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provenance de la sérénade, que l'on rapporte, bien à tort, au vulgaire Grillon, à cette époque tout jeune et muet.
La chanson est un Gri-i-i, Gri-i-i lent et doux, rendu plus expressif par un léger chevrotement. A l'entendre, on devine l'extrême finesse et l'ampleur des membranes vibrantes. Si rien ne trouble l'insecte, établi sur le bas feuillage, le son ne varie; mais au moindre bruit, l'exécutant se fait ventriloque. Vous l'entendiez là, tout prés, devant vous, et voici que soudain vous l'entendez là-bas, à vingt pas, continuant son couplet assourdi par la distance.
Vous y allez. Rien. Le son arrive du point primitif. Ce n'est pas encore cela. Le son vient cette fois de gauche, à moins que ce ne soit de droite, si ce n'est d'arrière Indécision complète, impuissance de s'orienter par l'fn. e vers le point où stridule l'insecte. 11 faut une belle d^ e de patience et de minutieuses précautions pour capturer le chanteur à la clarté d'une lanterne. Les quelques sujets pris dans ces conditions et mis en volière m ont fourni le peu que je sais sur le virtuose qui déroute si bien notre oreille.
Les élytres sont l'une et l'autre formées d'une ample membrane aride, diaphane, aussi fine qu'une blanche pellicule d'oignon, et apte à vibrer dans toute son étendue. Leur forme est celle d'un segment de cercle atténué au bout supérieur. Ce segment se replie à angle droit suivant une forte nervure longitudinale et descend en un rebord qui cerne le flanc de l'insecte dans l'attitude du repos.
L'élytre droite se superpose à celle de gauche. Son bord interne porte en dessous, près de la base, une callosité d'où partent cinq nervures rayonnantes, deux dirigées vers le haut, deux vers le bas, et la cinquième à peu près transversale: cette dernière, légèrement rousse, est la pièce fondamentale, enfin l'archet, comn^e le démontrent les fines dentelures dont elle est gravée en traveis.
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Le reste de l'élytre présente quelques autres nervures de moindre importance, qui tiennent la membrane tendue sans faire partie de l'appareil de friction.
L'élytre gauche, ou inférieure, a la même structure, avec cette différence que l'archet, la callosité et les nervures qui en rayonnent occupent maintenant la face d'en haut. On constate en outre que les deux archets, celui de droite et celui de gauche, se croisent obliquement.
Lorsque le chant a son plein éclat, les élytres, tenues hautement relevées et pareilles à une ample voilure de gaze, ne se touchent que par le bord interne. Alors les deux archets engrènent obliquement l'un sur l'autre, et leur mutuelle friction engendre l'ébranlement sonore des deux membranes tendues.
Le son doit se modifier suivant que les coups de râpe de chaque archet se portent sur la callosité, elle-même rugueuse, de l'élytre opposée, ou bien sur l'une des quatre nervures lisses et rayonnantes. Ainsi s'expliqueraient en partie les illusions produites par un chant qui | semble venir d'ici, de là, d'ailleurs, lorsque l'insecte * craintif se méfie.
L'illusion des sons faibles ou forts, éclatants ou étouffés, et par suite de la distance, ressource principale de l'art du ventriloque, a une autre source, facile à découvrir. Pour les sons éclatants, les élytres sont en plein relevées; pour les sons étouffés, elles sont plus ou moiiiS abaissées. Dans cette dernière pose, leur rebord externe se rabat à des degrés divers sur les flancs mous de Tinsecte, ce qui diminue d'autant l'étendue de la partie vibrante et en affaiblit le son.
L'approche ménagée du doigt étouffe l'éclat d'un verre qui tinte, et le change en un son voilé, indécis qui semble venir du lointain. Le blême grillon connaît ce secret d'acoustique. Il égare qui le recherche en appliquant sur les mollesses du ventre le rebord de ses lames vibrantes. Nos instruments musicaux ont leurs étouffoirs; leurs sourdines; celui de l'OËcanthe pellucide rivaUse avec
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eux et les dépasse en simplicité de moyens, en perfection de résultats.
Le Grillon champêire et ses congénères font usage, eux aussi, de la sourdine au moyen du rebord des élytres emboîtant le ventre plus haut ou plus bas; mais aucun ne retire de cette méthode des effets aussi fallacieux que ceux du Grillon d'Italie.
A cette illusion des distances, source de petites surprises renouvelées pour le moindre bruit de nos pas, s'ajoute la pureté du son, en doux trémolo. Je ne connais pas de chant d'insecte plus gracieux, plus limpide dans le calme protond des soirées du mois d'août. Que de fois, per arnica silentia lunœ^ me suis-)e couché a terre, contre un abri de romarins, pour écouter le délicieux concert de l'Harmas!
Le Grillon nocturne pullule dans l'enclos. Chaque touffe de ciste à fleurs rouges a son orphéoniste; chaque bouquet de lavande possède le sien. Les arbousiers touffus, les térébinthes^ deviennent des orchestres. Et de sa gentille voix claire, tout ce petit monde s'interroge, se répond d'un arbuste à l'autre; ou plutôt, indifférent auj cantilènes d'autrui, célèbre pour lui seul ses allégresses.
Là-haut, au-dessus de ma tête, la constellation du Cygne allonge sa grande croix dans la voie lactée; en bas, tout à mon entour, ondulela symphonie de l'insecte. L'atome qui dit ses joies me tait oublier le spectacle des étoiles. Nous ne savons rien de ces yeux célestes qui nous regardent, placides et froids, avec des scintillations semblables à des clignements de paupière.
La science nous parle de leurs distances, de leurs vitesses, de leurs masses, de leurs volumes; elle nous acca ble dénombres énormes, elle nous stupéfie d'immensités mais elle ne parvient pas à émouvoir en nous une fibre Pourquoi? Parce qu'il lui manque le grand secret, celui de la vie. Qu'y a-t-il là-haut^ Que réchauffent ces soleils? Des mondes analogues aux nôtres, nous affirme Ja raison; des terres où la vie évolue dans une variété
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sans fin. Supei bcconception de l'univers, mais en somme pure conception, non étayée sur des faits patents, témoins suprêmes, à la portée de tous. Le probable, le trds probable, n'est pas l'évident, qui s'impose irrésistible, ne laisse aucune prise au doute.
En votre compagnie, ô mes Grillons, je sens au contraire tressaillir la vie, âme de notre motte de boue; et voilà pourquoi, contre la haie de romarins, je n'accorde qu'un regard distrait à la constellation du Cygne, et je donne toute mon attention à votre sérénade.
Un peu de glaire animée, apte au plaisir et à la douleur, dépasse en intérêt Timmense matière brute.
LE SPHHT LANGUEDOCIEN
Lorsqu'il a mûrement arrêté le plan de ses recherclies, le chimiste, au moment qui lui convient le mieux, mélange ses réactifs et met le feu sous sa cornue. Il est maître du temps, des lieux, des circonstances. Il choisit son heure, il s'isole dans la retraite du laboratoire, où rien ne viendra le distraire de ses préoccupations; il fait naître à son gré telle ou telle autre circonstance que la réflexion lui suggère : il poursuit les secrets de la nature brute, dont la science peut susciter, quand bon lui semble, les activités chimiques.
Les secrets de la nature vivante, non ceux de la structure anatomique, mais bien ceux de la vie en action, de l'instinct surtout, font à l'observateur des conditions bien autrement difficultueuses et délicates. Loin de pouvoir disposer de son temps, on est esclave de la saison, du jour, de l'heure, de l'instant même. Si l'occasion se présente, il faut, sans hésiter, la saisir au passage, car de longtemps peut-être ne se présentera-t-elle plus Et comme elle se présente d'habitude au moment où l'on y songe le moins, rien n'est prêt pour en tirer avantageusement profit. Il faut sur-le-champ improviser son petit matériel d'expérimentation, combiner ses plans, dresser sa tactique, imaginer ses ruses; trop heureux encore si l'inspiration arrive assez prompte pour vous permettre de tirer parti de la chance offerte. Cette chance, d'ailleurs, ne se présente guère qu'à celui qui la recherche. Il faut lépier patiemment des jours et puis des jours, ici sur des
pentes sablonneuses exposées à toutes les ardeurs du soleil, là dans l'ôtuve de quelque sentier encaissé entre de hautes berges, ailleurs sur quelque corniche de grés dont la solidité n'inspire pas toujours confiance. S'il vous est donné de pouvoir établir votre observatoire sous un maigre olivier, qui fait semblant de vous protéger contre les rayons d'un soleil implacable, bénissez le destin qui vous traite en sybarite : votre lot est un Eden. Surtout, ayez l'œil au guet. L'endroit est bon, et qui sait? d'ua moment à l'autre l'occasion peut venir.
Elle est venue, taidive il est vrai : mais enfin elle est venue Ah! si Ton pouvait maintenant observer à son aise, dans le calme de son cabinet d'étude, isolé, recueilli, tout à son sujet, loin du profane passant, qui s'arrêtera, vous voyant si préoccupé en face d'un point où lui-même ne voit rien, vous accablera de questions, vous prendra pour quelque découvreur de sources avec la baguette divinatoire de coudrier, ou, soupçon plus grave, vous considérera comme un personnage suspect, retrouvant sous terre, par des incantations, les vieilles jarres pleines de monnaie ! Si vous conservez à ses yeux tournure de chrétien, il vous abordera, regardera ce que vous regardez, et sourira de façon à ne laisser aucun équivoque sur la pauvre idée qu'il se fait des gens occupés à considérei des mouches.
Si ce n'est pas le passant que vos inexplicables occupations intriguent, ce sera le garde champêtre, l'intraitable représentant de la loi au milieu des guérets. Depuis longtemps il vous surveille. Il vous a vu si souvent errer, de ça de là, sans motif appréciable, comme une âme en peine; si souvent il vous a surpris fouillant le sol, abattant avec mille précautions quelque pan de paroi dans un chemin creux, qu'à la fin des suspicions lui sont venues en votre défaveur. Bohémien, vagabond, rôdeur suspect, maraudeur, ou tout au moins maniaque, vous n'êtes pas autre chose pour lui. Si la boîte d'herborisation vous accompagne, c'est à ses yeux la boîte à furet du bracon-
I, Le Grillon d'Italie. — 2, Ephippigère des vignes, femelle et mâle.
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nier, et l'on ne lui ôterait pas de la cervelle que vous dépeuplez de lapins tous les clapiers du voisinage, dédaigneux des lois de la chasse et des droits du propriétaire.
C'est précisément dans ces parages que je convie le lecteur, s'il n'est pas rebuté par les petites misères dont je viens de lui donner un avant-goût. Le Sphex languedocien les fréquente, non en tribus se donnant un rendezvous aux mêmes points lorsque vient le travail de la nidification, mais par individus solitaires, très clairsemés, s'étah]issant où les conduisent les hasards de leurs vagabondes pérégrinations. Il lui faut le calme et l'isolement.
C'est dire qu'avec le Sphex languedocien, les difficultés d'observation augmentent. Avec lui point d'expérience longuement méditée, point de tentative à renouveler dans la même séance sur un second, sur un troisième sujet indéfiniment lorsque les premiers essais n'ont pas about? Si vous préparez à l'avance un matériel d'observation, i vous tenez en réserve, par exemple, une pièce de gibier que vous vous proposez de substituer à celle du Sphex, il est à craindre, il est presque sûr que le chasseur ne se présentera pas; et lorsqu'enfin il s'offre à vous, votre matériel est hors d'usage, tout doit être improvisé à la hâte, à l'instant même, condition qu'il ne m'a pas été toujours donné de réaliser comme je l'aurais voulu.
Ayons confiance : l'emplacement est bon. A bien des reprises déjà, j'ai surpris en ces lieux le Sphex au repos sur quelque feuille de vigne exposée en plein aux rayons du soleil. L'insecte, étalé à plat, y jouit voluptueusement des délices de la chaleur et de la lumière. De temps à autre éclate en lui comme une frénésie de plaisir : il se trémousse de bien-être; du bout des pattes, il tape rapidement son reposoir et produit ainsi comme un roulement de tambour, pareil à celui d'une averse de pluie tombant dru sur la feuille. A plusieurs pas de distance peut s'entendre l'allègre batterie. Puis l'immobilité recommence, suivie bientôt d'une nouvelle commotion nerveuse et du moulinet des tarses, témoignage du comble
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de la félicité. J*en ai connu de ces passionnés de soleil, qui, l'antre pour la larve à demi-creusée, abandonnaient brusquement les travaux, allaient sur les pampres voisins prendre un bain de chaleur et de lumière, revenaient comme à regret donner au terrier un coup de balai négligent, puis finissaient par abandonner le chantier, ne pouvant plus résister à la tentation des suprêmes jouissances sur les feuilles de vigne.
Peut-être aussi le voluptueux reposoir est-il en outre un observatoire, d'où l'hyménoptère inspecte les alentours pour découvrir et choisir sa proie. Son gibier exclusif est, en effet, l'éphippigôre des vignes, répandue çà et là sur les pampres ainsi que sur les premières broussailles venues. La pièce est opulente, d'autant plus que le Sphex porte ses préférences uniquement sur les femelles, dont le ventre est gonflé d'une somptueuse grappe d'œufs.
Ne tenons compte des courses répétées, des recherches Infructueuses, de l'ennui des longues attentes, et présentons brusquement le^Sphex au lecteur, comme il se présente lui-môme à l'observateur. Le voici au fond d'un chemin creux, à hautes berges sablonneuses. Il arrive à pied, mais se donne élan des ailes pour tramer sa lourde capture. Les antennes de l'éphippigôre, longues et fines comme des fils, sont pour lui cordes d'attelage. La tête haute, il en tient une entre ses mandibules. L'antenne saisie lui passe entre les pattes ; et le gibier suit, renversé sar le dos. Si le sol, trop inégal, s'oppose à ce mode de charroi, l'hyménoptère enlace la volumineuse victuaille et la transporte par très courtes volées, entremêlées, toutes les fois que cela se peut, de progressions pédestres. On n'est jamais témoin avec lui de vol soutenu, à grandes distances, le gibier retenu entre les pattes, comme le pratiquent les fins voiliers, les Bembex et les Cerceris, par exemple, transportant par les airs, d'un kilomètre peut-être à la ronde, les uns leurs diptères, les autres leurs charançons, butin bien léger comparé à l'éphippigére énorme. Le faix accablant de »a capture