'a luo in cayon (porc) est contint tôt irf anna, etc.

lulez-vous des fleurs de la ville même :

— Femme et melon, Ou a beau les flairer dessus, on ne sait jamais si c'est bon.

— Longueur bien remondée Est a moitié tissée.

— Fille qui prend, Elle se vend.

— Devant la quenouille Est fou qui s'agenouille

— Mariage d'amours :

Une bonne nuit, de mauvais jours.

— Qui ne travaille pas poulain,

— Du cayon Fors le bran, tout est bon, etc.

Que la rime soit, pour le faiseur de vers, l'aide la plus précieuse, oui bien, mais qu'elle constitue le vers, non pas. Elle est proprement l'accessoire, comme la parure est l'accessoire de la femme. Or est-il qu'Eve se passait de parure, et si, dit-on, n'en était-elle pire. Et aux poètes de l'école de la rime riche on pourrait redire ce que le statuaire grec disait à l'auteur d'une faible statue, magnifiquement ornée d'or et de pierres précieuses : « Ne pouvant faire ta Kypris belle, tu l'as faite riche. »

Si l'on prenait au pied de la lettre l'assertion de Banville, il faudrait dire de la prose bien rimée qu'elle est une poésie supérieure à celle de Virgile, qui n'a pas de rime. Ce n'est pas encore chose admise.

Guyau avait tiré d'Alfred de Musset une suite de vers blancs. Sans doute ils étaient loin de l'agrément de leurs modèles, en leurs places ; mais c'était tout de même des vers, et d'une belle harmonie. Au rebours, il laissait la rime à ces mêmes vers, se bornant à changer leurs coupes de telle façon qu'ils ressemblassent à nos vers modernes sans césure; et de montrer facilement que, sous cette forme, ils ne valaient pas le diable. D'un côté, la rime et de mauvais vers ; de l'autre, pas de rime et de bons vers. Mais les meilleurs de tous étaient les vers de Musset, tout simplement, avec leurs coupes et avec leurs rimes.

Nul poète ne saurait plus aujourd'hui se dispenser de la rime. Les tentatives pour acclimater les vers blancs ont toutes échoué, et spécialement celle qu'a faîte Voltaire n'était pas pour nous mettre en appétit :

N'êtes-vous pas troublé quand vous vO) T ez la terre Trembler avec effroi jusqu'en ses fondements? J'ai vu cent fois les vents et les fiêres tempêtes Renverser les vieus troncs des chênes orgueilleux, etc., etc.

(A propos, connaissez -vous rien de pire que les alexandrins de Voltaire — je ne parle pas des petits vers de ses pièces fugitives, où il est parfois si charmant? — Moi non.)

Mais enfin comment la rime a-t-elle pris naissance dans la poésie française î

Jadis, on considérait la rime comme une imitation de la rime intérieure des vers léonins, fréquents au temps de la décadence latine, et qu'on trouve d'ailleurs dans Virgile, Horace, etc. : Agricola incurvo terram molitus aratrO.

es retours de consonance s'expliquent, non par le besoin de rimer, mais par l'habitude où étaient les Latins de placer, après la césure du troisième pied, un mot se rapportant grammaticalement au mot terminant le vers.

D'ailleurs les deux voyelles consonantes étant le plus souvent, comme ici, deux atones, cette apparence de rime ne ressemblait en rien à notre rime sonore. Cela ne rimait pas beaucoup mieux que miséricorde et hallebarde. Ceux qui sont un peu familiers avec nos patois connaissent nos o post-toniques : chanôvo, ôno (chanvre, âne). La différence de cet a avec \'e muet existe, mais minime. De même pour la post-tonique latine.

On trouve bien, il est vrai, dès Octave Auguste, cette épigramme populaire :

Pater argentarius, Ego Corinthiarïus ;

Qui offre une franche rime. Mais c'est une exception dans les poésies rythmées primitives, l'effet d'une rencontre qui a charmé l'oreille, sans qu'on s'en fit une règle.

Les premières manifestations de la rime en latin apparaissent dans une petite poésie de Commodien et dans la célèbre hymne de saint Augustin contre les Donatistes. Cette rime, quoique très préméditée cette fois, n'en est pas plus une que la prétendue rime I léonine des Latins. Elle ne comprend que la dernière voyelle, qui n'est ici jamais suivie de consonnes. Dans le Commodien tous les vers se terminent par o, et dans le saint Augustin tous les vers (au nombre de 250) se terminent par e, Ces voyelles insonores représentent la syllabe rimante. Pour distinguer cette pseudo-rime de la rime vraie, nous l'appellerons rime atotiique.

I! arrive souvent par rencontre, dans ces vers, que la voyelle accentuée précédant la rime atonique est la même que la voyelle ainsi placée dans un autre vers. On trouve par conséquent dans Y Abtcedarius (c'est le nom donné à l'hymne contre les Donatistes) de véritables assonances ou même des rimes que n'a pas recherchées l'auteur :

Gaudium magnum esset rohis, | si tune nolletis errars; Sed si tune non visum esi vercra, | vel nunc experti videtf. Multos nunc habetis pianos, | qui vobis displicent vatdf : Ncc umen ht« scpjrjns | j vestra communions.

Non dico de illi> peccatis | qu.ie potestis et negarc...

Le premier vers rime avec le cinquième et assone avec le troisième. Le second et le quatrième n'ont nî assonance ni rime, mais seulement la rime atonique.

Si j'en crois M. Monceaux, la rime ou pseudo-rime, aurait paru d'abord dans le latin d'Afrique, sous l'influence de l'hébreu, et peut-être du punique. On en a la preuve, parait-il, dans une foule d'inscriptions populaires trouvées en Algérie et en Tunisie. Ce sont d'ailleurs des poètes de la contrée, tels que Commodien et saint Augustin, chez qui on la voit apparaître d'abord 1 .

La fortune de l'invention africaine est assez connue. La rime a été acceptée par toute l'Europe du moyen âge.

La rime d'une syllabe en latin devint bientôt la rime de deux syllabes et même de trois 1 .

En français, ce qui se montre d'abord c'est l'assonance, comme on l'a vu dans VEufalie (y. p. 1 5 et 54). Mais l'assonance alla toujours se rapprochant de la rime, qui commence a paraître dans la seconde moitié du xi c siècle. Au XH* siècle, je vois Crestien rimer

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