LE CARABE DORÉ. — MOEURS NUPTIALES
et réduit fort proprement à l'état de coquille d'or, il répète ce que nous montrait tantôt l'impotent dévoré, il nous rappelle l'écailic d'une huître grugée. J'examine la relique, sauf l'énorme brèche du ventre, tout est en ordre. L'insecte était donc en bon état lorsque les autres l'ont vidé.
A quelques jours de là, encore un Carabe occis et traité comme les précédents^ sans désordre dans les pièces de l'armure. Mettons le mort sur le ventre, il semble intact; mettons-le sur le dos, il est creux et n'a plus rien de charnu dans sa carapace. Un peu plus tard, autre relique vide, puis une autre, une autre encore, tant et tant que la ménagerie rapidement diminue. Si cette frénésie de massacre continue, je n'aurai bientôt p as rien dans les volières.
Mes Carabes, usés par l'âge, périraient-ils de mort naturelle, et les survivants feraient-ils curée des cadavres ; ou bien est-ce aux dépens de sujets bel et bien en vie que se fait la dépopulation? Tirer l'affaire au clair n'est pas commode, car c'est de nuit surtout que s'opèrent les éventrements. Avec de la vigilance, je parviens néanmoins par deux fois à surprendre l'autopsie en plein jour.
Vers le milieu de juin, sous mes yeux, une fem^elle travaille un mâle, reconnaissable à sa taille un peu moindre. L'opération débute. En soulevant le bout des élytres, l'assaillante a saisi sa victime par l'extrémité du ventre, à la face dorsale. Ardemment elle tiraille, elle mâchonne. Le happé, dans sa pleine vigueur, ne se défend pas, ne se retourne pas. Il tire de son mieux en sens inverse pour se dégager des terribles crocs, il avance, il recule, suivant qu'il entraîne ou qu'il est entraîné, et là se borne toute sa résistance. La lutte dure un quart d'heure. Des passants surviennent qui s'arrêtent et semblent se dire : (( A bientôt mon tour. » Enfin, redoublant d'efforts, le mâle se délivre et s'enfuit. Il est à croire que, s'il n'était parvenu à se dégager, il aurait eu le ventre vidé par la féroce commère.
Quelques jours plus tard, j'assiste à semblable scène, mais cette fois avec dénouement complet. C'est encore une femelle qui mordille un mâle à l'arrière. Sans autre protestation que de vains efforts pour se libérer, le mordu laisse faire. La peau cède enfin, la plaie s'agrandit, les viscères sont extirpés et déglutis par la matrone, qui, la tête plongée dans le ventre du compagnon, vide la carapace. Des tremblements de pattes annoncent la fin du misérable. La charcutière ne s'en émeut; elle continue de fouiller aussi loin que le permettent les défilés de la poitrine. Rien ne reste du défunt que les élytres assemblées en nacelle et l'avant du corps non désarticulé. La relique tarie est abandonnée sur place.
Ainsi doivent avoir péri les Carabes, toujours des mâles, dont je trouve les restes de temps à autre dans la volière; ainsi doivent périr encore les survivants- Du milieu de juin au i" août, la population, de vingt-cinq sujets au début, se réduit à cinq femelles. Tous les mâles, au nombre de vingt, ont disparu, éventrés et vidés à fond. Lt par qui> Apparemment par les femelles.
C'est d'abord attesté par les deux assauts dont la chance m'a rendu témoin ; à deux reprises, dans la pleine clarté du jour, j'ai vu la femelle se repaître du mâle après lui avoir ouvert le ventre sous les élytres, ou du moins essayé de le faire. Quant au reste du massacre, si l'observation directe me fait défaut, j'ai un témoignage de haute valeur. On vient de le voir : le saisi ne riposte pas, ne se défend pas; il s'efforce uniquement de fuir en tirant de son mieux.
Si c'était là simple bataille, rixe ordinaire comme peuvent en amener les rivalités de la vie, l'assailli se retournerait évidemment, puisqu'il est dans la possibilité de le faire; en une prise de corps, il répondrait à l'agression, il rendrait morsure pour morsure. Sa vigueur lui permet une lutte qui pourrait tourner à son avantage, et le sot se laisse impunément mâchonner le croupion. Il semble qu'une répugnance invincible l'empêche de se rebiffer et
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de manger un peu celle qui le mange. Cette tolérance remet en mémoire le Scorpion languedocien, qui, les noies terminées, se laisse dévorer par sa compagne sans faire usage de son arme, le dard venimeux capable de mettre à mal la commère; elle nous rappelle l'amoureux de la Mante religieuse, qui, parfois réduit à un tronçon et continuant malgré tout son œuvre inachevée, est grignoté à petites bouchées, sans révolte aucune de sa part. Ce sont là des rites nuptiaux contre lesquels le mâle n'a pas à protester.
Les mâles de ma ménagerie carabique, éventrés du premier au dernier, nous parlent de mœurs pareilles. Ils sont les victimes de leurs compagnes, maintenant assouvies de pariades. Pendant quatre mois, d'avril en août, des couples journellement se formaient, tantôt simples essais, tantôt et plus souvent efficaces jonctions. Pour ces tempéraments de feu, ce n'est jamais fini.
Le Carabe est expéditif en affaires amoureuses. Au milieu de la foule, sans agaceries préalables, un passant se jette sur une passante, la première venue. L'enlacée relève un peu la tète en signe d'acquiescement, tandis que le cavalier lui flagelle la nuque du bout des antennes. La jonction terminée, et c'est bientôt fait, brusquement on se sépare, on prend réfection à l'Escargot servi, et des deux parts on convole en d'autres noces, puis en d'autres encore, tant qu'il y a des mâles disponibles. Après la ripaille, l'amour brutal; après l'amour, la ripaille; en cela, pour le Carabe, se résume la vie.
Le gynécée de ma ménagerie n'était pas en rapport avec le nombre des prétendants, cinq femelles pour vingt mâles. N'importe ; nulle rivalité avec échange de horions ; très pacifiquement on use, on abuse des passantes. Avec cette tolérance, un jour plus tôt, un jour plus tard, à multiples reprises et suivant les chances des rencontres, chacun trouve à satisfaire ses ardeurs.
J'aurais préféré une assemblée mieux proportionnée. Le hasard et non le choix, m'avait valu celle dont je dis-
posais Au début du printemps j'avais récolté tout ce que je rencontrais en fait de Carabes sous les pierres du voisinage, sans distinction de sexes, assez difficiles à reconnaître d'après les seuls caractères extérieurs. Plus tard, l'éducation en volière m'apprit qu'un léger excès de taille était le signe distinctif des femelles. Ma ménagerie, si disparate sous le rapport numérique des sexes, était donc résultat fortuit. Il est à croire que dans les conditions naturelles ne se retrouve plus cette profusion de mâles. D'autre part, en liberté, sous l'abri delà môme pierre, ne se voient jamais des groupes aussi nombreux. Le Carabe vit à peu près solitaire; il est rare d en trouver deux ou trois réunis au même gîte. L'assemblée de ma volière est donc exceptionnelle, sans amener cependant de tumulte. Dans la loge vitrée, il y a largement place pour les excursions à distance et pour tous les ébats habituels. Qui veut s'isoler s'isole, qui veut de la compagnie en a bientôt trouvé.
La captivité d'ailleurs ne paraît guère les importuner, cela se voit à leurs fréquentes ripailles, à leurs pariades journellement répétées. Libres dans la campagne, ils ne seraient pas mieux dispos; peut-être môme le seraientils moins, les vivres n'y abondent pas comme dans la volière. Sous le rapport du bien-être, les prisonniers sont donc dans un état normal, favorable au maintien des mœurs habituelles.
Seulement, la rencontre entre pareils est ici de plus grande fréquence que dans leschamps. De là, sans doute, une meilleureoccasion pour lesfemelles de persécuter les mâles dont elles ne veulent plus, de les happer oar le croupion et de leur vider le ventre. Cette chasse aux anciens amoureux, le voisinage trop direct l'aggrave, mais sans l'innover assurément; de tels usages ne s'improvisent pas.
Les pariades finies, une femelle rencontrant un mâle dans la campagne doit alors le traiter en gibier et le gruger pour clore les rites matrimoniaux. La chance des
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pierres retournées ne m'a jamais valu ce spectacle; n'importe : ce que m'a montré la volière suffit à ma conviction. Quel monde que celui des Carabes, où la matrone mange son coadjuteur lorsque la fertilité des ovaires n'a plus besoin de lui ! En quelle pauvre estime les lois gén àsiques tiennent-elles les mâles, pour les faire charcuter de la sorte?
Ces accès de cannibalisme succédant aux amours sontils bien répandus? Pour le moment, j'en connais trois exemples des mieux caractérisés : ceux de la Mante religieuse, du Scorpion languedocien et du Carabe doré. Avec moins de brutalité, car le dévoré est alors un défunt, et non un vivant, l'horreur de l'amoureux devenu proie se retrouve dans la tribu des Locustiens. La femelle du iJectique à front blanc grignote volontiers un cuissot de son mâle trépassé. La Sauterelle verte se comporte de même.
Il y a là, jusqu'à un certain point, l'excuse du régime : Dectiques et Sauterelles sont avant tout carnivores. Rencontrant un mort de leur espèce, les matrones le consomment plus ou moins, serait-il leur amant de la veille. Gibier pour gibier, autant vaut celui-là.
Mais que dirons-nous des végétariens? Aux approches de la ponte, l'Ephippigère porte la dent sur son compagnon encore plein de vie, lui troue la panse et le mange autant que le permet son appétit. La débonnaire Grilionne s'aigrit brusquement le caractère ; elle bat celui qui naguère lui donnait des sérénades si passionnées; ellelui déchire les ailes, lui casse le violon, et va même jusqu'à prélever quelques bouchées sur Tinstrumentiste. Il est alors probable que cette mortelle aversion de la femelle pour le mâle après la pariade est de quelque fréquence, surtout chez les insectes carnassiers. Pour quels motifs ces atroces mœurs? Si les circonstances me servent, je ne manquerai pas de m en mtormer. » ^^t?Q<; .