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patience. Du reste, je serai sobre d'irrigations, juste le strict nécessaire pour empêcher les plantes de périr.
Quand tout est en ordre, le blé commençant d'étaler sa première feuille, je dépose six jeunes larves de Cigale à la surface du sol. Les chétives bestioles arpentent, explorent assez rapidement le lit de terre; quelquesunes essayent, sans y parvenir, de grimper sur la paroi du vase. Aucune ne fait mine de vouloir s'enfouir, à tel point que je me demande, anxieux, le but de recherches si actives, si prolongées. Deux heures se passent, et le vagabondage ne cesse pas.
Que désirent-elles? De la nourriture ? Je leur offre quelques petites bulbes avec faisceau de racines naissantes, quelques fragments de feuilles et des brins d'herbue frais. Rien ne les tente, ne les fixe. Apparemment elles font choix d'un point favorable avant de descendre eu terre. Sur le sol que leur a fait mon industrie, ces hésitantes explorations sont inutiles : toute la superficie du champ se prête très bien, ce me semble, au travail que j'attends d'elles. Cela ne suffit pas, paraît-il.
Dans les conditions naturelles, une tournée à la ronde pourrait bien être indispensable. Là sont rares les emplacements souples comme mon lit de terre de bruyère, expurgée de tout corps dur, finement tamisée. Là sont fréquents, au contraire, les terrains grossiers, inattaquables par la minuscule pioche. La larve doit errer à l'aventure, pérégriner plus ou moins avant de trouver lieu favorable. Beaucoup même, à n'en pas douter, périssent épuisées d'infructueuses recherches. Un voyage d'exploration, dans un pays de quelques pouces d'étendue, fait donc partie du programme éducateur des jeunes Cigales. Dans mon bocal de verre, si somptueusement garni, ce pèlerinage est inutile. N'importe, il s'accomplit suivant les rites consacrés.
Mes voyageuses enfin se calment. Je les vois attaquer la terre avec les pics crochus de leurs pattes antérieures, la iouir et y pratiquer une excavation comme en ferait la
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pointe d'une forte aiguille. Armé d'une loupe, j'assiste à leurs coups de pioche, à leurs manœuvres du râteau ramenant à la surface un atome de terre. En quelqu'^s minutes, un puits bâille. L'animalcule y descend, s'y ensevelit, désormais invisible.
Le lendemain je renverse le contenu du vase, sans briser la motte, maintenue par les racines du thym et du froment. Je trouve toutes mes larves au fond, arrêtées par le verre. En vingt-quatre heures, elles ont franchi l'entière épaisseur de la couche de terre, un décimètre environ. Elles seraient même descendues plus bas sans Vobstacle du fond.
Dans le trajet, elles ont probablement rencontré les radicelles de ma plantation. S'y sont-elles arrêtées pour prendre un peu de nourriture en y implantant le suçoir? Ce n'est guère probable. Au fond du vase vide, quelques radicelles rampent. Aucune de mes six prisonnières uc s'y trouve installée. Peut-être la secousse du pot renvet se les a-t-elle détachées.
Il est évident que, sous terre, il ne peut y avoir pour elles d'autre nourriture que le suc des racines. Adulte ou larvaire, la Cigale vit aux dépens des végétaux. Adulte, elle boit la sève des branches ; larvaire, elle hume la sève des racines. Mais à quel moment se puise la première gorgée? Je l'ignore encore. Ce qui précède semble nous dire que la larve nouvellement éclose est plus pressée de gagner les profondeurs du sol, à l'abri des froids imminents, que de stationner aux buvettes rencontrées en route.
Je remets en place la motte de terre de bruyère, et les six exhumées sont déposées une seconde fois à la surface (iu sol. Des puits se creusent sans tarder. Les larves y disparaissent. Enfin le vase est mis sur la fenêtre de mon cabinet, où il recevra toutes les influences de l'air extérieur, les mauvaises comme les bonnes.
Un mois plus tard, en fin novembre, seconde visite. Les jeunes Cigales sont blotties, isolées, à la base de la motte Elles n'adhèrent pas aux racines; elles n'ont
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changé ni d'aspect ni de taille. Telles je les avais vues au début de l'expérience, telles je les retrouve, un peu moins actives cependant. Ce défaut de croissance dans l'intervalle de novembre, le mois le plus doux de la rude saison, n'indiquerait-il pas que de tout l'hiver aucune nourriture n'est prise ?
Les jeunes Sitaris, autres atomes animés, aussitôt sortis de l'œuf à l'entrée des galeries de TAnthophore, restent amoncelés, immobiles, et passent dans une abstinence complète la mauvaise saison. A peu près ainsi sembleraient se comporter les petites Cigales. Une fois enfouies à des profondeurs où les gelées ne sont pas à craindre, elles sommeillent, solitaires, dans leurs quartiers d'hiver et attendent le retour du printemps pour mettre en perce quelque racine voisine et prendre leur première réfection.
J'ai essayé, sans succès, de confirmer par le fait observé les déductions où conduisent les précédents résultats. Au renouveau, en avril, je dépote pour la troisième fois ma touffe de thym. Je romps la motte, je l'épluche sous la loupe. C'est la recherche d'une épingle dans un tas de paille. Je trouve enfin mes petites Cigales. Elles sont mortes, peut-être de froid malgré la cloche dont j'avais couvert le pot, peut-être de famine, si le thym ne leur a pas convenu. Je renonce à la solution du problème trop difficultueux.
Pour la réussite de semblable éducation, il faudrait une couche de terre vaste et profonde, qui mettrait à l'abri des rigueurs de l'hiver; il faudrait, dans l'ignorance où je suis des racines préférées, végétation variée, où les petites larves choisiraient d'après leurs goûts. Ces conditions-là n'ont rien d'impraticable ; mais comment, dans l'énorme amas terreux, d'un mètre cube au moins, retrouver ensuite l'atome que j'ai tant de peine à démêler dans une poignée de terre de bruyère noire? Et puis, il est certain qu'une fouille aussi laborieuse détacherait l'animalcule de sa racine nourricière.
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La vie souterraine de la Cigale en ses débuts nous échappe. Celle de la larve bien développée n'est pas mieux connue. Dans les travaux des champs, à quelque profondeur, rien de plus commun que de rencontrer sous la bêche la rude fouisseuse; mais la surprendre fixée sur les racines qui l'alimentent incontestablement de leur sève, c'est une tout autre affaire. L'ébranlement du sol travaillé l'avertit du péril. Elle dégage le suçoir pour faire retraite dans quelque galerie; et quand elle est mise à nu, elle a cessé de s'abreuver.
Mais si les fouilles agricoles, avec leurs troubles inévitables, ne peuvent nous renseigner sur les mœurs souterraines, elles nous instruisent au moins de la durée de la larve. Quelques cultivateurs de bonne volonté, occupés en mars à des défoncements profonds, se sont fait un plaisir de me ramasser toutes les larves, petites et grandes, que leur [travail exhumait. La récolte fut de quelques centaines. Des différences de taille fort nettes partageaient le total en trois catégories : les grandes, avec rudiments d'ailes comme en possèdent les larves sortant de terre, les moyennes et les petites. A chacun de ces ordres de grandeur doit correspondre un âge différent. Adjoignons-y les larves de la dernière éclosion, animalcules forcément inaperçus de mes rustiques collaborateurs, et nous aurons quatre années pour la duré probable des Cigales sous terre.
La vie aérienne s'évalue plus aisément. J'entends le premières Cigales vers le solstice d'été. Un mois plu tard, l'orchestre atteint sa pleine puissance. Quelque retardataires, fort rares, exécutent de maigres solos jusqu'au milieu de septembre. C'est la fin du concert. Comme la sortie de terre n'a pas lieu pour toutes à la m.ême époque, il est clair que les chanteuses de septembre ne sont pas contemporaines de celles du solstice. Prenons la moyenne entre ces deux dates extrêmes, cl Dous aurons environ cinq semaines.
Quatre années de rude besogne sous terre, un mois de
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fôte au soleil, telle serait donc la vie de la Cigale. Ne reprochons plus à l'insecte adulte son délirant triomphe. Quatre ans, dans les ténèbres, il a porté sordide casaque de parchemin; quatre ans, de la pointe de ses pics, il a fouillé le sol ; etvoici le terrassier boueux soudain revêtu d'un élégant costume, doué J'ailes rivalisant avec celles de l'oiseau, grisé de chaleur, inondé de lumière, suprême joie de ce monde. Les cymbales ne seront jamais assez bruyantes pour célébrer de telles félicités, si bien gagnées, si éphémères.