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soirée mémorable, disais-je, que celle du GraDd-Paon. Venus de tous les points et avertis je ne sais comme, voici, en effet, quarante amoureux empressés de présenter leurs hommages à la nubile née le matin dans les mystères de mon cabinet.
Pour aujourd'hui, ne troublons pas davantage l'essaim des prétendants. La flamme de la bougie compromet les visiteurs, qui s'y jettent étourdiment et s'y roussissent un peu. Demain nous reprendrons cette étude avec un questionnaire expérimental prémédité.
Maintenant déblayons dabord le terrain, parlons de ce qui se répète à toutes les séances pendant les huit jours de mon observation. Chaque fois c'est à la nuit noire, entre huit et dix heures du soir, que les papillons arrivent, un par un. Le temps est orageux, le ciel très voilé, et l'obscurité si profonde qu'en plein air, dans le jardin, loin du couvert des arbres, les mains projetées devant le regard peuvent à peine se distinguer.
A ces ténèbres s'ajoutent, pour les arrivants, Jes difficultés de l'accès La maison est cachée sous de grands platanes; elle a pour vestibule extérieur une allée à épaisse bordure de lilas et de rosiers; elle est défendue du mistral par des groupes de pins et des rideaux de cyprès. Des massifs d'arbustes buissonnants forment rempart à quelques pas de la porte. C'est à travers ce fouillis de branchages, dans une complète obscurité, que le Grand-Paon doit louvoyer pour atteindre le but de son pèlerinage.
En de telles conditions, la Chouette n'oserait quitter le creux de son olivier. Lui, mieux doué avec son optique à facettes que ne l'est l'oiseau nocturne avec ses gros yeux, va de l'avant sans hésiter, passe et ne se heurte. 11 dirige si bien son essor tortueux que, malgré les obstacles franchis, il arrive dans un état de fraîcheur parfaite, ses grandes ailes intactes, sans la moindre éra- Qure. Les ténèbres sont pour lui clarté suffisante.
Même en lui accordant la perception de cci tains rayons
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inconnus des vulgaires rétines, cette vue extraordinaire ne saurait être ce qui avertit le papillon à distance et le fait accourir. L'éloignement et les écrans interposés s'y opposent de façon formelle-
D'ailleurs, à moins de réfractions trompeuses, hors de cause ici, on va droit à la chose vue, tant les indications de la lumière sont précises. Or le Grand-Paon fait parfois erreur, non sur la direction générale à prendre, mais sur le lieu précis des événements qui 1 attirent. Je viens de dire que la chambre des enfants, à l'opposite de mon cabinet, qui est à cette heure le véritable but des visiteurs, se trouvait occupée par des papillons avant qu'on y pénétrât avec une lumière. Ceux-là certainement étaient des mal renseignés. Dans la cuisine, même affluence d'hésitants; mais ici la clarté d'une lampe, irrésistible séduction des insectes nocturnes, peut avoir dérouté les accourus.
Ne tenons compte que des lieux ténébreux. Les égarés n'y sont pas rarrs. J'en trouve un peu de partout, au voisinage du point qu'il s'agit d'atteindre. Ainsi, lorsque la captive est dans mon cabinet, les papillons n'entrent pas tous par la fenêtre ouverte, voie directe et sûre, à trois ou quatre pas de la prisonnière sous cloche. Divers pénétrent par en bas, errent dans le vestibule, gagnent au plus l'escalier, route sans issue que barre en haut une porte fermée.
Ces données nous disent que les conviés aux fêtes nuptiales ne vont pas droit au but comme ils le feraient s'ils étaient renseignés par des radiations lumineuses quelconques, connues ou inconnues de notre physique. Autre chose les avertit au loin, les achemine au voisinage des lieux précis, puis laisse au vague des recherches et des hésitations la découverte finale. A peu pi es ainsi sommes-nous renseignés par l'ouïe et l'odorat, guides de faible précision quand il faut exactement d-terminer le point d'origine du son ou de l'odeur.
Quels sont les appareils d'information du gros pa^u-
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Ion ea rut, pélerinant la nuit? On soupçonne les antennes qui, chez les mâles, semblent en effet interroger retendue avec leurs amples feuillets plumeux. Ces superbes panaches sont-ils de simples atours, ou bien ontils en même temps un rôle dans la perception des effluves qui guident Tenamouré? Une expérience concluante semble facile Essayons-la.
Le lendemain de l'invasion, je trouve dans mon cabikv.L huit des visiteurs de la veille. Ils sont campés, immobiles, sur les croisillons de la seconde fenêtre, tenue fermée. Les autres, leur ballet terminé, vers les dix heures du soir, sont partis par la voie d'entrée, c'est-àdire par la première fenêtre, jour et nuit laissée ouverte. Ces huit persévérants, voilà bien ce qu'il tant à mes projets.
Avec de fins ciseaux, sans autrement toucher aux papillons, je coupe les antennes, pies de la base. Les amputés ne s'inquiètent guère del'opération.Nul ne bouge, à peine un battement d'ailes. Condition excellente : la blessure semble n'avoir rien de grave. Non affolés par la douleur, les décornés ne répondront que mieux à mes desseins. La journée s'achève dans une placide immobilité sur les croisillons de la fenêtre.
Restent à prendre quelques autres dispositifs. Il convient eu particulier de changer de local et de ne pas laisser la femelle sous les yeux des amputés au moment de reprendre l'essor nocturne, afin de réserver le mérite des recherches. Je déménage donc la cloche et sa captive; je l'installe à terre, sous un porche qui se trouve de l'autre côté de l'habitation, à une cinquantaine de mètres de mon cabinet.
La nuit venue, je m'informe une dernière fois de mes huit opérés. Six sont partis par la fenêtre ouverte; deux restent encore, mais tombés sur le parquet et c 'ayant plus la force de se retourner si je les renverse sur le dos. Ce sont des épuisés, des moribonds. N'allons pas en accuser ma chirurgie. Sans rinierveniion de
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mes ciseaux, cette orompte décrépitude invariablement se répétera.
Mieux dispos, six sont partis. Reviendront-ils à l'appât qui les attirait hier) Privés d'antennes, sauront-ils trouver la cloche, maintenant déposée ailleurs, assez loin du point primitif?
L'appareil est dans l'obscurité, presque en plein air. De temps à autre je m'y rends avec une lanterne et un filet. Les visiteurs sont capturés, reconnus, catalogués et immédiatement lâchés dans une pièce voisine, dont je ferme la porte. Cette élimination graduelle me permettra exact dénombrement, sans crainte de compter plusieurs fois le même papillon. En outre, le cachot provisoire, vaste et nu, ne compromettra nullement les incarcérés, qui trouveront là retraite tranquille et ampleur d'espace. Pareille précaution sera prise dans la suite de mes recherches.
A dix heures et demie, plus rien n'arrive. La séance est finie. Total, vingt-cinq mâles cueillis, dont un seul privé d'antennes. Sur les six opérés d'hier, assez valides pour quitter mon cabinet et se remettre en campagne, un seul est donc revenu à la cloche. Maigre résultat, auquel je n'ose accorder confiance s'il me faut affirmer ou nier le rôle directeur des antennes. Recommençons sur une plus grande échelle
Le lendemain matin, visite aux prisonniers de la veille. Ce que je vois n'est pas encourageant. Beaucoup sont étalés à terre, presque inertes. Saisis entre les doigts, divers donnent à peine signe de vie. Qu'attendre de ces perclus. Essayons tout de même. Peut-être, aux heures des rondes amoureuses, reprendront-ils vigueur.
Les vingt-quatre nouveaux subissent l'amputation des antennes. L'ancien décorné est mis hors rang, mourant qu'il est ou peu s'en faut. Enfin la porte de la prison est laissée ouverte le reste du jour. Sortira qui voudra, ira aux fêles de la soirée qui pourra. Afin de
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soumettre les sortants à l'épreuve de la recherche, la cloche, qu'ils rencontreraient inévitablement sur le seuil àc la porte, est encore changée de place. Je la mets dans un appartement de l'aile opposée, au rez-de-chaussée. L'accès de cette pièce est libre, bien entendu.
Des vingt-quatre décornés, seize seulement gagnent le dehors. Huit restent impuissants. A bref délai, ils vont périr sur place. Sur les seize partis, combien en revient-il le soir autour de la cîoche> Pas un seul. Mes captures de cette veillée se réduisent à sept, tous nou- [veaux venus, tous empanachés. Ce résultat semblerait affirmer que l'ablation des antennes est affaire de quelque gravité. Ne concluons pas encore pourtant : un doute reste, de haute portée.
« Le bel état où me voici! Devant les autres chiens oserai-je paraître! » disait Mouflard, le jeune dogue à qui les gens venaient de couper sans pitié les oreilles. Mes papillons auraient-ils les appréhensions de maître Mouflard? Une fois privés de leurs beaux panaches, n'osent-ils plus paraître au milieu de leurs rivaux et faire un brin de cour> Est-ce confusion de leur part, est-ce défaut d'unguideî Ne serait-ce pas plutôt épuisement après une attente qui excède la durée d'une éphémère ardeur) L'expérience va nous le dire.
Le quatrième soir, je prends quatorze papillons, tous nouveaux et séquestrés à mesure dans une pièce où ils passeront la nuit. Le lendemain, profitant de leur immobilité diurne, je les dépile un peu au centre du corselet. Cette légère tonsure n'incommode pas l'insecte, tant la bourre soyeuse vient avec facilité ; elle ne les prive d'aucun organe qui puisse plus tard leur être nécessaire quand viendra le moment de retrouver la cloche. Pour les tondus, ce n'est rien ; pour moi, ce sera le signe authentique des accourus répétant leur visite.
Cette fois, pas de débiles, incapables d'essor. A la nuit, les quatorze tondus se remettent en campagne. Il va de soi que la cloche est encore changée de place. En dcu;i
heures, je capture vingt papillons, parmi lesquels deux tonsurés, pas plus. Quant aux amputés de l'avant-veille, aucun n'apparaît. Leur période nuptiale est finie, bien Ênie-
Sur quatorze marqués d'un point dépilé, deux seulement reviennent. Pourquoi les douze autres s'absiiennent-ils, bien que munis de leurs guides présumés, les panaches antennaires> Pourquoi, d'autre part, les nombreux défaillants constatés presque toujours après une nuit de séquestration) A cela je ne vois qu'une réponse: le Grand-Paon est promptement usé par les ardeurs de la pariade.
En vue des noces, unique but de sa vie, le papillon est doué d'une merveilleuse prérogative. A travers la distance, les ténèbres, les obstacles, il sait découvrir la désirée. Quelques heures, pendant deux ou trois soirées, «ont accordées à ses recherches, à ses ébats. S'il ne peut en profiter, tout est fini : la boussole si exacte se détraque, le fanal si lucide s'éteint. A quoi bon vivre désormais! Stoïquement alors on se retire dans un coin et l'on dort son dernier sommeil, fin des illusions comme aussi des misères.
Le Grand-Paon n'est papillon que pour se perpétuer. Se nourrir lui est inconnu. Si tant d'autres, joyeux convives, volent de fleur en fleur, déroulant la spirale de leur trompe et la plongeant dans les corolles sucrées, lui, jeûneur incomparable, affranchi pleinement des servitudes du ventre, n'a pas à se restaurer. Ses pièces buccales sont de simples ébauches, de vains simulacres, et non de vrais outils, aptes à fonctionner. Pas une lampée n'entre dans son estomac : magnifique prérogative, si elle n'imposait brève durée. A moins d'extinction, il faut la goutte d'huile à la lampe. Le Grand-Paon y renonce, mais il lui faut du coup renoncer à longue vie. Deux ou trois soirées, juste le strict nécessaire à la rencontre du couple, et c'est tout : le gros papillon a vécu.
Que signifient alors les décornés ne revenant plu»)