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impose donc au Sphex languedocien, pour le trajet entier ou à peu près, le charroi pédestre plein de lenteur et de difficultés.
Le même motif, proie volumineuse et lourde, renverse de fond en comble ici Tordre habituel suivi dans leurs travaux par les hyménoptères fouisseurs. Cet ordre, on le connaît; il consiste à se creuser d'abord un terrier, puis à l'approvisionner de vivres. La proie n'étant pas disproportionnée avec les forces du ravisseur, la facilité du transport au vol laisse à l'hyménoptère le choix de l'emplacement pour son domicile. Que lui importe d'aller giboyer à des distances considérables : la capture faite, il rentre chez lui d un rapide essor, pour lequel l'éloigné et le rapproché sont indifférents. Il adopte donc de préférence pour ses terriers les lieux où lui-même est né, les lieux où ses prédécesseurs ont vécu ; il y hérite de profondes galeries, travail accumulé des générations antérieures; en les réparant un peu, il les fait servir d'avenues aux nouvelles chambres, mieux défendues ainsi que par l'excavation d'un seul, chaque année reprise à fleur de terre. Tel est le cas, par exemple du Cerceris tubercule et du Philanthe apivore. Et si la demeure des pères n'est pas assez solide pour résister d'une année à l'autre aux intempéries et se transmettre aux fils, si le fouisseur doit chaque fois entreprendre à nouveaux frais son trou de sonde, du moins l'hyménoptère trouve des conditions de sécurité plus grandes dans les lieux consacrés par l'expérience de ses devanciers. Il y creuse donc ses galeries, qu'il fait servir chacune de corridor à un groupe de cellules, économisant ainsi sur la somme de travail à dépenser pour la ponte entière.
De cette manière se forment, non de véritables sociétés puisqu'il n'y a pas ici concert d'efforts dans un but commun, du moins des agglomérations où la vue de ses pareils, ses voisins, réchauffe sans doute le travail individuel. On remarque, en effet, entre ces petites tribus, «sues de même souche, et les fouisseurs livrés solitaires
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à leur ouvrage, une différence d'activité qui rappelle l'émulation d'un chantier populeux et la nonchalance des travailleurs abandonnés aux ennuis de l'isolement. Pour la bète comme pour l'homme, l'action est contagieuse; elle s'exalte par son propre exemple.
Concluons : de poids modéré pour le ravisseur, la proie rend possible le transport au vol, à grande distance. L'hyménoptère dispose alors à sa guise de l'emplacement pour ses terriers. Il adopte de préférence les lieux où il est né, il fait servir chaque couloir de corridor commun donnant accès dans plusieurs cellules. De ce rendezvous sur l'emplacement natal résulte une agglomération, un voisinage entres pareils, source d'émulation pour le travail. Ce premier pas vers la vie sociale est la conséquence des voyages faciles. Et n'est-ce pas ainsi, permettons-nous cette comparaison, que les choses se passent chez l'homme? Réduit à des sentiers peu praticables, l'homme bâtit isolément sa hutte; pourvu de roules commodes, il se groupe en cités populeuses; servi par les voies ferrées qui suppriment pour ainsi dire la distance, il s'assemble en d'immenses ruches humaines ayant nom Londres et Paris.
Le Sphex languedocien est dans des conditions tout opposées. Sa proie à lui est une lourde éphippigère, pièce unique représentant à elle seule la somme de vivres que les autres ravisseurs amassent en plusieurs voyages, insecte par insecte. Ce que les Cerceris et autres déprédateurs de haut vol accomplissent en divisant le travail, lui le fait en une seule fois. La pesante pièce lui rend impossible l'essor de longue portée; elle doit être amenée au domicile avec les lenteurs et les fatigues du charroi à pied. Par cela seul l'emplacement du terrier se trouve subordonné aux éventualités de la chasse : la proie d'abord et puis le domicile. Alors plus de rendez-vous en un point d'élection commune, plus de voisinage entre pareils, plus de tribus se stimulant à l'ouvrage par l'exemple mutuel ; mais l'isolemeut dans les cantuas où
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les hasards du jour ont conduit le Sphex, le travail solitaire et sans entrain quoique toujours consciencieux. Avant tout, la proie est recherchée, attaquée, rendue immobile. C'est après, que le fouisseur s'occupe du terrier. Un endroit favorable est choisi, aussi rapproché que possible du point où gît la victime, afin d'abréger les lenteurs du transport; et la chambre de la future larve est rapidement creusée pour recevoir aussitôt l'œuf et les victuailles. Tel est le renversement complet de méthode dont témoignent toutes mes observations. J'en rapporterai les principales.
Surpris au milieu de ses fouilles, le Sphex languedocien est toujours seul, tantôt au fond de la niche poudreuse qu'a laissée dans un vieux mur la chute d'une pierre, tantôt dans 1 abri sous roche que forme en surplombant une lame de grès, abri recherché du féroce Lézard ocellé pour servir de vestibule à son repaire. Le soleil y donne en plein ; c'est une étuve. Le sol en est des plus faciles à creuser, formé qu'il est d'une antique poussière descendue peu à peu de la voûte. Les mandibules, pinces qui fouillent, et les tarses, râteaux qui déblaient, ont bientôt creusé la chambre. Alors le fouisseur s'envole mais d'un essor ralenti, sans brusque déploiement de puissance d'ailes, signe manifeste que l'insecte ne se pro pose pas lointaine expédition. On peut très bien le suivre du regard et constater le point où il s'abat, d'habitude à une dizaine de mètres de distance environ. D autres fois, il se décide pour le voyage à pied. Il part et se dirige en toute hâte vers un point où neus aurons l'indiscrétion de le suivre, notre présence ne le troublant en rien. Parvenu au lieu désiré, soit pédcstrement, soit au vol, quelque temps il cherche, ce que l'on reconnaît à ses allures indécises; à ses allées et venues un peu de tous côtés. Il cherche; enfin il trouve ou plutôt il retrouve. L'objet retrouvé est une éphippigère à demi paralysée mais remuant encore tarses, antennes, oviscapte. C'est une victime que le Sphex a certainement poignardée depuis
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peu de quelques coupsd'aiguillon. L'opération faite, l'hyménoptère a quitté sa proie, fardeau embarrassant au milieu des hésitations pour la recherche d'un domicile*, il l'a abandonnée peut-être sur les lieux mêmes de la prise, se bornant à la mettre un peu en évidence sur quelque touffe de gazon afin de mieux la retrouver plus tard; et confiant dans sa bonne mémoire pour revenir tout à l'heure au point où gît le butin, il s'est mis à explorer le voisinage dans le but de choisir un emplacement à sa convenance et d'y creuser un terrier. Une fois la demeure prête, il est retourné au gibier, qu'il a retrouvé sans grande hésitation ; et maintenante s'apprêteà le voiturer au logis. Il se met à califourchon sur la pièce, lui saisit une antenne ou toutes les deux à la fois, et le voilà en route, tirant, tramant à la force des reins et des mâchoires.
Parfois le trajet s'accomplit tout d'une traite; parfois et plus souvent, le voiturier tout à coup laisse là sa charge et accourt rapidement chez lui. Peut-être lui revient-il que la porte d'entrée n'a pas l'ampleur voulue pour recevoir ce copieux morceau ; peut-être songe-t-il à quelques défectuosités de détail qui pourraient entraver l'emmagasinement. Voici qu'en effet l'ouvrier retouche son ouvrage : il agrandit le portail d'entrée, égalise le seuil, consolide le cintre. C'est affaire de quelques coups de tarses. Puis il revient à l'éphippigôre, qui gît là-bas, renversée sur le dos, à quelques pas de distance. Le charroi est repris. Chemin faisant, le Sphex paraît saisi d'une autre idée, qui lui traverse son mobile intellect. Il a visité la porte mais il n'a pas vu l'intérieur. Qui sait si tout va bien là-dedans> Il y accourt, laissant l'éphippigère en route. La visite à l'intérieur est faite, accompagnée apparemment de quelques coups de truelle des tarses, donnant aux parois leur dernière perfection. Sans trop s'attarder à ces fines retouches, l'hyménoptère retourne à sa pièce et s'attelle aux antennes. En avant; le voyage s'achèvera-t-il cette fois? Je n'en répondrait
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pas. J'ai vu tel Sphex, plus soupçonneux que les autres peut-être, ou plus oublieux des menus détails d'architecture, réparer ses oublis, éclaircir ses soupçons, en abandonnant le butin cinq, six fois de suite sur la voie pour accourir au terrier, chaque fois un peu retouché ou simplement visité à l'intérieur. Il est vrai que d'autres marchent droit au but, sans faire même halte de repos. Disons encore que lorsque l'hyménoptère revient au logis pour le perfectionner, il ne manque pas de donner de loin et de temps en temps un coup d'œil à l'éphippigôre laissée en chemin, pour s'informer si nul n'y touche. Ce prudent examen rappelle celui du Scarabée sacré lorsqu'il sort de la salle en voie d'excavation pour venir palper sa chère pilule et la rapprocher de lui un peu plus.
La conséquence à déduire des faits que je viens de raconter, est évidente. De ce que tout Sphex languedocien surpris dans son travail de fouisseur, serait-ce au commencement même de la fouille, au premier coup de tarse donné dans la poussière, fait après, le domicile étant préparé, une courte expédition, tantôt à pied, tantôt au vol, pour se trouver toujours en possession d'une victime déjà poignardée, déjà paralysée, on doit conclure, en pleine certitude, que Thyménoptère fait d'abord œuvre de chasseur et après œuvre de fouisseur; de sorte que le lieu de sa capture décide du lieu de son domicile.
Ce renversement de méthode, qui fait préparer les vivres avant le garde-manger, tandis que jusqu'ici nous avons vu le garde-manger précéder les vivres, je l'attribue à la lourde proie du Sphex, proie impossible à transporter au loin par les airs. Ce n'est pas que le Sphex languedocien ne soit bien organisé pour le vol, il est au contraire magnifique d'essor; mais la proie qu'il chasse l'accablerait s'il n'avait d'autre appui que celui des ailes. Il lui faut l'appui du sol et le travail de voiturier, pour lequel il déploie vigueur admirable. S'il est chargé de sa proie, il va toujours à pied ou ne fait que de très courtes volées, serait-il dans des conditions où le vol abrégerait
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pour lui temps et fatigues. Que j'en éite un exemple, puisé dans mes plus récentes observations sur ce curieux hyménoptére.
Un Sphex se présente â l'improviste, survenu je ne sais d'où. Il est à pied et traîne son éphippigère, capture qu'il vient de faire apparemment à l'instant môme dans le voisinage. En l'état, il s'agit pour lui de se creuser un terrier. L'emplacement est des plus mauvais. C'est un chemin battu, dur comme pierre. Il faut au Sphex qui n'a pas de loisir des pénibles fouilles parce que la proie déjà capturée doit être emmagasinée au plus vite, il faut au Sphex terrain facile, où la chambre de la larve soit pratiquée en une courte séance. J'ai dit le sol qu'il préfère, savoir : la poussière déposée par les ans au fond de quelque trou de muraille ou de quelque petit abri sous roche. Or, le Sphex actuellement sous mes yeux s'arrête au pied d'une maison de campagne dont la façade est crépie de frais et mesure six à huit métrés de hauteur. Son instinct lui dit que là-haut, sous les tuiles en brique du toit, il trouvera des réduits riches en vieille poudre. Il laisse son gibier au pied de la façade et s'envole sur le toit. Quelque temps je le vois chercher, de çà, de là, à l'aventure. L'emplacement convenable trouvé, il se met à travailler sous la courbure d'une tuile. En dix minutes, un quart d'heure au plus, le domicile est prêt. Alors l'insecte redescend au vol. L'éphippigère est promptement retrouvée. Il s'agit de l'amener là-haut. Sera-ce au vol, comme semblent l'exiger les circonstances? Pas du tout. Le Sphex adopte la rude voie de l'escalade sur un mur vertical, à surface unie par la truelle du maçon, et de six à huit métrés de hauteur. En lui voyant prendre ce chemin, le gibier lui traînant entre les pattes, je crois d'abord à l'impossible; mais je suis bientôt rassuré sur l'issue de l'audacieuse tentative. Prenant appui sur les petites aspérités du mortier, le vigoureux insecte, malgré l'embarras de sa lourde charge, chemine sur ce plan vertical avec la même sûreté d'allure, la même prestesse, que sur
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un sol horizontal. Le faîte est atteint sans encombre aucun; et la proie est provisoirement déposée au bord du toit, sur le dos arroadi d'une tuile. Pendant que le fouisseur retouche le terrier, le gibier mal équilibré glisse et retombe au pied de la muraille. Il faut recommencer, et c'est encore par le moyen de l'escalade. La même imprudence est commise une seconde fois. Abandonnée de nouveau sur la tuile courbe, la proie glisse de nonveau, et de nouveau revient à terre. Avec un calme que de pareils accidents ne sauraient troubler, le Sphex. pour la troisième fois, hisse l'éphippigère en escaladant le mur; et mieux avisé, J'entraîne sans délai au fond du domicile.
Si l'enlèvement de la proie au vol n'a pas même été essayé dans de telles conditions, il est clair que l'hyménoptére est incapable de long essor avec fardeau si lourd. De cette impuissance découlent les quelques traits de moeurs, sujet de ce chapitre. Une proie n'excédant pas l'effort du vol, fait du Sphex à ailes jaunes une espèce à demi-sociale, c'est-à-dire recherchant la compagnie des sien»; une proie lourde, impossible à transporter par les airs, fait du Sphex languedocien une espèce vouée aux travaux solitaires, une sorte de sauvage dédaigneux des satisfactions que donne le voisinage entre pareils. Le poids plus petit ou plus grand du gibier adopté décide ici du caractère fondamental.
Si l'éphippigère seulement paralysée des pattes est sans danger pour la larve, établie en un point du corps où la défense est impossible, il n'en est pas de même du Sphex, qui doit la charrier au logis D'abord avec les crochets de ses tarses, dont l'usage lui est à peu près conservé, la proie traînée harponne les brins d'herbe rencontrés en chemin, ce qui produit dans le charroi des résistances difficiles à surmonter. Le Sphex accablé déjà par le poids de la charge, est exposé à s'épuiser en efforts dans les endroits herbus pour faire lâcher prise à l'insecte désespérément accrocha. Mais
c'est là le moindre des inconvénients. L'éphippigârç conserve le complet usage des mandibules, qui happect et mordent avec Thabituelle vigueur. Or, ces terribles tenailles ont précisément devant elles le corps fluet du ravisseur, lorsque celui-ci est dans sa posture de voiturier. Les antennes, en effet, sont saisies non loin de leur base, de manière que la bouche de la victime, renversée sur le dos, est en face soit du thorax, soit de l'abdomen du Sphex. Celui-ci, hautement relevé sur ses longues jambes, veille, j'en ai la conviction, à ne pas être saisi par les mandibules qui bâillent au-dessous de lui; toutefois un moment d'oubli, un faux pas, un rien peut le mettre à la portée de deux puissants crocs, qui ne laisseraient pas échapper l'occasion d'une impitoyable vengeance. Dans certains cas des plus difficiles, sinon toujours, le jeu de ces redoutables tenailles doit être aboli; les harpons des pattes doivent être mis dans l'impossibilité d'opposer au charroi un surcroît de résistance.
Gomment s*y prendra le Sphex pour obtenir ce résultat) Ici l'homme, le savant même, hésiterait, se perdrait en essais stériles, et peut-être renoncerait à réussir. Qu'il vienne prendre leçon auprès du Sphex. Lui, sans l'avoir jamais appris, sans l'avoir jamais vu pratiquer à d'autres, connaît à fond son métier d'opérateur. Il sait les mystères les plus délicats de la physiologie des nerfs, ou plutôt se comporte comme s'il les savait. Il sait que, sous le crâne de sa victime, est un collier de noyaux nerveux, quelque chose d'analogue au cerveau des animaux supérieurs. Il sait que ce foyer principal d'innervation anime les pièces de la bouche, et de plus est le siège de la volonté, sans l'ordredelaquelle aucun muscle n'agit; il sait enfin qu'en lésant cette espèce de cerveau, toute résistance cessera, l'insecte n'en ayant plus le vouloir. Quant au mode d'opérer, c'est pour lui chose la plus facile; et lorsque nous nous serons instruits à son école, il nous sera loisible d'essayer à notre tour &on
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procédé. L'instrument employé n'est plua ici le dard : iinsccte, en sa sagesse, a décidé la compression préférable à la piqûre empoisonnée. Inclinons-nous devant sa décision, car nous verrons tout à l'heure combien il est prudent de se pénétrerde son ignorance devant le savoir de la bête. Crainte de mal rendre par une nouvelle rédaction ce qu'il y a de sublime dans le talent de ce maître opérateur, je transcris ici ma note telle que je l'ai crayonnée sur les lieux, i\nmédiatement après l'émouvant spectacle.
Le Sphex trouve que sa pièce de gibier résiste trop, s'accrochant de-ci et de-là aux brins d'herbe 11 s'arrête alors pour pratiquer sur elle la singulière opération suivante, sorte de coup de grâce. L'hyménoptère, toujours à califourchon sur la proie, fait largement bâiller l'articulation du cou, à la partie supérieure, à la nuque. Fuis il saisit le cou avec les mandibules et fouille aussi avant que possible sous le crâne, mais sans blessure extérieure aucune, pour saisir, mâcher et remâcher les ir?.nglions cervicaux. Cette opération faite, la victime est totalementim-mobile, incapable delà moindre résistance, tandis quauparavantles pattes, quoique dépourvues des mouvements d ensemble nécessaires à la marche, résistaient vigoureusement à la traction.
Voilà le fait dans toute son éloquence. De la pointe des mandibules, 1 insecte, tout en respectant la fine et souple membrane de la nuque, va fouiller dans le crâne et mâcher le cerveau. Il n'y a pas effusion de sang, il n'y a pas de blessure, mais simple compression extérieure. 11 est bien entendu que jai gardé pour moi, afin de constater à loisir les suites de l'opération, l'éphippigère immobilisée sous mes yeux ; il est bien entendu aussi que )c me suis empressé de répéter à mon tour, sur des éphippigères vivantes, ce que venait de m'apprendre le Sphex. Je mets ici en parallèle mes résultats et ceux de l'hyménoptère.
Deux éphippigères auxquelles je serre et comprime les
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ganglions cervicaux avec des pinces, tombent rapid?;ment dans un état comparable à celui des victimes du Sphcx. Seulement, elles font grincer leurs cymbales si je les irrite avec la pointe d'une aiguille, et puis les pattes ont quelques mouvements sans ordre et paresseux. Cette différence provient, sans doute, de ce que mes opérées ne sont pas préalablement atteintes dan» leurs ganglions thoraciques comme le sont les éphippigères du Sphex, piquées d'abord de l'aiguillon à la poitrine. En faisant la part de cette importante condition, on voit que je n'ai pas été trop mauvais élève, et que j'ai assez bien imité mon maître en physiologie, le Sphex.
Ce n'est pas sans une certaine satisfaction, je l'avoue, que je suis parvenu à faire presque aussi bien que l'animal.
Aussi bien ? Qu'ai-je dit là! Attendons un peu et l'on verra que j'ai longtemps encore à fréquenter l'écuie du Sphex. Voici qu'en effet mes deux opérées ne tardent pas à mourir, ce qui s'appelle mourir; et au bout de quatre à cinq jours, je n'ai plus sous les yeux que des cadavres infects. — Et l'éphippigère du Sphcx > — Est-il besoin de le dire : l'éphippigère du Sphex, dix jours môme après l'opération, est dans un état de fraîcheur parfaite, comme l'exigerait la larve à laquelle la proie était destinée. Bien mieux : quelques heures seulement après l'opération sous le crâne, ont reparu, comme si rien ne s^éiait passé, les mouvement» sans ordre des pattes, des antennes, des palpes, de l'oviscapte, des mandibules; en un mot l'animal est revenu dans l'étatoù il était avant que le Sphex lui eût mordu le cerveau. Et ces mouvements se sont maintenus depuis, mais affaiblis chaque jour davantage. Le Sphex n'avait plongé sa victime que dans un engourdissement passager, d'une durée largement suffisante pour lui permettre de l'amener au logis sans résistance; moi, qui croyais être son émule, je n'ai été qu'un maladroit et barbare charcutier : j'ai tué les miennes. Lui, avec sa dextérité inimitable, a savamment comprimé
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Iccerveaupour amener une léthargie de quelques heures; moi, brutal par ignorance, j'ai peut-être écrasé sous mes pinces ce délicat organe, premier foyer delà vie. Si quelque chose peutm'empêcher de rougir de ma défaite, c'est ma conviction que bien peu, s'il y en a, pourraient lutter d'habileté avec ces habiles.
Ah! je m'explique maintenant pourquoi le Sphex ne fait pas usage de son dard pour léser les ganglions cervicaux. Une goutte de venin instillée dans cet organe, centre des forces vitales, anéantirait l'ensemble de l'innervation, et la mort suivrait à bref délai. Mais ce n'est pas la mort que le chasseur veut obtenir; les larves ne trouveraient nullement leur compte dans un gibier privé de vie, enfin dans un cadavre livré aux puanteurs de la corruption; il veut obtenir seulement une léthargie, une torpeur passagère, qui abolisse pendant le charroi les résistances de la victime, résistances pénibles à vaincre et d'ailleurs dangereuses pour lui. Cette torpeur, il l'obtient par le procédé connu dans les laboratoires de physiologie expérimentale : la compression du cerveau. Il agit comme un Flourens, qui, mettant a nu le cerveau d'un animal, et pesant sur la masse cérébrale, abolit du coup intelligence, vouloir, sensibilité, mouvement. La compression cesse, et tout reparaît. Ainsi reparaissent les restes de vie de Téphippigére, à mesure que s'effacent les effets léthargiques d'une compression habilement conduite. Les ganglions crâniens, pressés entre les mandibules mais sans mortelles contusions, peu à peu reprennent activité et mettent fin à la torpeur générale. Iveconaaissons-le, c'est effrayant de science 1
La fortune a ses caprices entomologiques : vous courez après elle, et vous ne la rencontrez pas; vous l'oubliez, et voici qu'elle frappe à votre porte. Pour voir le Sphex languedocien sacrifier ses éphippigéres, que de
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courses inutiles, que de préoccupations sans résultat! Vingt années s'écoulent, ces pages sont déjà entre les mains de l'imprimeur, lorsque dans les premiers jours de ce mois (8 août 1878), mon fils Emile entre précipitamment dans mon cabinet de travail. — « Vite, fait-il; viens vite : un Sphcx traîne sa proie sous les platanes, devant la porte de la cour! » — Mis au courant de l'affaire par mes récits, distraction de nos veillées, et mieux encore par des faits analogues auxquels il avait assisté dans notre vie aux champs, Emile avait vu juste. J'accours et j'aperçois un superbe Sphex languedocien, traînant par les antennes une éphippigére paralysée. Il se dirige vers le poulailler voisin et parait vouloir en escalader le mur, pour établir son terrier là-haut, sous quelque tuile du toit; car, au même endroit, quelques années avant, j'avais vu pareil Sphex accomplir l'escalade avec son gibier, et élire domicile sous l'arcade d'une tuile mal jointe. Peut-être l'hyménoptère actuel est-il la descendance de celui dont j'ai raconté la rude ascension.
Semblable prouesse va probablement se répéter, et cette fois-ci devant nombreux témoins, car toute la maisonnée, travaillant à l'ombre des platanes, vient faire cercle autour du Sphex. On admire la familière audace de l'insecte, non détourné de son travail par la galerie de curieux ; chacun est frappé de sa fière et robuste allure, tandis que, la tête relevée et les antennes de la victim-^ saisies à pleines mandibules, il traîne après lui l'énorme faix. Seul parmi les assistants, j'éprouve un regret devant ce spectacle. — « Ah! si j'avais des éphippigères vivantes! ne puis-je m'empêcher de dire, sans le moindre espoir de voir mon souhait se réaliser. » — « Des éphippigères vivantes? répond Emile; mais j'en ai de toutes fraîches, cueillies de ce matin. » Quatre à quatre, il monte les escaliers, et court chez lui, dans sa petite chambre d'étude, où des enceintes de dictionnaires servent dépare pour l'éducation de quelque belle chenille du sphinx de l Euphorbe, il m'en rapporte trois éphippigères, comme
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je ne pouvais en désirer de mieux, deux femelles et un mâle.
Comment ces insectes se sont-ils trouvés sous ma main, au moment voulu, pour une expérience vainement entreprise il y a quelque vingt ans? Ceci est une autre histoire. — Une pie-grièche méridionale avait fait son nid sur l'un des hauts platanes de l'allée. Or, quelques jours avant, le mistral, le vent brutal de ces régions, avait soufflé avec telle violence, que les branches fléchissaient ainsi que des joncs; et le nid renversé sens dessus dessous par les ondulations de son support, avait laissé choir son contenu, quatre oisillons. Le lendemain, je trouvai la nichée à terre; trois étaient morts de la chute, le quatrième vivait encore. Le survivant fut confié aux soins d'Emile, qui, trois fois par jour, faisait la chasse aux criquets dans les pelouses du voisinage à l'intention de son élève. Mais les criquets sont de petite taille, et l'appétit du nourrisson en réclamait beaucoup. Une autre pièce fut préférée, l'éphippigère, dont il était fait provision de temps à autre, parmi les chaumes et le feuillage piquant du Panicaut. Les trois insectes que m'apportait Emile provenaient donc du garde-manger de la pie grièche. Ma commisération pour l'oisillon précipité me valait ce succès inespéré.
Le cercle des spectateurs élargi pour laisser le champ libre au Sphex, je lui enlève sa proie avec des pinces et lui donne aussitôt en échange une de mes éphippigéres, portant sabre au bout du ventre comme le gibier soustrait. Quelques trépignements de pattes sont les seuls signes d'impatience de l'hyménoptère dépossédé. Le Sphex court sus à la nouvelle proie, trop corpulente, trop obèse pour tenter même de se soustraire à la poursuite. Il la saisit avec les mandibules par le corselet en forme de selle, se place en travers, et recourbant l'abdomen, en promène l'extrémité sous le thorax de l'insecte. Là, sans doute, des coups d'aiguillon sont donnés, sans que je puisse en préciser le nombre à cause de la difficulté d'ob-
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servation. L'éphippigère, victime pacifique, se laisse opérer sans résisiaDce; c'est l'imbécile mouton de no8 abattoirs. Le Sphex prend son temps, et manœuvre du stylei avec une lenteur favorable à la précision des coups portés. Jusque là tout est bien pour l'observateur; mais la proie touche à terre de la poitrine et du ventre, et ce qui se passe exactement là-dessous échappe au regard. Quant à intervenir pour soulever un peu l'éphippigère et voir mieux, il ne faut pas y songer : le meurtrier rengainerait son arme et se retirerait. L'acte suivant est d'observation aisée. Après avoir poignardé le thorax, le bout de l'abdomen du Sphex se présente sous le cou, que l'opérateur fait largement bâiller en pressant la victime sur la nuque. En ce point, l'aiguillon fouille avec une persistance marquée, comme si la piqûre y était plus efficace qu'ailleurs. On pourrait croire que le centre nerveux atteint est la partie inférieure du collier œsophagien; mais la persistance du mouvement dans les pièces de la bouche, mandibules, mâchoires, palpes, animées par ce i foyer d'innervation, montre que les choses ne se passent pas ainsi. Par la voie du cou, le Sphex atteint simplement les ganglions du thorax, du moins le premier, plus accessible à travers la fine peau du cou qu'à travers les téguments de la poitrine.
Et c'est fini. Sans aucun tressaillement, marque de douleur, l'éphippigère est rendue désormais masse inerte. Pour la seconde fois, j'enlève au Sphex son opérée, que je remplace par la seconde femelle dont je dispose. Les mêmes manœuvres recommencent, suivies du même résultat. A trois reprises, presque coup sur coup, avec son propre gibier d'abord, puis avec celui de mes échanges, le Sphex vient de recommencer sa chirurgie savante. Rccommencera-t-il une quatrième avec l'éphippigère mâle qui me reste encore? C'est douteux, non que l'hyménoptère soit lassé, mais parce que le gibier n'est pas à sa convenance. Je ne lui ai jamais vu d'autre proie que des femelles, qui, bourrées d'œufs sont manger plus
1, Splipx languedocien paralysant sa proie, une Éphippigère femelle.
— 2, Le Sphex languedocien mâchonnant les ganglions cervicaux de sa proie. — 3, Le Sphex languedocien traînant sa proie au terrier.
— ^, Le Chalicodome des hangars, nid de petite dimension.
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apprécié de la larve. Mon soupçon est fondé : privé de sa troisième capture, le Sphex refuse obstinément le mâle que je lui présente. Il court çà et là, d'un pas précipité, à la recherche du gibier disparu; trois ou quatre fois, il st rapproche de l'éphippigére, il en fait le tour, lui jette un regard dédaigneux, et finalement s'envole. Ce n'est pas là ce qu'il faut à ses larves; l'expérience me le répète à vingt ans d'intervalle.
Les trois femelles poignardées, dont deux sous mes yeux, restent ma possession. Toutes les pattes sont complètement paralysées. Qu'il soit sur le ventre dans la station normale, qu'il soit sur le dos ou sur le flanc, l'animal garde indéfiniment la position qu'on lui a donnée. De continuelles oscillations des antennes, par intervalles quelques pulsations du ventre et le jeu des pièces de la bouche, sont les seuls indices de vie. Le mouvement est détruit mais non la sensibilité, car à la moindre piqûre en un point à peau fine, tout le corps légèrement frémit. Peut-être un jour la physiologie trouvera-t-elle en pareilles victimes matière à de belles études sur les fonctions du système nerveux. Le dard de l'hyménoptère, incomparable d'adresse pour atteindre un point et faire une blessure n'intéressant que ce point, suppléera, avec immense avantage, le scalpel brutal de l'expérimentateur, qui éventre quand il ne faudrait qu'effleurer. En attendant, voici les résultats que m'ont fourni les trois victimes, mais sous un autre point de vue.
Le mouvement seul des pattes étant détruit, sans autre lésion que celle des centres nerveux, foyer de ce mouvement, l'animal doit périr d'inanition et non de sa blessure. L'expérimentation en a été ainsi conduite :
Deux éphippigères intactes, telles que venaient de me les fournir les champs, ont été mises en captivité sans nourriture, l'une dans l'obscurité, l'autre à la lumière. En quatre jours, la seconde était morte de faim; en cinq jours, la première. Cette différence d'un jour s'explique
aisément. A la lumière, l'animal s'est plus agité pour recouvrer sa liberté; et comme à tout mouvement de la machine animale correspond une dépense de combustible, une plus grande somme d'activité a consommé plus vite les réserves de l'organisation. Avec la lumière, agitation plus grande et vie plus courte; avec l'obscurité, agitation moindre et vie plus longue, l'abstinence étant complète de part et d'autre.
L'une de mes trois opérées a été tenuedans l'obscurité, sans nourriture. Pour elle, aux conditions d'abstinence complète et d'obscurité, s'ajoute la gravité de blessures faites par le Sphex; et néanmoins pendant dix-sept jours je lui vois accomplir ses continuelles oscillations d'antennes. Tant que marche cette sorte de pendule, l'horloge de la vie n'est pas arrêtée. L'animal cesse le mouvement antennaire et périt le dix-huitième jour. L'insecte gravement blessé a donc vécu, dans les mêmes conditions, quatre fois plus longtemps que l'insecte intact. Ce qui paraissait devoir être cause de mort, est en réalité cause de vie.
Si paradoxal au premier aspect, ce résultat est des plus simples. Intact, l'animal s'agite et par conséquent se dépense. Paralysé il n'a plus en lui que de faibles mouvements internes, inséparables de toute organisation; et sa substance s'économise en proportion de la faiblesse de l'action déployée. Dans le premier cas, la machine animale fonctionne et s'use ; dans le second cas, elle est en repos et se conserve. L'alimentation n'étant plus là pour réparer les pertes, l'insecte en mouvement dépense en quatre jours ses réserves nutritives etmeurt; l'insecte immobile ne les dépense et ne périt qu'en dixhuit jours. La vie est une continuelle destruction nous dit la physiologie ; et les victimes du Sphex nous en donnent une démonstration comme il n'y en a peut-être pas de plus élégante.
Encore une remarque. Il fautdcrigueur viande fraîche aux larves de l'hyménoptérc. Si la proie était emmaga-
LB SPHBX LANGUEDOCIBN I?!
iinéc intacte dans le terrier, en quatre à cinq jours elle serait cadavre livré à la pourriture; et la larve à peine éclose, ne trouverait pour vivre qu'un amas corrompu; mais piquée de l'aiguillon, elle est apte à se maintenir en vie de deux à trois semaines, temps plus que suffisant pour l'éclosion de l'œuf et le développement du ver. La paralysie a ainsi double résultat : immobilité des vivres pour ne pas compromettre l'existence du délicat vermisseau,longue conservation des chairs pour assurer à la larve saine nourriture. Eclairée par la science, la logique de Thomme ne trouverait pas mieux.
Mes deux autres éphippigères piquées par le Sphex ont été tenues dansTobscuritéavec alimentation. Alimenter des animaux inertes, ne différant guère d'un cadavre que par une perpétuelle oscillation de leurs longues antennes, semble d'abord une impossibilité; cependant le jeu libre des pièces de la bouche m'a donné quelque espoir et j'ai essayé. Le succès a dépassé mes prévisions. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de leur présenter une feuille de laitue ou tout autre morceau de verdure qu'ils pourraient brouter dans leur état normal; ce sont de faibles valétudinaires qu'il faut nourrir au biberon, pour ainsi dire, et entretenir avec de la tisane. J'ai fait emploi d'eau sucrée.
L'insecte étant couché sur le dos, avec une paille je lui dépose sur la bouche une gouttelette du liquide sucré. Aussitôt palpes de s'agiter, mandibules et mâchoires de se mouvoir. La goutte est bue avec des signes évidents de satisfaction, surtout quand le jeûne s'est un peu prolongé. Je renouvelle la dose jusqu'à refus. Le repas a lieu une fois par jour, quelquefois deux, à des heures irrégulières pour ne pas être moi-même trop esclave de pareil hôpital.
Eh bien, avec ce maigre régime, l'une des éphippigères a vécu vingt et un jours. C'est peu relativement à celle que j'avais abandonnée à l'inanition. Il est vrai que par deux fois l'insecte avait fait grave chute et était tombé
13^ MOEURS DBS INSECTES
de la table d'expérience sur le parquet à la suite de quelque maladresse de ma part. Les contusions reçues doivent avoir hâté sa fin. Quant à l'autre, exempte d'accidents, elle a vécu quarante jours. Comme l'aliment employé, l'eau sucrée, ne pouvait indéfiniment tenir lieu de l'aliment naturel, la verdure, il est très probable que l'insecte aurait vécu plus longtemps encore si le régime habituel avait été possible. Ainsi se trouve démontré le point que j'avais en vue : les victimes piquées par le dard des hyménoptères fouisseurs périssent d'inanition et non de leur blessure.
Réaumur a consacré l'un de ses mémoires à l'histoire: du Chalicodome des murailles, qu'il appelle Abeilie maçonne. Je me propose de reprendre ici cette histoire, de la compléter et de la considérer surtout sous un point de vue qu'a totalement négligé l'illustre observateur. Et tout d'abord, la tentation me vient de dire comment je fis connaissance avec cet hyménoptére.
C'était à mes premiers débuts dans l'enseignement, vers 1843. Sorti depuis quelques mois de l'Ecole normale de Vaucluse, avec mon brevet et les naïfs enthousiasmes de dix-huit ans, j'étais envoyé à Garpentras peur y diriger l'école primaire annexée au collège. Singulière école, ma foi, malgré son titre pompeux de supérieure Une sorte de vaste cave, transpirant l'humidité qu'entretenait une fontaine adossée au dehors dans la rue. Pour jour, la porte ouverte au dehors lorsque la saison le permettait, et une étroite fenêtre de prison, avec barreaux de fer et petits losanges de verre enchâssés dans un réseau de plomb. Tout autour, pour sièges, une planche scellée dans le mur; au milieu une chaise veuve de sa paille, un tableau noir et un bâton de craie.
Matin et soir, au son de la cloche, on lâchait là-dedans une cinquantaine de galopins, qui, n'ayant pu mordre au De Viris et à YEpitome^ étaient voués, comme on disait alors, à quelques bonnes années de français. Le rebut de Rosa la rose venait chercher chez moi un peu d'orthographe. Enfants et grands garçons étaient là péle-mêlc,
134 MOPURS DES INSECTES
d'instruction très diverse, mais d'une désespérante unanimité pour faire des niches au maître, au jeune maître dont quelques-uns avaient Tâge ou même le dépassaient.
Aux petits, j'enseignais à déchiffrer les syllabes; aux moyens, j'apprenais à tenir correctement la plume pour écrire quelques mots de dictéesur lesgenoux; auxgrands, je dévoilais les secrets des fractions et môme les arcanes de l'hypoténuse. Et pour tenir en respect ce monde remuant, donner à chaque intelligence travail suivant ses forces, tenir en éveil l'attention, chasser enfin l'ennui delà sombre salle, dont les murailles suaient la tristesse encore plus que l'humidité, j'avais pour unique ressource la parole, pour unique mobilier le bâton de craie.
Même dédain, du reste, dans les autres classes poui tout ce qui n'était pas latin ou grec. Un trait suffira pour montrer où en était alors l'enseignement des sciences physiques, à qui si large place est faite aujourd'hui. Le collège avait pour principal un excellent homme, le digne abbé X***, qui, peu soucieux d'administrer lui-même les pois verts et le lard, avait abandonné lecommerce delà soupeà quelqu'undesa parenté, et s'éiait chargd d'enseigner la physique.
Assistons à Tune de ses leçons. 11 s'agit q i baromètre. De fortune, l'établissement en possède un. C'est une vieille machine, toute poudreuse, appendueai. mur, loin des mains profanes, et portant inscrits sur sa planchette, en gros caractères, les mots tempête, pluie, beau temps.
« Le baromètre, fait le bon abbé s'adressant à ses disciples qu'il tutoie patriarcalement, le baromètre annonce le bon et le mauvais temps. Tu vois les mots écrits sur la planche, tempête, pluie; tu vois, Bastien? »
« je vois », répond Bastien, le plus malin de la bande. Il a déjà parcouru son livre; il est au courant du baromètre mieux que le professeur.
(( Il se compose, continue l'abbé, d'un canal de verre recourbé, plein de mercure, qui monte ou qui descend
LES ARBILLES MAÇONN'BS 135
suivant le temps qu'il fait. La petite branche de ce canal est ouverte; l'autre... l'autre... enfin nous allons voir. Toi, Bastien, qui es grand, monte sur la chaise et va voir un peu, du bout du doigt, si la longue branche est ouverte ou fermée. Je ne me rappelle plus bien. »
Bastien va à la chaise, s'y dresse tant qu'il peut sur la pointe despieds, et dudoigtpalpe le sommet de la longue colonne. Puis avec un sourire finement épanoui sous le poil follet de sa moustache naissante "•
(( Oui, fait-il, oui, c'est bien cela. La longue branche est ouverte par le haut. Voyez, je sens le creux. »
Et Bastien, pour corroborer son fallacieux dire, continuait à remuer l'index sur le haut du tube. Ses condisciples, complices de l'espièglerie, étouffaient du mieux leur envie de rire.
L'abbé, impassible: (( Cela suffit. Descends, Bastien. Ecrivez, messieurs, écrivez dans vos notes que la longue branche du baromètre est ouverte. Cela peut s'oublier ; je l'avais oublié moi-même. ))
Ainsi s'enseignait la physique. Les choses cependant s'améliorèrent : on eut un maître, un maître pour tout de bon, sachant que la longue branche d'un baromètre est fermée. Moi-même j'obtins des tables où mes élèves pouvaient écrire au lieu de griffonner sur leurs genoux; et comme ma classe devenait chaque jour plus nombreuse, on finit par la dédoubler. Du moment que j'eus un aide pour avoir soin des plus jeunes, les choses changèrent de face.
Parmi les matières enseignées, une surtout nous souriait, tant aux maîtres qu'aux élèves. C'était la géométrie en plein champ, l'arpentage pratique. Le collège n'avait rien de l'outillage nécessaire ; mais avec mes gros émoluments, 700 francs s'il vous plaît, je ne pouvais hésiter à me mettre en dépense. Chaîne d'arpenteur et jalons, fiches et niveau, équerre et boussole, sont acquis à mes frais. Un graphomètre minuscule, guère plus large qui la main et pouvant bien valoir cent sous, m'est fourni
par l'établissement Le trépied manquait; je le fis faire. Bref, me voilà outillé.
Le mois de mai venu, une fois par semaine, on quittait donc la sombre salle pour les champs. C'était fête. On se disputait l'honneur de porter les jalons, répartis par faisceaux de trois; et plus d'une épaule, en traversant la ville, se sentait glorifiée, à la vue de tous, par les doctes bâtons de la géométrie. Moi-même, pourquoi le cacher, je n'étais pas sans ressentir une certaine satisfaction de porter religieusement l'appareil leplus délicat, le plus précieux : le fameux graphomètre de cent sous. Les lieux d'opération étaient une plaine inculte, caillouteuse, un Aarmas comme on dit dans le pays. Là, nul rideau de haies vives ou d'arbustes ne m'empochait de surveiller mon personnel; là, condition absolue, je n'avais à redouter pour mes écoliers la tentation irrésistible de l'abricot vert. La plaine s'étendait en long et en large, uniquement couverte de thym en fleurs et de cailloux roulés. Il y avait libre place pour tous les polygones imaginables; trapèzes et triangles pouvaient s'y marier de toutes les façons. Les distances inaccessibles s'y sentaient les coudées franches; etmême une vieille masure, autrefois colombier, y prêtait sa verticale aux exploits du graphomètre.
Or, dès la première séance, quelque chose de suspect attira mon attention. Un écolier était-il envoyé au loin planter un jalon, je le voyais faire en chemin stations nombreuses, se baisser, se relever, chercher, se baisser encore, oublieuxde l'alignement etdessignaux. Un autre, chargé de relever les fiches, oubliait la brochette de fer et prenait à sa place un caillou ; un troisième, sourd aux mesures d'angle, émiettait entre les mains une motte de terre. La plupart étaient surpris léchant un bout de paille. Et le polygone chômait, les diagonales étaient en souffrance. Qu'était-ce donc que ce mystère ?
Je m'informe, et tout s'explique. Né fureteur, observateur, l'écolier savait depuis longtemps ce qu'ignorait
encore le maître. Sur les cailloux de l'harmas, une grosse abeille noire fait des nids de terre. Dans ces nids il y a du miel; et mes arpenteurs les ouvrent pour vider les cellules avec une paille. La manière d'opdrer m'est enseignée. Le miel, quoique un peut fort, est très acceptable. J'y prends goût à mon tour, et me joins aux chercheurs de nids. On reprendra plus tard le polygone. C'est ainsi que, pour la première fois, je vis l'abeille maçonne de Réaumur, ignorant son histoire, ignorant son historien.
Ce magnifique hyménoptère, portant ailes d'un violet sombre et costumé de velours noir, ses constructions rustiques sur les galets ensoleillés parmi le thym, son miel apportant diversion aux sévérités de la boussole et de l'équerre d'arpenteur, firent impression vivace en mon esprit ; et je désirai en savoir plus long que ne m'en avaient appris les écoliers : dévaliser les cellules de leur miel avec un bout de paille. Justement mon libraire avait en vente un magnifique ouvrage sur les insectes : Histoire naturelle des ajiimaux articulés, par de Casteinau, E. Blanchard, Lucas. C'était riche d'une foule de figures qui vous prenaient par l'œil ; mais, hélas! c'était aussi d'un prix! ah! d'un prix! Qu'importe : mes somptueux revenus, mes 700 francs ne devaient-ils pas suffire à tout, nourriture de l'esprit comme celle du corps. Ce que je donnerai de plus à l'une, je le retrancherai d l'autre, balance à laquelle doit fatalem.ent se résigner quiconque prend la science pour gagne-pain. L'achat fut fait. Ce jour-là, ma prébendeuniversitairereçutsaignée copieuse: je consacrai à l'acquisition du livre un mois de traitement. Un miracle de parcimonie devait combler plus tard l'énorme déficit.
Le livre fut dévoré, c'est le mot. J'y appris le nom de mon abeille noire: j'y lus pour la première fois des détails de mœurs entomologiques; j'y trouvai, enveloppés à mes yeux d'une sorte d'auréole, les noms vénérés des Réaumur, des Huber, des Léon Dufour , et tandis
n? MOETÎRS DES INSECTES
que je feuilletais l'ouvrage pour la centième fois, une voix intime vaguement en moi chuchotait : Et toi aussi, tu seras historien des bêtes. — Naïves illusions, qu'êtesvous devenues ! Mais refoulons ces souvenirs, tristes et doux à la fois, pour arriver aux faits et gestes de notre abeille noire.
Chalîcodome, c'est-à-dire maison en cailloutage, en bdton, en mortier; dénomination on ne peut mieux réussie si ce n'était sa tournure bizarre pour qui n'est pas no'urri de la moelle du grec. Ce nom s'applique, en effet, à des hyménoptères qui bâtissent leurs cellules avec des matériaux analogues à ceux que nous employons pour nos demeures. L'ouvrage de ces insectes est travail de maçon, mais de maçon rustique plus versé dans le pisé que dans la pierre de taille. Etranger aux classifications scientifiques, ce qui jette grande obscurité dans plusieurs de ses mémoires, Réaumur a nommé l'ouvrier d'après l'ouvrage, et appelé nos bâtisseurs en pisé Abeilles maçonnes : ce qui les peint d'un mot.
Ma région en a trois espèces, que je désignerai d'après l'emplacement de leur nid : la Maçonne des galets, la Maçonne des arbustes et la Maçonne des hangars; Réaumur appelle la première la Maçonne des murailles. Dans cette espèce les deux sexes sont de coloration si différente, qu'un observateur novice, tout surpris de les voir sortir d'un même nid, les prend d'abord pour étrangers l'un à l'autre. La femelle est d'un superbe noir velouté avec les ailes d'un violet sombre. Chez le mâle, ce velours noir est remplacé par une toison d'un roux ferrugineux assez vif. Les deux autres espèces moins grandes n'ont pas cette opposition de couleurs; les deux sexes y portent même costume, mélange diffus de brun, de roux et de cendré.
Comme support de son nid, la Maçonne des murailles fait choix, dans les provinces du nord, ainsi que nous l'apprend Réaumur, d'une muraille bien exposée au soleil et non recouverte de crépi, qui se détachant, compro-
mettrait l'avenir des cellules. Elle ne confie ses constructions qu'à des fondements solides, à la pierre nue. Dans le midi, je lui reconnais même prudence; mais j'ignore pour quel motif, à la pierre de la muraille, elle préfère généralement ici une autre base. UncaïUouroulé, souvent guère plus gros que le poing, un de ces galets dont les eaux de la débâcle glaciaire ont recouvert les terrasses de la vallée du Rhône, voilà le support de prédilection. L'extrême abondance de pareil emplacement pourrait bien être pour quelque chose dans le choix de l'hyménoptére : tous nos plateaux de faible élévation, tous nos terrains arides à végétation de thym, ne sont qu'amoncellement de galets cimentés de terre rouge. Dans les vallées, le Chalicodome a de plus à sa disposition les pierrailles des torrents. Au voisinage d'Orange, par exemple, ses lieux préférés sont les alluvions de l'Aygues, avec leurs nappes de cailloux roulés que les eaux ne visitent plus. Enfin, à défaut de galet, l'Abeille maçonne, s'établit sur une pierre quelconque, sur une borne de champs, sur un mur de clôture.
Le Chalicodome des hangars met encore plus de variété dans ses choix. Son emplacement deprédilection est la face inférieure des tuiles en brique faisant saillie au bord d'une toiture. Il n'est petite habitation des champs qui n'abrite ses nids sous le rebord du toit. Là, tous les printemps, il s'établit par colonies populeuses, dont la maçonnerie, transmise d'une génération à l'autre, et chaque année amplifiée, finit par couvrir d'amples surfaces. J'ai vu tel de ces nids qui, sous les tuiles dun hangar, occupait une superficie de cinq à six mètres carrés. En plein travail, c'était un monde étourdissant par le nombre et le bruissement des travailleurs. Le dessous d'un balcon plaît également au Chalicodome, ainsi que l'embrasure d'une fenêtre abandonnée, surtout si elle est close d'une persiennc qui lui laisse libre passage. Mais ce sont là lieux de grands rendez-vous, où travaillent, chacun pour soi, des centaines et des milliers
d'ouvriers. S'il est seul, ce qui n'est pas rare, le Chalicodome des hangars s'établit dans le premier petit recoin venu, pourvu qu'il y trouve base fixe et chaleur. La nature de cette base lui est d'ailleurs fort indifférente. J'en ai vu bâtir sur la pierre nue, sur la brique, sur le bois des contrevents, et jusque sur les carreaux de vitre d*un hangar. Une seule chose ne lui va pas; le crépi de nos habitations. Aussi prudent que son congénère, il craindrait la ruine des cellules, s'il les confiait à un appui dont la chute est possible.
Le Chalicodome des arbustes se fait demeureaérienne, appendue à un rameau. Un arbuste des haies, quel qu'il soit, aubépine, grenadier, paliure, lui fournit le support, habituellement à hauteur d'homme. Le chêne-vert, l'orme, le pin lui donnent élévation plus grande. Dans le fourré buissonneux, il fait donc choix d'un rameau de la grosseur d'une paille ; et sur cette étroite base, il construit son édifice de mortier. Terminé, le nid est une boule de terre, traversée latéralement par le rameau. La grosseur en est celle d'un abricot si l'ouvrage est d'un seul, et celle du poing si plusieurs insectes y ont collaboré; mais ce dernier cas est rare.
Ces trois hyménoptères font emploi des mêmes matériaux : terre argilo-calcaire, mélangée d'un peu de sable et pétrie avec la salive même du maçon. Les lieux humides, qui faciliteraient l'exploitation et diminueraient la dépense en salive pour gâcher le mortier, sont dédaignés des Chalicodomes, qui refusent la terre fraîche pour bâtir, de même que nos constructeurs refusent plâtre éventé et chaux depuis longtemps éteinte. De pareils matériaux, gorgés d'humidité pure, ne feraient pas convenablement prise. Ce qu'il leur faut, c'est une poudre aride, qui s'imbibe avidement de la salive dégorgée et forme, avec les principes albumineux de ce liquide, une sorte de ciment romain prompt à durcir, quelque chose enfin de comparable au mastic que nous obtenons avec de la chaux vive et du blanc d'œuf.
Le Chalicodome des hangars; nid de vaste dimension.
{Figure 1res réduite.)
LBS ABEILLES MAÇONNES I4I
Une route fréquentée, dont l'empierrement de galets calcaires, broyés sous les roues, est devenu surface unie semblable à une dalle continue, telle est la carrière à mortier qu'exploitent de préférence les Chalicodomes des galets. Que la Maçonne s'établisse sur un rameau dans une haie, ou qu'elle fasse élection de domicile sous le rebord du toit de quelque habitation rurale, c'est toujours au sentier voisin, au chemin, à la route, qu'elle va récolter de quoi bâtir, sans se laisser distraire du travail par le continuel passage des gens et des bestiaux. Il faut voir l'active abeille à l'œuvre quand le chemin resplenditde blancheur sous les rayons d'un soleilardent. Entre la route voisine, chantier où le mortier se prépare, bruit le grave murmure des arrivants et des partants qui se succèdent, se croisent sans interruption. L'air semble traversé par de continuels traits de fumée, tant l'essor des travailleurs est direct et rapide. Les partants s'en vont avec une pelote de mortier de la grosseur d'un grain de plomb à lièvre; les arrivants aussitôt s'installent aux endroits les plus durs, les plus secs. Tout le corps en vibration, ils grattent du bout des mandibules, ils ratissent avec les tarses antérieurs, pour extraire des atomes de terre et desgranulesde sable, qui, roulés entre les dents, s'imbibent de salive et se prennent en une masse commune. L'ardeur au travail est telle, que l'ouvrier se laisse écraser sous les pieds des passants plutôt que d'abandonner son ouvrage.
L'hyménoptère peut construire tout à fait à neuf, sur un emplacement qui n'a pas encore été occupé; ou bien utiliser les cellules d'un vieux nid après les avoir restaurées. Examinons d'abord le premier cas. — Après avoir fait choix de son galet, le Chalicodome des murailles y arrive avec une pelote de mortier entre les mandibules, et la dispose en un bourrelet circulaire sur la surface du caillou. Les pattes antérieures et les mandibules surtout, premiers outils du maçon, mettent en œuvre la matière, que maintient plastique Ihumeur salivaire peu à peu
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dégorgée. Pour consolider le pisé, des graviers anguleux, de la grosseur d'une lentille, sont enchâssés un à un, mais seulement à l'extérieur, dans la masse encore molle. Voilà la fondation de l'édifice. A cette première assise en succèdent d'autres, jusqu'à ce que la cellule ait la hauteur voulue, de deux à trois centimètres.
Nos maçonneries sont formées de pierres superposées, et cimentées entre elles par de la chaux. L'ouvrage du Chalicodome peut soutenir la comparaison avec le nôtre. Pour faire économie de main-d'œuvre et de mortier, l'hyménoptère, en effet, emploie de gros matériaux, de volumineux graviers, pour lui vraies pierres de taille. 11 les choisit un par un avec soin, bien durs, presque toujours avec des angles qui, agencés les uns dans les autres, se prêtent mutuel appui et concourent à la solidité de l'ensemble. Des couches de mortier, interposées avec épargne, les maintiennent unis. Le dehors delà cellule prend ainsi l'aspect d'un travail d'architecture rustique, où les pierres font saillie avec leurs inégalités naturelles; mais l'intérieur, qui demande surface plus fine pour ne pas blesser la tendre peau du ver, est revêtu d'un crépi de mortier pur. Du reste, cet enduit interne est déposé sans art, on pourrait dire à grands coups de truelle; nussi le ver a-t-il soin, lorsque la pâtée de miel est jànie, de se faire un cocon et de tapisser de soie la grossière paroi de sa demeure. Au contraire, les Anthophores et les Halictes, dont les larves ne se tissent pas de cocon, glacent délicatement la face intérieure de leurs cellules de terre et lui donnent le poli de l'ivoire travaillé.
La construction, dont l'axe est toujours à peu près vertical et dont l'orifice regarde le haut pour ne pas laisser écouler le miel, de nature assez fluide, diffère un peu de forme suivant la base qui la supporte. Assise sur une surface horizontale, elle s'élève en manière de petite tour ovalaire; fixée sur une surface verticale ou inclinée, elle ressemble à la moitié d'un dé à coudre coupé dans
LES ABEILLBS MAÇONNES I4}
le sens de sa longueur. Dans ce cas, l'appui lui-même, le galet, complète la paroi d'enceinte.
La cellule terminée, l'abeille s'occupe aussitôt de l'approvisionnement. Les fleurs du voisinage, en particulier celles du genêt épine-fleurie (Gejiista scorpius)^ qui dorent au mois de mai les alluvions des torrents, lui fournissent liqueur sucrée et pollen. Elle arrive, le jabot gonflé de miel, et le ventre jauni en dessous de poussière pollinique. Elle plonge dans la cellule la tête la première, et pendant quelques instants on la voit se livrer à des hautle-corps, signe du dégorgement de la purée mielleuse. Le jabot vide, elle sort de la cellule pour y rentrer à l'instant même, mais cette fois à reculons. Maintenant, avec les deux pattes de derrière, l'abeille se brosse la face inférieure du ventre et en fait tomber la charge de pollen. Nouvelle sortie et nouvelle rentrée la tête la première. Il s'agit de brasser la matière avec la cuiller des mandibules, et de faire du tout un mélange homogène. Ce tra- 'vail de mixtion ne se répète pas à chaque voyage : il n'a lieu que de loin en loin quand les matériaux sont amasses en quantité notable.
L'approvisionnement est au complet lorsque la cellule est à demi pleine. Il reste à pondre un œuf à la surface de la pâtée et à fermer le domicile. Tout cela se fait sans délai La clôture consiste en un couvercle de mortier pur, que l'abeille construit progressivement delà circonférence au centre. Deux jours au plus m'ont paru nécessaires pour l'ensemble du travail, à la condition que le mauvais temps, ciel pluvieux ou simplement nuageux, neviennepas interrompre l'ouvrage. Puis, adossée à cette première cellule, une seconde est bâtie et approvisionnée de la mêmemanière. Une troisième, une quatrième, etc., succèdent, toujours pourvues de miel, d'un œuf, et clôturées avant la fondation de la suivante, tout travail commencé est poursuivi jusqu'à parfaite exécution ; l'abeille n'entreprend nouvelle cellule que lorsque sont terminés, pour la précédente, les quatre actes de la coûs-
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truction, de l'approvisionnement, de la ponte et de la clôture.
Comme le Chalicodome des murailles travaille toujours solitaire sur le galet dont il a fait choix, et se montre même fort jaloux de son emplacement lorsque des voisins viennent s'y poser, le nombre des cellules adossées Tune à Tautre sur le même caillou n'est pas considérable, de six à dixleplussouvent. Huitlarves environ, est-ce là toute la famille de l'hyménoptère; ou bien celui-ci va-t-il établir après sur d'autres galets progéniture plus nombreuse? La surface de la même pierre est assez large pour fournir encore appui à d'autres cellules si la ponte le réclamait; l'abeille pourrait y bâtir très à l'aise sans se mettre en recherched'un autre emplacement, sans quitter le galet auquel attachent les habitudes, la longue fréquentation. Il me paraît donc fort probable que la famille, peu nombreuse, est établie au complet sur le même caillou, du moins lorsque le Chalicodome bâtit à neuf.
Les six à dix cellules composant le groupe sont certes demeure solide, avec leur revêtement rustique de graviers ; mais l'épaisseur de leurs parois et de leurs couvercles, deux millimètres au plus, ne paraît guère suffisante pourdéfendreles larves quand viennent lesintempi ries. Assis sur sa pierre, en plein air, sans aucune espèc d'abri, le nid subira les ardeurs de l'été, qui feront de chaque cellule une étuve étouffante; puis les pluies de l'automne, qui lentement corroderont l'ouvrage; puis encore les gelées d'hiver qui émietteront ce que les pluies auront respecté. Si dur que soit le ciment, pourra-t-il résister à toutes ces causes de destruction; et s'il résiste, les larves abritées par une paroi trop mince, n'aurontelles pas à redouter chaleur trop forte en été, froid trop vif en hiver ?
Sans avoir fait tous ces raisonnements, l'abeille n'agit pas moins avec sagesse. Toutes les cellules terminées, elle maçonne sur le groupe un épais couvert, qui, formé
Chalicodomes des hangars