‹ Moeurs des insectesChapitre 16 sur 64 · LA CIGALE. — LA SORTIE DU TERRIER · texte numérisé non relu

LA CIGALE. — LA SORTIE DU TERRIER

certaine. Pour qui vient de trouer un terrain dur, que peut être un obstacle sans consistance?

Des doutes cependant me prennent. Pour abattre l'écran qui la séparait encore du dehors, la larve a dépensé ses dernières réserves en liquide. L'outre est à sec, et nul moyen de la remplir en l'absence d'une racine vivante. Mes soupçons de l'insuccès sont fondés. Pendant trois jours, en effet, je vois l'ensevelie s'exténuer en efforts sans parvenir à remonter d'un pouce. Les matériaux remués, impossibles à maintenir en place faute de liant, aussitôt écartés, s'éboulent et reviennent sous les pattes. Travail sans résultat sensible, toujours à recommencer. Le quatrième jour, la bête périt.

Avec le bidon plein, le résultat est tout autre. Je soumets à la même épreuve une larve dont les travaux de libération commencent. Elle est toute gonflée d'humeur urineuse qui suinte et lui humecte le corps. Pour elle, la besogne est aisée. Les matériaux n'offrent presque pas de résistance. Un peu d'humidité, fournie par l'outie du mineur, les convertit en boue, les agglutine et les maintient à distance. Le canal s'ouvre, très irrégulier, il est vrai, et presque comblé en arrière à mesure que l'ascension progresse. On dirait que l'animal, reconnaissant l'impossibilité de renouveler sa provision de liquide, économise le peu qu'il possède et n'en dépense que le strict nécessaire pour sortir au plus vite d'un milieu étranger à ses liabitudes. La parcimonie est si bien conduite, que l'insecte gagne la surface au bout d'une dizaine de jours.

La porte de sortie est franchie, abandonnée toute béante, semblable au trou pratiqué par une grosse vrille. Quelque temps la larve erre dans le voisinage, à la recherche d'un appui aérien, menue broussaille, touffe de thym, chaume de graminée, brindille d'arbuste. C'est trouvé. Elle y grimpe et s'y cramponne solidement, la tête en haut, avec les harpons des pattes antérieures qui se ferment et ne lâchent plus. Les autres pattes, si les

dispositions du rameau le permettent, prennent part à 1? sustentation; dans le cas contraire, les deux crocs suffisent. Suit un moment de repos pour permettre aux bras suspenscurs de se raidir en appuis inébranlables. Alors le thorax se fend sur le dos et par la fissure, l'insecte lentement émerge. En tout le travail dure une demi-heure e wiron.

Voilà l'insecte adulte hors de son masque mais comb en différent de ce qu'il sera tout à l'heure ! Les ailes s 'Ut lourdes, humides, hyalines, avec les nervures d un vert tendre. Le thorax est à peine nuage de brun. Tout le reste du corps est d'un vert pâle, blanchâtre par places. Un bain prolongé d'air et de chaleur est nécessaire pour raffermir et colorer la frêle créature. Deux heures se passent environ sans amener de changement sensible. Appendue à sa dépouille par les seules griffes d'avant, la Cigale oscille au moindre souffle, toujours débile, toujours verte. Enfin le rembrunissement se déclare, s'accentue et rapidement s'achève. Une demi-heure a suffi. Hissée au rameau de suspension à neuf heures du matin, la Cigale s'envole, sous mes yeux, à midi et demi.

La défroque reste, intacte moins sa fissure, et si solidement accrochée que les intempéries de l'arriére-saison ne parviennent pas toujours à la faire choir. Pendant des mois encore; même pendant l'hiver, très fréquemment se rencontrent de vieilles dépouilles, appendues aux broussailles dans l'exacte pose qu'avait prise la larve au moment de se transformer. Une nature coriace, rappelant le parchemin sec, en fait des reliques de longue durée.

Ah! la belle collection que je pourrais faire, sur le compte de la Cigale, si j'écoutais tout ce que me disent les paysans, mes voisins. Citons un trait, un seul, de son histoire à la campagne.

Êtes-vous affligé de quelque infirmité rénale, ètesvous ballonné par l'hydropisie. avez-vous besoin d'un énergique dépuratif? La pharmacopée villageoise, UD<i-

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nime en ce sujet, vous propose la Cigale comme remède sou\-erain. L'insecte sous sa forme adulte est recueilli en été. On en fait des chapelets, qui, desséchés au soleil, se conservent précieusement en un coin de l'armoire Une ménagère croirait manquer de prudence si elle laissait passer le mois de juillcl ians enfiler sa provision.

Survient-il quelque irritation néphrétique, quelque embarras des vo'es urinaires> Vite la tisane aux Cigales. R en, dit-on, n'est aussi efficace. Je rends grâces à la bonne âme qui dans le temps, m'a-t-on raconté depuis, m'a fait prendre à mon insu pareil breuvage pour un malaise quelconque, mais je reste profondément incrédule. Ce qui me frappe, c'est de trouver le même remède préconisé déjà par le vieux médecin d'Anazarbe. Dioscoride nous dit : Cicadœ, qiiœ inassatœ nianduntur, vesicœ doloribus prosunt. Depuis les temps reculés de ce patriarche de la matière médicale, le paysan provençal a conservé sa foi au remède que lui ont révélé les Grecs venus de Phocée avec l'olivier, le figuier et la vigne. Une seule chose est changée : Dioscoride conseille de manger les Cigales rôties ; maintenant on les utilise bouillies, on les prend en décoction.

L'explication qu'on donne des propriétés diurétiques de l'insecte est merveilleuse de naïveté. La Cigale, chacun le sait ici, part en lançant à la face de qui veut la saisir un brusque jet de son urine. Donc elle doit nous transmettre ses vertus évacuatrices. Ainsi devaient raisonner Dioscoride et ses contemporains, ainsi raisonne encore le paysan de Provence.

O braves gens ! que serait-ce si vous connaissiez les vertus de la larve, capablede gâcher du morticravec son urine pour se bâtir unestationmétéorologique ! Vous en seriez à IhyperboledcRabelais qui nous montre Gargantua assis sur les tours deNotre-Dameetnoyant, dudéluge de sa puissante vessie, tant de mille badauds parisiens, i"::ns compter les femmes eî les petits enfants.

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