‹ Moeurs des insectesChapitre 21 sur 64 · LA CIGALR — LB CHANT · texte numérisé non relu

LA CIGALR — LB CHANT

un oiseau qui ne vous verrait pas, à l'instant suspendrait son chaut, s'envolerait éperdu. Elle, imperturbable, continue de bruire comme si de rien n'était.

De mes expériences en pareil sujet, je n'en mentionnerai qu'une, la plus mémorable.

J'emprunte l'artillerie municipale, c'est-à-dire les boîtes que l'on fait tonner le jour de la fête patronale. Le canonnier se fait un plaisir de les charger à l'intention des Cigales et de venir les tirer chez moi. Il y en a deux, bourrées comme pour la réjouissance la plus solennelle. Jamais homme politique faisant sa tournée électorale n'a été honoré d'autant de poudre. Aussi, pour prévenir la rupture des vitres, les fenêtres sont-elles ouvertes. Les deux tonnants engins sont disposés au pied des platanes, devant ma porte, sans précaution aucune pour les masquer : les Cigales qui chantent là-haul sur les branches ne peuvent voir ce qui se passe en bas.

Nous sommes six auditeurs. Un moment de calme relatif est attendu. Le nombre des chanteuses est constaté par chacun de nous, ainsi que l'ampleur et le rythme du chant. Nous voilà prêts, l'oreille attentive à ce qui va se passer dans l'orchestre aérien. La boîte part, vrai coup de tonnerre...

Aucun émoi là-haut. Le nombre des exécutants est le même, le rythme est le même, l'ampleur du son est la même. Les six témoignages sont unanimes : la puissante explosion n'a modifié en rien le chant des Cigales. Avec la seconde boite, résultat identique.

Que conclure de cette persistance de l'orchestre, nullement surpris et troublé par un coup de canon? En déduirai-je que la Cigale est sourde? Je me garderai bien de m'aventurer jusque-là; mais si quelqu'un, plus audacieux, l'affirmait, je ne saurais vraiment quelles raisons invoquer pour le contredire. Je serais contraint de concéder au moins qu'elle est dure d'oreille et qu'on ^eut lui appliquer la célèbre locution : crier comme un «ourd.

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ï^orsquc, sur les pierrailles d'un sentier, le Criquet â ailes bleues délicieusement se grise de soleil et frôle de ses grosses cuisses postérieures l'âpre rebord de ses élytres; lorsque U Grenouille verte, la Rainette, non moins enrhumée que le Gacan, se gonfle la gO!:,^c dans le feuillage des arbustes, et la ballonne en sonore vessie au moment où l'orage couve, font-ils appel lun et l'autre à la compagne absente? En aucune manière. Les coups d'archet du premier donnent à peine stridulation perceptible; les volumineux coups de gosier de la seconde se perdent inutiles : la désirée n'accourt pas.

Est-ce que l'insecte a besoin de ces effusions retentissantes, de ces aveux loquaces pour déclarer sa flamme? Consultez l'immense majorité, que le rapprochement des sexes laisse silencieux. Je ne vois dans le violon de la Sauterelle, dans la cornemuse de la Rainette, dans les cymbales du Gacan, que des moyens propres à témoigner la joie de vivre, l'universelle joie que chaque espèce animale célèbre à sa manière.

Si l'on m'affirmait que les Ciga'es mènent en branle leur bruyant appareil sans nul souci du son produit, pour le seul plaisir de se sentir vivre, de même que nous nous frottons les mains en un moment de satisfaction, je n'en serais pas autrement scandalisé. Qu'il y ait en outre, dans leur concert, un but secondaire où le soe muet est intéressé, c'est tort possible, fort naturel, sacs être encore démonîré.

LA CIGALE. LA PONTS. l'ÉCLOSION

La Cigale commaae confie sa ponte à de menus rameaux secs. Tous ies rameaux examinés par Réaumur et reconnus peuplés provenaient du mûrier : preuve qn.c la personne chargée de la récolte aux environs d'Avignon n'avait pas bien varié ses recherches. Outre le mûrier, je trouve à mon tour le pêcher, le cerisier, le saule, ie troène du Japon et autres arbres. iMais ce sont là des raretés. La Cigale affectionne autre chose. Il lui faut, autant que possible, des tiges menues, depuis la grosseur d'une paille jusqu'à celle d'un crayon, avec mince couche ligneuse et moelle abondante. Ces conditions remplies, peu importe le végétal. Je passerais en revue toute la flore semi-ligneuse du pays si je voulais cataloguer les divers supports qu'utilise la pondeuse.

Jamais la brindille occupée ne gît à terre; elle est dans une position plus ou moins voisine de la verticale, le plus souvent à sa place naturelle, parfois détachée, mais néanmoins fortuitement redressée. Une longue étendue, régulière et lisse, qui puisse recevoir la ponie entière, a la préférence. Les meilleures de mes récoltes se font sur les tiges du Spartium junceum^ semblables à des chaumes bourrés de moelle; et surtout sur les hautes tiges de V Asphodelus cerasiferus^ qui se dressent à orès d'un mètre avant de se ramifier.

Il est de règle que le support, n'importe lequel, soit nort et parfaitement sec.

L'œuvre de la Ci.izale consiste en une série d'éraflures

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comme pourrait en faire la pointe d'une épingle qui, plongée obliquement de haut en bas, déchirerait les fibres ligneuses et les refoulerait au dehors en une courte saillie.

Si la tige manque de régularité, ou bien si plusieurs Cigales ont travaillé l'une après l'autre au même point, la distribution des éraflures est confuse; l'œil s'y égare, impuissante reconnaître l'ordre de succession et le travail individuel. Un seul caractère est constant • c'est la direction oblique du lambeau ligneux soulevé, démontrant que la Cigale travaille toujours dans une position droite et plonge son outil de haut en bas, dans le sens longitudinal du rameau.

Si la tige est régulière, lisse et convenablement longue, les ponctuations, à peu près équidistantes, s'écartent peu de la direction rectiligne- Leur nombre est variable : assez faible lorsque la mère, troublée dans son opération, est allée continuer saponteailleurs ; de trente à quarante, plus ou moins, lorsque la rangée représente la totalité des œufs.

Chacune de ces écorchures est l'entrée d'une loge oblique, forée d'habitude dans la partie médullaire de la tige. Nulle clôture à cette entrée, sauf le bouquet de fibres ligneuses qui, écartées au moment de la ponte, se groupent de nouveau quand est retirée la double scie de l'oviscapte. Tout au plus voit-on reluire dans certains cas, mais non toujours, parmi les filaments de cette barricade, une infime couche miroitante rappelant un vernis d'albumine desséchée. Ce ne saurait être qu'une insignifiante trace de quelque humeur albumineuse accompagnant les œufs ou bien facilitant le jeu de ^a double lime perforatrice.

Immédiatement en bas de l'éraflure se trouve la loge, minime canal qui occupe presque toute la longueur comprise entre son point d'entrée et celui de la loge précédente. Parfois même la cloison de séparation manque, l'étage d'en haut rejoint celui d'en bas, et les œufs, quoi'

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que introduits par de nombreuses entrées, s'alignent en fi'e non interrompue. Le cas le plus fréquent est celui de loges distinctes l'une de l'autre.

Leur contenu varie beaucoup. Pour chacune je compte depuis six jusqu'à quioze œufs. La moyenne est de dix. Le nombrcdeloges d'une ponte complète étant de trente à quarante, on voit que la Cigaledispose detroiscents à quatre cents germes. D'après l'examen des ovaires, Réaumur était arrivé à pareils chiffres.

Belle famille en vérité, capable de tenir tête par le nombre à de bien sérieuses chances de destruction. Je ne vois pas que la Cigale adulte soit plus exposée qu'un autre insecte : elle a œil vigilant, essor soudain, vol rapide; elle habite à des hauteurs où ne sont pas à craindre les forbans des gazons. Le Moineau, il est vrai, s'en liiontre friand. De temps à autre, son plan bien méditéj il fond du toit voisin sur les platanes et happe la chanteuse, qui grince éperdue. Quelques coups de bec assénés de droite et de gauche la débitent en quartiers, délicieux morceaux pour la couvée. Mais que de fois l'oiseau revient bredouille! L'autre prévient l'attaque, urine aux 3 eux de l'assaillant et parc.

Je connais à la Cigale un autre ennemi bien plus terrible que le Moineau. C'est la Sauterelle verte. Il est îr rd, et les Cigales se taisent. Assouvies de lumière et de chaleur, elles se sont prodiguées en symphonies tout le jour. La nuit venue, repos pour elles, mais repos fréquemment troublé. Dans l'épaisse ramée des platanes, bruit soudain comme un cri d'angoisse, strident et court. C'est la désespérée lamentation de la Cigale surprise en sa quiétude par la Sauterelle verte, ardente chasseresse nocturne, qui bondit sur elle, l'appréhende au flanc, lui ouvre et lui fouille le ventre. Après l'orgie musicale, la tuerie.

J'ai été mieux renseigné sur ce brigandage de la façon suivante :

A l'aube, je faisais les cent pas devaatma porte, lorsque

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quelque chose tombe du platane voisin avec d'aigres grincements. J'accours. C'est une Sauterelle vidant le ventre d'une Cigale aux abois. En vain celle-ci bruit et gesticule, l'autre ne lâche prise, plongeant la tête au fend des entrailles et les extirpant par petites bouchées.

J'étais renseigné : l'attaque avait eu lieu là-haut, de grand matin, pendant le repos de la Cigale ; et les soubresauts de la malheureuse, disséquée vivante, avaient fait choir en un paquet l'assaillante et l'assaillie. Plus tard, à bien des reprises, l'occasion ne m'a pas manqué d'assister à pareil massacre.

J'ai vu même, comble de l'audace, la Sauterelle se lancer à la poursuite de la Cigale, qui fuyait d'un vol éperdu. Tel l'épervierpoursuivant en plein ciel l'alouette. L'oiseau de rapine est ici inférieur à l'insecte. Il s'en prend à plus faible que lui. La Locuste, au contraire, assaille un colosse, beaucoup plus gros, plus vigoureux que son ennemi ; et néanmoins le résultat de ce corps à corps disproportionné n'est pas douteux. Avec sa forte mâchoire, pince acérée, la Sauterelle manque rarement d'éventrersa capture, qui, dépourvue d'armes, se borne à crier et à se trémousser.

L'essentiel est delà maintenir, chose assez facile pendant la somnolence de la nuit. Toute Cigale rencontrée par le féroce locustien en ronde nocturne doit périr piteusement. Ainsi s'expliquentles soudains grincements d'angoisse qui éclatent parfois dans la ramée à des heures tardives, indues, alors que les cymbales depuis longtemps se taisent. Le bandit, habillé de vert céladon, vient de happer quelque Cigale endormie. Plus tard, ayant à faire l'éducation de la Sauterelle verte, le menu de mes pensionnaires est tout trouvé: je les nourris de Cigales, il en est fait consommation énorme dans mes volières. Il est donc établi que la fausse Cigale du Nord, la Sauterelle verte, faitvolontiers ventre de la vraie Cigale, hôte du iMidi.

Après tout, ce ne sont ni le Moineau, ni la Saulerello

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verte qui imposent à la Cigale progéniture si nombreuse. Le péril est ailleurs, nous le verrons, terrible au moment de Téclosion, au moment aussi de la ponte.

Deux à trois semaines après sa sortie de terre, c'està-dire vers le milieu de juillet, la Cigale s'occupe de ses œufs. Pour assister à la ponte sans recourir aux chances trop aléatoires que la bonne fortune pouvait me réserver, j'avais pris certaines précautions dont le succès me paraissait certain. L'Asphodèle sèche est le support que préfère l'insecte ; des observations antérieures me l'avaient appris. C'est aussi la plante qui se prêtera le mieux à mes desseins par sa tige longue et lisse. Or, les premières années de mon séjour ici, j'ai remplacé les chardons de l'enclos par une autre végétation indigène, moins revêche. L'Asphodèleestdu nombredesnouveaux occupants. Voilà précisément ce qu'il me faut aujourd hui. Je laisse donc en place les tiges sèches de l'année précédente, et, la saison favorable venue, chaque jour je les inspecte.

L'attente n'est pas longue. Dés le 15 juillet, je trouver autant que j'en désire, des Cigales installées sur les Asphodèles, en train de pondre. La pondeuse est toujours solitaire. A chaque mère sa tige, sans crainte d'une concurrence qui troublerait la délicate inoculation. La première occupante partie, une autre pourra venir, et puis d'autres encore. Il v a place pour toutes, et largement; mais chacune à son tour désire se trouver seule. Du reste, nulle noise entre elles ; les choses se passent de la façon la plus pacifique. Si quelque mère survient, la place étant déjà prise, elle s'envole et va chercher ailleurs aussitôt son erreur reconnue.

La pondeuse a constamment la tête en haut, position qu'elle occupe d'ailleurs dans les autres circonstances. '£lle se laisse examiner de très près, même sous le verre de la loupe, tant elle est absorbée dans sa besogne. L oviscapte, de la longueur d'un centimètre environ, plonge en entier ci obliquement daas la tige. Le forage

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ne paraît pas exiger des manœuvres bien pénibles, tant l'outil est parfait. Je vois la Gigaiese trémousserun peu, dilater et contracter en palpitations fréquentes le bout de l'abdomen. C'est tout. Le foret en double lime à jeu alternatif plonge et disparaît dans le bois, d'un mouvement doux, presque insensible. Rien de particulier pendant la ponte. L'insecte est immobile. Dix minutes à peu prés s'écoulent depuis la prem.ière morsure de la tarière jusqu'à la fin du peuplement de la loge.

L'oviscapte est alors retiré avec une méthodique lenteur pour ne pas le fausser. Le trou de sonde se referme de lui-môme par le rapprochement des fibres ligneuses, et la Cigale grimpe un peu plus haut, de la longueur de son outil environ, dans une direction rectiligne. Là. nouveau coup de percerette et nouvelle loge recevant sa dizaine d'œufs. Ainsi s'échelonne la ponte de bas en haut.

Ces faits reconnus, nous sommes en mesure de nous expliquer l'arrangement si remarquable qui préside à l'ouvrage. Les entailles, entrées des loges, sont à peu prés équidistantes, parce que chaque fois la Cigale s'élève d'une même longueur, celle de son oviscapte environ. Très prompte de vol, elle est très paresseuse de marche. D'un pas grave, presque solennel, gagner un point voisin mieux ensoleillé, c'est tout ce qu'on lui voit faire sur le rameau vivant où elle s'abreuve. Sur le rameau sec où la ponte s'inocule, elle garde ses habitudes compassées, les exagère même, vu l'importance de Topération. Elle se déplace le moins possible, tout juste de quoi ne pas faire empiéter l'une sur l'autre deux loges voisines. La mesure du pas ascensionnel à faire eil fournie approximativement par la longueur de la sonde.

De plus, les entailles se rangent suivant une lii^^ae droite quand elles sont en nombre médiocre. Pourquoi, en effet, la pondeuse obliquerait-elle à droite ou à gauche sur une tige qui de partout a des qualités idenùques ? Passionnée de soleil, elle a choisi la face la mieux

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