LA CIGALE. — LE CHANT JJ
linsupportablc bavarde de l'orne? Les cymbales sont bien visibles à l'extérieur. On les perce avec la pointe d'une aiguille. A l'instant silence complet. Que n'y a-t-i' sur mes platanes, parmi les insectes porteurs de stylet, des auxiliaires amis, eux aussi, de la tranquillité, et dévoués à pareil travail! Vœu insensé ; une note manquerait à la majestueuse symphonie de la moisson.
Voilà franchies les broussailles descriptives : l'instrument sonore nous est connu en sa structure. Pour finir, demandons-nous le but de ces orgies musicales. A quoi bon tant de bruit? Une réponse est inévitable: c'est l'appel des mâles invitant leurs compagnes ; c'est la cantate des amoureux.
Je me permettrai de discuter la réponse, très naturelle d'ailleurs. Voilà une trentaine d'années que la Cigale commune et son aigre associé le Caccin m'imposent leur société. Tous les étés, pendant deux mois, je les ai sous les yeux, je les ai dans les oreilles. Si je ne les écoute pas volontiers, je les observe avec quelque zèle. Je les vois rangés en files sur l'écorcelisse des platanes, tous la tête tu haut, les deux sexes mélangés à quelques pouces l'un de l'autre.
Le suçoir implanté, ils s'abreuvent, immobiles. A mesure que le soleil tourne et déplace l'ombre, ils tournent aussi autour de la branche par lentes enjambées latérales, et gagnent la face la mieux illuminée, la plus chaude. Que le suçoir fonctionne ou que le déménagement se fasse, le chant ne discontinue pas.
Convient-il de prendre l'interminable cantilène pour an appel passionné ? J'hésite. Dans l'assemblée, les deux çexes sont côte à côte, et l'on n'appelle pas des mois durant quiconque vous coudoie. Je ne vois jamais, du reste, accourir une femelle au milieu de l'orchestre le plus bruyant. Comme préludes du mariage, la vue suffit ici, car elle est excellente : le prétendant n'a que faire d'une sempiternelle déclaration, la prétendue est sa proche voisine.
^^ MCEURS DES INSECTES
Serait-ce alors un moyen de charmer, de toucher l'in- Fensible? Mon doute persiste. Je ne surprends dans !e.5 femelles aucun signe de satisfaction; je ne les vois jamais se trémousser un peu, dodeliner lorsque les amoureux prodiguent leurs plus éclatants coups de cymbales.
Les paysans, mes voisins, disent qu'en temps de mois son la Cigale leur chante : Sego, sego, sego ! (Fauche, fauche, fauche!) pour les encourager au travail. Moissonneurs d'idées et moissonneurs d'épis, nous sommes mêmes gens, travaillant, ceux-ci pour le pain de l'estomac, ceux-là pour le pain de l'intelligence. Leur explication, je la comprends donc, et je l'adopte comme gracieuse naïveté.
La science désire mieux, mais elle trouve dans l'insecte un monde fermé pour nous. Nulle possibilité d'entrevoi r, de soupçonner même l'impression produite par le cliquetis des cymbales sur celles qui l'inspirent. Tout ce que je peux dire, c'est que leur extérieur impassible semble dénoter complète indifférence. N'insistons pas : le sentiment intime de la bête est mystère insondable.
Un autre motif de doute est celui-ci. Qui est sensible au chant a toujours l'ouïe fine, et cette ouïe, sentinelle vigilante, doit, au moindre bruit, donner l'éveil du danger. Les oiseaux, chanteurs émérites, ont une exquise finesse d'audition. Pour une feuille remuée dans le branchage, pour une parole échangée entre passants, soudain ils se taisent, inquiets, sur leur garde. Ah! que la Cigale est loin de telle émotion!
Elle a la vue très fine. Ses gros yeux à facettes l'instruisent de ce qui se passe à droite et de ce qui se passe à gauche; ses trois stemmates, petits télescopes en ru bis, explorent l'étendue au-dessus du front. Qu'elle nous voie venir, et aussitôt elle se tait, s'envole. Mai=^ pla-i çons-nous derrière la branche où elle chante, disposonsnous de façon à éviter les cinq appareils de vision ; et là, parlons, sifflons, faisons claquer les mains l'une dans l'autre, entre-choquons deux cailloux. Pour bien moins,