‹ Moeurs, coutumes & industries canadiennes-françaises [microforme]Chapitre 69 sur 119 · LS · texte numérisé non relu

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tous sont des amis, des frères, qui unissent leurs ef. forts pour faire belle la fête de leur patrie.

De bonne heure, nous apercevons déjà sur les routes qui aboutissent aux villages, des files de voitures remplies de gens qui viennent écouter les paroles saintes de leur curé, les discours Patriotiques des premiers du village, voir le p’tit Saint- Jean- Baptiste et son agneau, tous les deux de la paroisse, applaudir la musique, viciter les rues pavoisées de sapins, les lanternes chinoises suspendues un peu partout à des ficelles fixées aux arbres, les drapeaux tricolores déployés jusque sur le plus humble hameau, les arcs-de-triomphe qui s’élèvent grandioses dans les airs, et lire — quand on sait lire — sur les banderolles de toutes les couleurs qui serpentent et S’entrecroisent dans les érables, l'emblème de leur fête nationale, les inscriptions patriotiques :

O Canada, mon Pays, mes amours !

Vive la France!

Sol béni de nos aïeux !

Les rues sont remplies de gens gais qui causent, chantent, se donnent des poignées de main, s’invitent, qui à un fricot, qui à un épluchage de blé d'Inde.

es vieux sont en prière à l’église, cherchant du coin de leur âme un sourire miséricordieux de Celui qui les jugera bientôt. Les jeunes ont du temps devant eux et escomptent leur salut dans les rues, où les jolies filles épient du coin de l'œil un regard amoureux, de Baptiste, de Calixte, de Napoléon, les cogs de la paroisse.

Les cavaliers montés sur des chevaux hébétés, à peine remis des travaux de la veille, galopent dans les rues bordées, de chaque côté, de jeunes érables et de fougèrs, et leurs insignes s’envolent au vent avec grâce et grandeur, font éclore dans le cœur des bonnes campagnardes de l'admiration pour André, Tanisse et Jérémie qui sont dans les honneurs. Le canon gronde, il est dix heures. La procession Va se mettre en marche. La foule sort de l'église,

la place est trop petite pour conteuir tout le monde

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et les commissaires ordonnateurs ont toutes les peines à tenir l'ordre, à commander la multitude qui veut voir.

C’est la Saint-Jean-Baptiste, voyez-vous ; ça ne “ont pas souvent, et tous les Canadiens y ont droit. Pas de distinction ce jour-là : on veut faire passer monsieur le maire le premier, mais Batisette, le quêteux, est un brave qui aime aussi son pays, et il ne se ferait aucun scrupule de marcher à son côté.

La procession défile par la grande rue du village qui serait trop étroite pour laisser passer les chars orgueilleux d’une ville, mais assez spacieux pour recevoir les voitures garnies de feuilles d’érable de nos braves villageois, forgerons, menuisiers, boulangers ou paysans : de nos gais lurons chantant sans art, mais avec enthousiasme les chansons du pays : Vive la Canadienne.

Ça sent le canadien ; chacun, dans son effort pour voir réussir la fête, déploie ce qu’il a de talent, de goût, de connaissance, d'originalité qui donne à la démonstration un cachet unique qui sent le terroir et la sincérité.

A la campagne, pas de ces airs où le snobisme s'affiche et déteint, pas le propos agressifs et de rebuffades entre compatriotes, pas de petits conquérants portant gauchement la panoplie d’un chevalier du moyen-âge, mais la franchise, l'harmonie, le patriotisme : Par derrière chez ma tante...

Vive la Canadienne, vole mon cœur, vole, etc...

L’habit simple comme parure, mais un cœur de patriote comme embellissement ; la fête les grise, chacun est heureux le jour de la Saint-Jean-Baptiste.

La procession s’avance au son de ja musique, au bruit des acclamations. Le canon détonne et porte au loin, dans les airs, le signal de la joie débordante que répercutent les montagnes, dont l'écho va

s'éteindre en grondant dans la chaumière des vallons lointains.

Un menuisier dans son atelier, entouré de ses

mioches tout barbouillés, achève, en chantant, le

meuble qui lui rapportera le pain de sa famille et l'épouse, tout près, file en souriant la laine de ses moutons qui servira à faire des bas bien chauds pour l'hiver rigoureux. Suit un chantier de terre neuve, représentant des colons harassés de fatigue et toujours remplis de courage, travaillant sans relâche, abattant les arbres, brûlant les broussailles. Ils enlèvent les pierres, coupent les racines, ouvrent le sein de la terre, tracent des sillons, y enfouissent la graine qu’ils arrosent de leurs sueurs, qui germera, donnera la fleur qui se change en pain et les nourrira.

L’allégorie est grandiose, voyez ce qui se passe ; sur l'aire d’une grange, des gens battent au fléau. Parmi eux, des jeunes paysannes, en jupe de flanelle du pays, coupée court aux mollets, des souliers de bœuf, un grand chapeau de paille relevé sur les bords, les manches retroussées jusqu'aux coudes, travaillent au côté de leur père qui sue, battent le grain, en recueillent la gra'ne, s’enhardissent à la tâche, remuent tout avec la désinvolture et la force d'u homme.

C'est ça la patrie : c’est le brave ouvrier qui peine tout le jour et vient se reposer tous les soirs dans son foyer, au milieu de ses enfants; c’est le vieux laboureur qui, au coucher du soleil, revient du bout de sa terre, tout courbé et meurtri, s’asseoir avec bonheur aux pieds de l’âtre qui fume, causer doucement à son épouse, en caressant ses deux plus jeunes enfants assis sur ses genoux.

Il n’est point d’allégorie dans nos campagnes, c'est la vie vécue elle-même, ce sont les mœurs, les habitudes, la réalité, la nature même de nos paysans qui se réjouissent tout bonnement, chantent gaiement en dansant la ronde autour des sillons.

Le p'tit Saint-Jean-Baptiste passe, timide et craintif avec son agneau blanc tout frisé, entre deux haies de spectateurs qui admirent. Les bonnes mères toujours affectueuses le regardent en pleurant de tendresse et l'on entend dans la foule des voix de bonnes femmes qui chuchotent : «Cher p'tit chien »..

Quand la procession est finie, nos braves villageois se réunissent par groupe dans les bois et mettent la table sur le gazon. L'on y mange, l’on rit, l’on boit avec harmonie. Les farauds de la paroisse organisent des danses et nos paysannes se dressent avec un petit air, dans leur belle robe du dimanche. Il n’y manque rien ; Baptiste a emporté son violon. Pendant que les jeunes s'amusent, les papas se passent leur blague de tabac, allument une bonne pipe et causent des belles choses qu'ils ont vues...

Mais la fête n’est pas finie, et faudra voir le soir, le feu d'artifice et l’illumination dans tout le village — jusqu’à ce pauvre Batissette qui a mis cinquante cents, sa quête de huit jours — pour acheter des lanternes chinoises.

L'Epreuve. DR PAUL-ÉMILE PRÉVOST

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